pense cuisine comme texte, arrive très vite à « faire »
cuisine pourrait être un livre qui ne parlerait évidemment pas de cuisine mais de « faire » or il est impossible de parler de faire donc il ne parlerait de rien parce qu’un livre ne parle pas
le faire est le roc de la nécessité comme il doit l’être lorsque le danger guette
de face, bien tenu sur [ses] jambes en position de combat poings en avant tête & mâchoire hautes
et alors plus aucun livre ne tient la phrase est oubliée sans cesse oubliée
la route se déploie dans les plaines et sur les plateaux géographie fuyante de la langue volant maintenu faute de quoi double tonneau au ravin des idées tièdes
le carré des Ambassadeurs est un jardin il est indiqué jardin des Ambassadeurs, promenade Marcel Proust mais aussi Allée Proust, c’est comme on veut
c’est la guerre d’une certaine façon, ça l’est d’une autre, non, ça dépend
c’est un carré qui n’est pas carré et dans lequel des coquelicots diversement colorés bordant la fontaine des Ambassadeurs, surjouent la gaieté
bien qu’on ne leur ait pas demandé, leurs fleurs scintillent dans la lumière de l’après-midi déclinant tranquillement
des promeneurs photographient alors la précise lumière parisienne jouant dans leurs pétales lascifs et leurs fragiles tiges poilues
l’Ambassade des États-Unis protégée par des gens chargés de la protéger se situe juste de l’autre côté du jardin
le pays dont les États sont Unis vient de voter un conséquent budget pour aider un petit pays attaqué par un trente fois plus grand que lui
dans ce petit pays, des bombes imprécises tombent sur des maisons, des immeubles, des familles les tuant, les mutilant, leur ôtant leur cuisine, leur frigo, tout
le carré des Ambassadeurs n’est pas carré, pas plus que le grand pays qui attaque le plus petit comme il l’a déjà fait avec d’autres, n’est sensé
c’est un espace rectangulaire appelé « carré » comme le grand pays nomme « opération spéciale » ce qu’il fait au plus petit pays, et pas « guerre »
de même la fontaine des Ambassadeurs s’appelle aussi fontaine de Vénus, c’est comme on veut, ça dépend
ce carré des Ambassadeurs a une histoire comme le grand pays en a une, et le petit aussi, seuls les coquelicots n’ont pas le temps d’en avoir une.
Il n’y en a pas ; non ; rien du tout ; pas du tout ; impossible. (extrait de la définition du CNRTL)
La locution adverbiale, qu’elle écrivit intuitivement « makkache bono », avait pour objet quelque chose qu’il n’y avait pas, quelque chose qui ne collait pas avec autre chose. Quelque chose qu’elle avait cherché, et mince, qu’elle ne pouvait pas obtenir : une adéquation entre un objet et un autre. À quelques millimètres près, cela ne fonctionnait pas.
C’était un court mail (un court courriel), qu’elle adressait à un proche, un familier, quelqu’un qu’elle n’aurait pas besoin de nommer dans la formule d’appel virgule, d’autant que ce mail était la suite d’un autre : en deux phrases ceinturées de points d’exclamation, elle avait rectifié l’orthographe de la locution, ces deux « k » intuitifs lui ayant paru si pertinents, alors que non, un « c » banal suffisait pour macache.
Et renvoyé, légère, après le premier mail, cet autre courriel pour expliquer sa furieuse dépense de « k » surnuméraires par un tropisme supposé turc (comme si elle connaissait le turc).
C’était sans compter avec les adresses pré-remplies (elle aurait compté que le résultat eût probablement été semblable). Appuyant hâtivement sur la touche Enter, sans aucunement vérifier le destinataire, elle envoyait le courriel désinvolte au président d’une fondation artistique, lequel apprendrait que non, makkache bono ne s’écrit pas avec deux « k » mais avec un « c ». Et force points d’exclamation.
Et venant de nulle part : non signé et sans aucune formule de politesse.
Macache bono, ce quelque chose qui n’existe pas, cet écart minimal entre les choses.
Balthus, La Fenêtre, cour de Rohan, 1951 (détail du tableau et du cadre)
suidre, verbe absent, advint en même temps qu’un visage aux traits visibles selon un angle précis
dans cette lettre, suidre se détache, admirable autant qu’inexistant, comme le visage de cette femme
le texte de la lettre existe moins que le regard porté sur lui son visage existe moins que le regard porté sur elle
la lettre, destinée à une lectrice particulière contient des phrases toutes compréhensibles, sauf ce mot
le personnage auquel appartient le visage photographié légendé par son nom, se trouve dans un magazine
comme un verbe emprunté à Huysmans, suidre se rapporterait à soi, à son absence, à sa disparition
le seul mot inexistant de la lettre montrerait le chemin à suivre (un visage de femme effacé que seul un regard pourrait révéler)
[en présence des pages décollées, volantes, annotées, d’un livre vert à la couverture illustrée par trois énormes dés (photographisme H. Cohen) : Maurice Blanchot, Le livre à venir, article Joubert et l’espace –
1. Auteur sans livre, écrivain sans écrit –, Gallimard, collection Idées NrF, 1959, achevé d’imprimer le 28 juin 1971 … il y a exactement cinquante ans ce jour d’hui]