appauvrissement de mon cerveau :::

j’ai deux idées contradictoires exactement en même temps :
m’asseoir et rester debout,
je vais pour m’asseoir (aller pour s’asseoir ?)
mais au même instant je décide de rester debout
mon cerveau reçoit la double information,
mon corps a une brève hésitation, que je ressens :
je vacille, mon fauteuil, léger, se recule,
je faillis tomber, je ne tombe pas,
mes jambes se déplacent, se replacent,
emportant mon corps dans la pièce connexe

je pense : la marche est la résolution d’un équilibre instable

mais auparavant j’avais pensé : mon cerveau s’appauvrit

le déplacement d’un pas ou deux liquide la contrainte,
dénoue la fixité, déloge le paradoxe, encourt le neuf :
l’accident reste valable à toute invention

je ne sais pas le lien entre
la pensée de l’appauvrissement de mon cerveau
et ma chute possible et son évitement

il n’existe pas de chute possible dans l’hésitation
je pense : une chute serait un renoncement
je pense : chut

 

 

 

s’ensuit une grande dérive

notre monde à la chute duquel on a tous participé

mais trop grand : il y a cette nécessité, disent-ils

pourquoi ces pronoms, dit-il ? quel est leur origine ?

le on, le nous, les autres, et al.

reprise : s’ensuit une grande dérive

lorsque je l’aperçus, je me levai de mon strapontin
et le hélai : hé ! avec le bras
il passait sur le quai, passablement embrumé
me vit alors et son regard s’éclaira : ah !
la portière du métro se referma brutalement
je me rassis non sans avoir eu le temps
de faire le geste exclamatif : je te téléphone !
ou bien : on se téléphone, le on étant alors je et tu
le vieux geste avec l’auriculaire et le pouce
de l’oreille à la bouche : distance adéquate
du je au tu et retour

les aiguilles du réveil persistent à avancer

ainsi que sa trotteuse contrastée

son bruit couvre celui du monde trop grand

à la chute duquel on a tous participé

s’ensuit une grande dérive.

[réponse à la notion de contexte]

trois écrivains sur 7 étages dans un immeuble qui en compte 12,
2 habitants par étage,
au 6e, 2 écrivains, une femme, un homme
au 12e, une femme écrivain ou : une écrivaine

à son arrivée, l’écrivaine du 6e rencontre celle du 12e
au 6e, les deux écrivains du palier finissent par se parler
un jour que les voisins du 7e font du tapage,
enfin, c’est pas exactement ça :
l’homme tape sur la femme et les enfants hurlent

l’écrivaine du 6e frappe à la porte de l’écrivain de son étage
il a écrit des choses horribles sur les meurtres en direct sur internet,
nonobstant, elle frappe quand même,
il lui ouvre et vient même écouter les cris du 7e,
ils se demandent quoi faire, ils appellent le 17

l’écrivaine du 12e a une vue remarquable sur Montmartre
les deux écrivains du 6e un peu moins mais quand même,
les livres de l’écrivaine du 12e ont été publiés il y a longtemps,
ceux des écrivains du 6e bien plus récemment :
ils ont le même âge, ils sont un peu plus jeunes

quelques années plus tard, l’écrivaine du 6e a déménagé,
fatiguée par le bruit de la famille du 7e et du fait d’appeler le 17,
elle apprendra que l’homme a été sommé de quitter
le domicile conjugal, bien fait pour lui le méchant tapeur
dont la femme disait toujours « oh non c’est rien »

                                                                                                             Robert Walser, Mikrogramme, années 1920

l’écrivaine du 6e et celle du 12e se voient toujours, elles sont amies
l’écrivain du 6e est content de vivre là où il vit,
l’écrivaine du 6e est contente de vivre là où elle vit,
l’écrivaine du 12e en a marre de vivre là où elle vit,
fin.

(sale) quart d’heure enchaîné

Je ne prends pas un livre.
Il sort et se cogne immédiatement.
Nous nous sommes écartés de la règle qui consistait à régler les choses.
Tu ne peux pas dire ça. Tu ne peux pas le dire.
Le dire n’est pas bien. Il faut le dire. Il le faudra.

Je ne prends pas un livre depuis un certains temps.
Depuis tout ce temps, il ne l’a pas encore fait ?
Il ne l’aurait pas fait alors qu’il a dit qu’il allait le faire ??
Tu ne te sens pas bien ? Tu veux un mélange servi chaud ?
Tu n’aurais pas un écouteur à ta disposition ?

Je ne prends plus aucun livre. Ils sont empilés.
De quoi parlez-vous enfin toujours désormais ?
Vous évoquerez les silences et les crimes, puis vous vous tairez.
Il n’y aura aucun blanc, vous ferez du remplissage.
C’est loin là-bas ? Je ne sais pas, voyez vous-même.

Je ne prendrai plus jamais un livre. Je déprends lire.
Vous êtes trop sophistiquée. Un moustique vous aura piquée !
Oui, j’aime les rouges-gorges et les piles électriques.
Il faut se cacher, nous sommes trop voyants.
Dire n’est pas faire, ah ça, non !

Je ne prends pas de livre, c’est dit, c’est fait, signé craché juré.
Vous en faites des tonnes, vous vous croyez encore là-bas on dirait.
L’émergence des systèmes de pensée croise celle des autres.
C’est un imbroglio juridico-sentimental ; ils se sont tous fait avoir.
Vous avez l’heure ? C’est pour mon patron.

Je refuse de prendre un livre. J’irai quand plus personne ne pourra.
Vous confondez encore le futur et le conditionnel.
Tu veux une claque ? Tu le dis si tu la veux, fais attention.
Les rideaux ne cachent rien. Non. C’est un constat.
Nous ne sommes plus grand-chose mais un peu encore.

Je refuse absolument de prendre ce livre : il ne m’apporterait rien.
Ah, on dirait que vous reprenez des couleurs !
Arrivée à la moitié, je m’ennuie, mais alors je m’ennuie !!
Ce trottoir est trop brillant. Oui mais il a l’avantage d’être aimé.
Disparaissons tant qu’il existe encore des portes cochères.

François Girardon, Pied gauche du Louis XIV équestre de la place Louis-le-Grand (place Vendôme), fondue par Balthasar Keller, 1694.

 

le climat est-il un enfant à surveiller ?

ce que je vois. les petites choses. les objets foutus. les pas de travers. l’impossibilité d’avancer.
le climat est-il un enfant à surveiller ? d’ici quinze ans la fin du monde : deviendra un adolescent tumultueux, fatigant, qui va nous donner un coup d’tatane dans l’derche.
un peu de sérieux sous la métaphore, un peu d’eau dans notre jardin, pas une tornade, pas un cyclone, pas un Ernesto – ni un Nestor l’année prochaine -.
on a les yeux écarquillés, on glose les uns en face des autres, on brasse l’hypothèse ; on se défait du sens, on le pose là, sur le perroquet dans l’entrée, on prend un verre. installez-vous. détendez-vous. on va discuter.
dehors il a plu, neigé, tempêté, cycloné. il a déraciné. il a horrifié. on lui dit d’se taire, il répond. il fait des vagues, hautes comme des immeubles. il balaie, il submerge, il nous emmerde.
on a les solutions pour que ça se calme, mais faut les mettre en oeuvre. les bras se tordent d’impuissance muette.
combien de centrales à charbon ? les énergies fossiles obnubilent. combien de réserves ? qui creuse ? combien ça coûte ? combien ça rapporte ? et les vaches aussi, qui pètent.
comment en sortir ? d’où sortir ? Melissa va débouler. Lorenzo aussi. Et Pablo, et Tanya.
ils sont toute une bande, ils ciblent les zones côtières, ils se castagnent avec les nuages et les monts coiffés. ils fondent sur les minorités inadaptées, les balayent, les lamentent, les enterrent.

ce que je vois. les petites choses. les objets foutus. les pas de travers. l’impossibilité d’avancer.
on est déréglé. on est obligé de s’occuper de choses inintéressantes : le destin du plastique, le c’est politique.
les boss déjeunent au sommet. nous déjeunons. nous ne sommes plus jeunes. nous décrépitons. il y a aussi les jeunes. ça cuit tout doux, le sens se délite dans la marmite.
que font les enfants ? que leur laisse-t-on ? cessons de manger des pieuvres, des reines-claudes, des brioches, de la bidoche : une mine de bonnes idées se culbutent au sommet, dans les alambics des banques. combien ça coûte. combien ça rapporte.
tant qu’il y a de l’oxygène il n’y a pas de gêne. il y a des choses à changer dans le changement.
le dérèglement peut être d’origine naturelle ou d’origine humaine. s’il est d’origine naturelle, c’est pas un dérèglement. s’il est d’origine humaine, c’est pas un dérèglement.
le climat se négocie à la table des négociations : un peu d’air, moins d’Alberto. entre deux civets de chevreuil.
le climat est-il un enfant à surveiller ?