¡ elliptique foin du danger !

depuis quelque temps, je ne vois pas ce que je vois,
ça glisse, je ne vois rien, je ne vois rien de bien, je vois sans voir,
il m’est impossible de préciser rien, quoi que ce soit,
je m’ennuie à essayer de préciser

je ne vois pas ce que je vois, absorbée par les images

il y a longtemps, très longtemps, ça me revient :
je pensais écrire une sorte de phénoménologie,
sans savoir exactement ce qu’est la phénoménologie,
sans chercher à savoir,
j’écrivais sur l’artichaut et la pensée, je pensais que c’était de la phénoménologie,
sans savoir exactement

je ne savais rien, absolument rien, pour la raison que je voulais rien savoir,
je ne voulais pas apprendre, je refusais d’apprendre.
mais un jour, ce jour de l’artichaut et de la pensée,
est né ce texte intitulé Comment c’est : penser ? avec l’artichaut,
je pensais phénoménologie mais sans le dire, je pensais le mot

je n’en sais toujours pas plus, et en plus je ne vois rien de ce que je vois :
ça glisse, il n’y a pas d’obstacles,
c’est comme une substance lisse ; ce que je vois ne représente rien.
je vois des phénomènes,
des mix d’arguments et de prises de positions visuelles

dans la baie des images, je vogue et ne vois rien, plus rien
dans la baie des mots je retrouve la vue, et avec, les animaux à écailles
comme les artichauts dans leur rapport avec la pensée, toujours ratée

ô riants cadavres des amours !

elles sont disparates et elle les regarde : les phrases
elles sont fugitives et elle les perd : les pensées
elles sont grossières et elle les évite : les foules

ce qu’elle dit : c’est ça !, à tout bout de champ, joyeuse, c’est ça !
la vraie joyeuse meurtrie qui s’occupe des chairs abîmées,
la joyeuse qui répond aux questions sur comment réparer les chairs meurtries

soyons précautionneux ou courons au naufrage ;
la lenteur avec laquelle elle a joué Von fremden Ländern und Menschen
est une sorte de naufrage, mais sans eau, et sans bateau ! c’est ça !

l’exercice de l’amour n’est pas chose facile : le sentiment est abrutissant
le sentiment est répétitif comme les romans, enfermant comme les armoires,
ô riants cadavres des amours !

ENTRE RIEN ET QUELQUE CHOSE

J’y tiens. À ce que je ne connais pas, entre rien et quelque chose. Obstinément.
Sinon rien n’est dit, rien ne se dira. Ne s’agit pas d’espace, ne s’agit pas de moment. Ne s’agit pas de fantaisie prédéfinie. Ne s’agit pas d’obstacle ni d’intention.

De ce ne s’agit pas, naît, si les exclusions persistent à se succéder, une forme en millefeuille, un palimpseste secret mais intrigant. Au point que leurs rebords s’invaginent. Et que rien n’excède ce point entre rien et quelque chose. Et pourtant il y aura quelque chose.

 

 

 

 

 

 

 

 

Au moment du quelque chose, à sa date advenue, son surgissement est tellement précipité qu’il peut passer inaperçu, dans l’inconnaissance. Le basculement de ce que je ne connais pas existe pourtant, sans hiatus : entre rien et quelque chose, une manifestation, je ne peux pas dire une preuve, mais presque, subsiste.

Le bizarre de l’affaire se présente comme une neutralisation active de l’intention, une cessation aiguisée du fil du temps, une suspension, un soupir rétroactif. Et une difficulté évidente à dire sans trahir.
Rien peut ressembler à quelque chose. Quelque chose ne ressemble pas à rien.

[Jan Steen – La mauvaise compagnie, 1665, Musée du Louvre, Paris]

mouvements des nuages, sillages des avions

L’homme dort avec le chien.
La jeune fille photographie le chien venu mettre sa tête contre celle de l’homme.
Le chien est noir et blanc, de la race de Clément Houellebecq.
Un peu du bruit de la circulation routière se fait entendre.
Des enfants parlent néerlandais dans l’eau du lac.
Une grosse dame coiffée d’une casquette verte vient considérer l’homme allongé dans l’herbe.
Le chien noir et blanc a rejoint ses propriétaires flamands.
La jeune fille a rejoint la tablée voisine de celle du chien.
L’eau du lac est opalescente.
Le chien vaque d’une table à l’autre.
Il lappe volontiers l’eau du lac.

un flottement de noir&blanc

ce flottement, d’abord apparu sur un banc, n’était pas encore noir&blanc

portant des bretelles violettes, un homme lent au journal caché paraissait hésiter

une femme réfléchissait assise devant un mur troué d’une porte verte écaillée

plus tard, B. lui dit d’écrire, dans un léger rire que des bruits de sirènes ponctuaient

un homme rangeait ses journaux plus tôt que d’habitude, il souffrait des dents

le flottement, identique à celui des ans, nimbait de vieilles vitrines inchangées

quand le temps indolent s’étalait, la femme achetait le journal, celui-ci, le même

de noir&blanc le flottement consistait à l’endroit précis où se tenaient les assis