récurrence des bancs (trois septains libres)

l’ennui est à relater aux bancs
(si on veut) or
le repos paraît premier dans l’occupation des bancs
un repos temporaire, provisoire, éphémère
j’adopte les bancs, perpétuellement
les bancs d’Europe, les bancs de mer,
plus généralement les bancs de ville

serrer l’ennui est une tâche difficile
à peine assise sur le banc
je regarde autour de moi
(ce je qui s’asseoit sur le banc, ce moi requis par l’autour)
l’ennui aime la fuite, à la folie :
ils n’ont aucun scrupule
soudés par leur impossible description

le banc tente d’empêcher
l’inachèvement et le bord de gouffre
ses lattes accueillantes du rien imprécis
arrêtent la divagation et la transforment
un moment
le banc en soi n’a aucun rapport avec l’ennui :
la fuite les soulage, lui et lui

proximité de la semoule —

— d’avoir obtenu la conviction que boire crée des cauchemars

— tu avais refusé je sais très bien pourquoi ; moi non

— les objets en volume qu’il faut engager dans des formes, bébé

— c’est comme machin, Malbec, ta vie comme du roman

— vie privée de quoi ? les noms propres font procès

— parti loin, fait sa vie à l’étranger, non pas disparu

— chaque bébé y arrive ? et sinon, que se passe-t-il ?

— du riz, je ne sais pas, mais des grains plus gros

 

— mise à jour à l’instant —

 

des formes, calmes gestes, cube dans carré —

c’est fini tout ça, je vais prendre un chien —

il faut faire quelque effort de traduction —

les réanimer, dans ce flamboiement crépusculaire —

chaque sourire mécanique fait gagner un point —

pour la nième fois de ma vie, je suis bête —

l’élévation de l’âme revient alors que je tousse —

et de découvrir que Scarlatti avait un frère —

des nouvelles des Néanderthaliens, feu d’os à moelle (Arte, juin 2019)

appauvrissement de mon cerveau :::

j’ai deux idées contradictoires exactement en même temps :
m’asseoir et rester debout,
je vais pour m’asseoir (aller pour s’asseoir ?)
mais au même instant je décide de rester debout
mon cerveau reçoit la double information,
mon corps a une brève hésitation, que je ressens :
je vacille, mon fauteuil, léger, se recule,
je faillis tomber, je ne tombe pas,
mes jambes se déplacent, se replacent,
emportant mon corps dans la pièce connexe

je pense : la marche est la résolution d’un équilibre instable

mais auparavant j’avais pensé : mon cerveau s’appauvrit

le déplacement d’un pas ou deux liquide la contrainte,
dénoue la fixité, déloge le paradoxe, encourt le neuf :
l’accident reste valable à toute invention

je ne sais pas le lien entre
la pensée de l’appauvrissement de mon cerveau
et ma chute possible et son évitement

il n’existe pas de chute possible dans l’hésitation
je pense : une chute serait un renoncement
je pense : chut

 

 

 

s’ensuit une grande dérive

notre monde à la chute duquel on a tous participé

mais trop grand : il y a cette nécessité, disent-ils

pourquoi ces pronoms, dit-il ? quel est leur origine ?

le on, le nous, les autres, et al.

reprise : s’ensuit une grande dérive

lorsque je l’aperçus, je me levai de mon strapontin
et le hélai : hé ! avec le bras
il passait sur le quai, passablement embrumé
me vit alors et son regard s’éclaira : ah !
la portière du métro se referma brutalement
je me rassis non sans avoir eu le temps
de faire le geste exclamatif : je te téléphone !
ou bien : on se téléphone, le on étant alors je et tu
le vieux geste avec l’auriculaire et le pouce
de l’oreille à la bouche : distance adéquate
du je au tu et retour

les aiguilles du réveil persistent à avancer

ainsi que sa trotteuse contrastée

son bruit couvre celui du monde trop grand

à la chute duquel on a tous participé

s’ensuit une grande dérive.

[réponse à la notion de contexte]

trois écrivains sur 7 étages dans un immeuble qui en compte 12,
2 habitants par étage,
au 6e, 2 écrivains, une femme, un homme
au 12e, une femme écrivain ou : une écrivaine

à son arrivée, l’écrivaine du 6e rencontre celle du 12e
au 6e, les deux écrivains du palier finissent par se parler
un jour que les voisins du 7e font du tapage,
enfin, c’est pas exactement ça :
l’homme tape sur la femme et les enfants hurlent

l’écrivaine du 6e frappe à la porte de l’écrivain de son étage
il a écrit des choses horribles sur les meurtres en direct sur internet,
nonobstant, elle frappe quand même,
il lui ouvre et vient même écouter les cris du 7e,
ils se demandent quoi faire, ils appellent le 17

l’écrivaine du 12e a une vue remarquable sur Montmartre
les deux écrivains du 6e un peu moins mais quand même,
les livres de l’écrivaine du 12e ont été publiés il y a longtemps,
ceux des écrivains du 6e bien plus récemment :
ils ont le même âge, ils sont un peu plus jeunes

quelques années plus tard, l’écrivaine du 6e a déménagé,
fatiguée par le bruit de la famille du 7e et du fait d’appeler le 17,
elle apprendra que l’homme a été sommé de quitter
le domicile conjugal, bien fait pour lui le méchant tapeur
dont la femme disait toujours « oh non c’est rien »

                                                                                                             Robert Walser, Mikrogramme, années 1920

l’écrivaine du 6e et celle du 12e se voient toujours, elles sont amies
l’écrivain du 6e est content de vivre là où il vit,
l’écrivaine du 6e est contente de vivre là où elle vit,
l’écrivaine du 12e en a marre de vivre là où elle vit,
fin.