> ma douleur provient des pierres sèches >

 

 

 

un

un

un

un &

ça ne revient pas

(ça secoue ça remue c’est infime)

(ça se trémousse c’est pauvre ridicule risible)

provenir est un / ou est n’est pas ce / chemin illisible

désormais illisible

qui traverse (qui c’est qui ? tant que plutôt quoi )

qui traverse remonte / de la potée originelle

ses accidents ses détours ses nœuds ses réverbères /

                                                                Martha Jungwirth, 131 oeuvres récentes sur papier (détail)

« VERKITSCHEN » OU LE KITSCH GÉNÉRALISÉ

 

« Verkitschen »…qui signifie, dans l’usage dialectal, céder au-dessous du prix ou brader. 
Robert Musil, De la bêtise, Editions Allia, 2000.

 

 

La période des soldes vient de se terminer. Les marchandises ont été bradées, vendues en deuxième puis troisième démarque, à grands renforts de calicots aux couleurs triomphantes, aux chiffres phénoménaux, aux points d’exclamation latents de vanité pré-consumée.
Pourtant, la distribution n’est pas contente : pas encore assez d’écoulement de la marchandise, flux encore morose, acheteurs timorés.
Pourtant, l’ogre du marché réclame plus et encore, de chair et d’esprit, d’entrailles de la pensée, d’acheteurs enthousiastes, la main invisible doit pouvoir s’abattre sur chacun et en exploiter la plus petite parcelle d’autonomie encore restante, de subjectivité encore agissante, d’être encore non extorqué de sa capacité acheteuse, revolvé de crédits, overdosé de taux bas, profilé sous segment et sous-segment.

Le seul et unique destin du collectif tel qu’il est complaisament dessiné par l’ogre ressemble à cette vieille purée des amoureux sommés de regarder dans le même sens : faire la preuve de la somme unifiée, agglomérée, de la coulure dans le même moule, de l’advenue du même désir au même moment, d’un imaginaire qualifié par d’identiques adjectifs dans d’identiques « supports » media, quand l’imaginaire d’un seul individu excède à lui seul l’intégralité de ce qu’il lui faut supporter dans tous ces supports, pour vivre.

21 mai 2007

manger des mots

 

 

 

Un jour, j’ai fini par manger des mots.
Au lieu de nourritures, mon cerveau m’orientait vers des mots comme nourritures.
Je ne pouvais plus manger puisque les mots se présentaient comme mangeables.
C’était fatigant et gênant, puisqu’ils étaient peu mâchables :
des mots récalcitrants,
obstruant, bouchant absolument tout l’espace-temps, y compris celui du repas de midi censé reconstituer la force de travail,
la fameuse et poétique pause méridienne.

                                                                  Marcel Broodthaers, Le Manuscrit trouvé dans une bouteille, 1974

par surprise

 

 

 

quelqu’un d’autre
puis quelqu’un d’autre
puis quelqu’un d’autre

a été
sera
fut

inégalée
l’apparition
sur une scène

cimes dispersées
dans la plaine
au loin

p
e
r
l
e

                                                Cai Guo-Qiang, The Earth Has its Black Hole Too, 1993 (Fondation Cartier)

<<< tout ça >>>>>>>>

 

 

commençons par la fin du symptôme
carnet ouvert à plat sur table basse
carnet jaune et blanc dos scotché
étiquette mentionnant deux dates
entre deux années,
d’une durée d’environ dix-huit mois,
commençons par ce petit carnet
à petits carreaux zébré de couleurs vives

la fin du symptôme est datée de douze
de septembre douze
et avec, une question :
”que voulez-vous faire ?”
ou plus exactement et moins élégamment
”qu’est-ce que vous voulez faire ?”

Le ciel est à tout le monde
est un magasin de jouets de son enfance ;
il fallait bien que quelque chose changeât,
que dans le décor la peinture s’écaillât
que des cris cessassent de résonner
que des objets changeassent de mains
que des livres s’écornassent

et puis, lassée des jeux de langue
des constructions verbales
des concordances de temps
gavées de crème et de meringue,
soudain la pavlova du ”tout ça” fondrait
au caniveau du temps perdu
& en violet s’écrirait :
je peux comprendre les vieillards
sur le banc d’un quartier
qu’ils n’ont jamais quitté

commençons par la fin du symptôme
et le principe de la répétition
commençons par les spires de l’escargot
et sa course lente dans l’allée
commençons par le tournage en rond
commençons par ne rien commencer
commençons par changer de page
commençons par ne rien changer
laissons le carnet ouvert à plat
& le ”tout ça” naviguer à l’envers…

< Parce que tout ça, ça rate, tout ça, ça rit, tout ça, ça rêve. >
Jacques Lacan, Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005

Sarah Sze, Tracing Fallen Sky, 2020
                                                              – Fondation Cartier, Installation in situ, 2025 –

 

le roman est une adresse indirecte

 

 

 

quand ça insiste noter
même si ne pas trouver un titre

adresse titre
fichier notes pour un titre
notes pour l’abîme
notes à dégringoler le sens
notes folâtres

et folâtrer pleurer
dans un impossible giron
ricaner l’aube sans couleur

s’exclamer quoi !
quoi encore !
quand ça insiste un titre le trouver
ou jamais

même le mot [giron]
se soustrait j’irons aussi bien
dans les bois fomenter
l’attentat ultime dans l’odeur
littéraire des feuilles mortes

ah et la voix
l’encor voix à qui
disque rayé & falbalas décor

 

commment t’appelles-tu déjà ?
un titre disais-tu ?
j’entends mal
tu peux répéter ?
(…)