une gouttière sur la façade…

 

signe de l’infini au lieu des points d’indécision
(pourquoi comment quand oublier le piano)

il y a le feu
le feu est dans la cheminée
le feu heureux le feu statistique
le feu qui démange le dos le feu abrupt

une gouttière ou pas
sur la façade au milieu une descente

des points d’indécision
aux moments stratégiques de tendre le bras

dans l’encre bleu mystère
se gorger de passé simple & composé

la stabilité des objets la chérir
comme le goût du persil sur le brocoli

une gouttière ou pas sur la façade
des points d’indécision à l’infini ce serait fini (?)

4 « à l’instant » du 16 novembre 2012

 

 

ce grand moment de libération
ce grand moment
ce moment
à propos duquel
à propos duquel je dis quelque chose
à propos duquel je m’interroge
à propos duquel je garde une circonspection
ce grand moment de libération
certain mais pas sûr
ce moment-là
à ce moment-là
s’effectue une danse particulière
du signifiant,
une danse du moment
une danse à propos de laquelle
le moment se ramasse
en une volute de sens
à ce moment du moment
la libération est effective mais pas sûre

 

****

 

y a un truc faut qu’j’y aille
faut que j’y aille chuis pressé
y a un truc faut qu’j’y aille
là tout d’suite tout d’suite
ça peut pas attendre
rien peut attendre
rien attend faut qu’j’y aille
faut qu’je
faut qu’je
faut’qu’j’y aille y a un truc
c’est là c’est là c’est là
c’est là c’est un truc
c’est un truc’faut’qu
c’est une course de trait
un cheval de trait
un trait de couleur
un trait comme un truc
que faut qu’j’y aille qui jaillit
du jadis
que je creuse, malheureux

 

****

 

oui mais si mais si
oui mais ne pas si
oui mais parce que si
oui mais s’il faut toujours faut-il
faut-il en croire
faut-il en savoir
faut-il en comprendre
oui mais non parce que si
prendre avec si oui, oui, avec si,
s’y prendre avec si, faut-il ne pas comprendre
si rétréci si rétréci qu’il faille
ne pas comprendre
mais si mais oui

 

****

 

bah il a fallu s’extraire
des caractères
des cuissons
des problèmes
des poussières
s’extraire des nécessités c’est très compliqué
s’extraire des dedans
s’extraire des compliqués
des piqués des piquants
s’extraire du revenu revenu
s’extraire des issues
des issues cuites
des issues recuites
des cuissons des problèmes
des poussières des prétextes
bah il a fallu s’extraire des

waiting for my man
s’extraire des waiting
s’extraire des issues sues
des issues sues et puis et puis
des caractères des problèmes
des cuissons des poussières
des prétextes des revenus
des cuissons : il a fallu, bah

[(…) mauvais est un beau titre]

 

 

tout est possible d’être dit,
même sans cercles concentriques, même sans hiatus /
les lointains s’époussètent élégamment
comme des costumes sous la nue (lapins, lucioles) /

 

tu aimes faire des phrases / les pincer avec cet instrument spécial, et les placer ici ou là en tirant la langue, oui, comme des timbres, tu comprends vite /

 

une femme, seule dans sa grande maison, n’a ni peur ni froid ;
elle ne décrit rien, n’invente rien, n’a jamais fait de politique ni de jardin, elle n’est pas une femme /

 

tout est possible d’être dit :
ils coupaient les tulipes plantées (rouges) et allaient les vendre, plus une autre sorte de fleurs (roses) ; dans les forêts résident des contes imparfaits pour un loyer modique et de sporadiques meurtres /

 

lorsqu’elle s’exprime, sa mâchoire circule latéralement, soulignant encore davantage la conviction qu’elle souhaite imprimer à son propos /

 

de nombreuses hésitations [ce n’est pas une fin mais (…)]

11 novembre 2014

bégaiement comme forme de dire

 

je me vois toujours marcher

dans toutes les directions
je n’en choisis aucune
mes pas s’étirent par ici et par là

la distance est ma solution
à grands pas je m’éloigne
vers les allées secondaires

je me vois toujours marcher

l’instant pétrifié au carrefour
condense l’ensemble des formes
que pourrait prendre ma trajectoire

il y a comme un redoublement
de la possibilité de l’instant
et des voies à emprunter

je me vois toujours marcher

jusqu’à ma fin je me vois marcher
aux carrefours ne jamais traverser
rester figée statufiée

à grands pas m’éloigner
dans les allées secondaires
et disparaître aux confins de la vue

 

*

Parfois je rêve, à un coin de rue, chez moi à Ferryville, c’est au carrefour de la rue Robin et de la « rue des Arabes » (elle avait un nom officiel que j’ai oublié). La bordure du trottoir est difforme et cassée comme une bouche édentée. Il n’y a pas de revêtement sur le trottoir, c’est de la terre. Ce qui donne avec le soleil d’après-midi filtrant à travers le mûrier et la poussière soulevée par les passants, une drôle de lumière verte et dorée ; je crois que c’est comme ça qu’on a inventé le vermeil. À ce coin de rue il y a le vieux boulanger italien, il est maigre et bossu, et sa femme est fessue, mafflue et toujours de noir habillée car elle a en permanence un deuil qui court. Leur pain est extraordinaire. À côté un marchand de légumes, arabe. Sa boutique est sombre et fraîche, il arrose tous les après-midi le sol de terre battue, puis il attend le client assis sur le seuil, avec souvent un oeillet sur l’oreille. On lui achète un kilo de pommes de terre ou une douzaine de figues de Barbarie. Je reste, souvent, de longues minutes, tiraillé entre toutes ces sensations, de pain chaud, de lumière dorée, et de fraîcheur végétale. J’ai huit ans, dix ans ou quinze ans, mais je sais que je retrouverais plus tard, n’importe, ici l’empreinte de mes pas et la plénitude de cet instant.

[jeudi 7 juin 1979, fragment d’une lettre de mon père,
né à Ferryville (Menzel-Bourguiba), Tunisie, en 1934]

nuit / forme de nuit

 

 

nuit / forme de nuit,

sans complication aucune, qui, à la mesure d’un rythme précédé (celui-là même qui est le bon, et dont la confiture vous apparaît absolument sage), tient sa couleur et sa confusion d’une étoffe légère, admirablement ceinte sur ses épaules,
nuit qui, claire et définie, aussi dessinée qu’une photographie, encore plus acérée qu’une photographie, vous tend ses nuages comme des sexes victorieux, bleu nuit, pris dans les plis relevés (mais aussi roulés) des éclairages occultes

nuit / forme de nuit,

aux dimensions rectilignes, solides, catapultées sans leurs adverbes, pratiquement sans sommation, sous les armes hargneuses des croyances finissantes (y compris en chercher le sens absent ! toujours ! encore ! à jamais !)

nuit / forme de nuit,

si obéissante au portionnement obéré du temps, et, dansant comme une gigue ivre, nuit d’occupation, au finissage équivalent à la restauration après la déception, à l’insistance du refus

[le 21 octobre 2014]

Jules et Formica, fugitivement

 

 


Une vie. Toute une vie. Ainsi errait Jules et ses bagages (et ses sacs, et ses oripeaux, et ses trucs, et ses ce qu’on veut, il ne voulait plus rien).

Ainsi errait Formica, dans le plus simple appareil. Plus rien ne la retenait à la vie. Sauf peut-être sa salade pommes de terre-anchois.

Ainsi errait, dans un devenir projeté désormais impossible, Libellule. Oui, prenons Libellule, elle nous est plus sympathique, plus familière, plus proche. Utilisons les mots de tout le monde plutôt que les références submergeantes des bibliothèques virtuelles. Montrons-nous sous notre vrai jour.

Une vie. Toute une vie.
Prenons Formica et n’en parlons plus. De là d’où elle parle, Formica.

Jules fut oublié, au magasin des accessoires. N’avait plus assez de formes pour maintenir ses vêtements. Minceur étincelante. Maigreur extrême.

Toute une vie sur photo. Des ancêtres. Jules et Formica ensemble dans un ovale noir et blanc.
Un peu de destinée et des mots de tout le monde. Pas d’accès à la lecture ni au livre, pas de mots écrits, rien que de la parole, toute une vie à parler sans lire ni écrire.

(Que devient Libellule dans le dispositif ? Nul ne sait. Pas encore, on saura plus tard. Peut-être.)

                                                                                                                 Paname – Maison Lorin, Chartres, 2019 –