sur le Wörthersee (à Klagenfurt)

 

 

 

29 juillet 2019

 

La vue du lac, est-ce un but ?
Dès que je suis sur le lac, je ne suis plus dans cette idée caressée du lac :
la réalité est plus rude (voix du guide, par ex.), le lac est réduit par son décor.
J’aurais plaisir à y nager s’il faisait beau, ce n’est pas le cas ;
et même quand je nage dedans je préfère l’écrire.
L’intérêt d’être sur et dans le lac tient à ce que je peux l’écrire.

(…)

30 juillet 2019

À l’Institut de Recherche Robert Musil, je consulte ses Journaux.
Dans la préface, Adolf Frisé indique :
(…) l’acte d’écrire est plus important que l’œuvre,
l’acte d’écrire est l’œuvre.
et aussi, Philippe Jaccottet :
Musil prenait volontiers des notes dans plusieurs cahiers à la fois.

Novembre 1932, Robert Musil :
Est bien écrit ce qui vous paraît, au bout d’un certain temps,
étranger ; impossible à refaire.

[Ce jour, je termine un roman, que j’espère voir publié,
et cette note de Musil, que je fais mienne,  est parfaitement adaptée à ce jour.]

                                                                                                             Christine Navez, Mémoire d’éléphant, 2020

 

la mer s’en va, la mer recule

 

 

4 mai 2019

Donc le mot pour ça, argument.

17 mai 2019

J’ai un peu froid, dit la dame
On va y aller, dit son mari

La mer reste là mais s’éloigne. Il ’y a plus rien d’intéressant du côté de la mer.
Je vais regarder mon feuilleton, dit-elle, comme si elle pouvait dire quelque chose.

Le bruit de la mer : enfin l’entendre. L’écouter de surcroît.
Le bruit des pages du cahier voletant avec le vent : avec le bruit de la mer en superposition, de petits claquements sur fond de rumeur.

18 mai 2019

regarde enfin la mer bruire si près
une longue sirène de bateau dans la brume
la mer inlassablement
la plage déserte (deux corneilles hideuses)
air marin, doux, luminosité
la mer et son bruit près

La mer, ce moment café
La mer entame son recul.

                                                                                            capture de video, « Formes ouvertes », Institut suédois

comment écrire et que ça fasse silence

 

 

J’ai un projet : devenir fou.
Fiodor Dostoïevski, in Correspondances, Lettre à son frère, 1839

tam-tam et être mou de naissance
cette distance qui nous sépare

où est tristesse
où injustice
quel est ce destin sans vertèbres ?

trop de mots dans le métro de mots

dans le métro il rapportait
une marionnnette de Prague
petit personnage des rivières

mélancolie coulissante
animaux sous tension

langue d’une mouche sur pédoncule de figuette
langue longue
précise
acharnée
raffinée délicate

voix des conversations
supérieure à voix des téléphones
je suis une cacahuète

toute mère égale par ailleurs
géopolitique du moi

pratique de la déviation
contre
normalisation des affects

un effet de résolution
jamais ne calmera
le bouillonnement de la question
dans l’écoulement du temps.

 

vider le vide, l’empoigner

 

 

 

la procédure fait peur
je suis devant le mur, devant la cascade, devant le pont
tu es forcément devant quelque chose
et : dos à quelque chose
facile : dos au mur

le vide creusé par les deuils et éloignements
est acquis
il n’y a plus personne ou presque
mais il reste le langage, toujours, le secours en montagne
le secours devant l’abîme dos au mur

il n’y a pas rien, facile,
l’empoigner, le vider
d’abord le vider puis l’empoigner
tu fais le geste avec la main rapace
qui replie ses serres sur l’air

au creux – parce qu’il y a un creux –
nécessairement au creux de ton ventre
– parce qu’il y a un ventre et des viscères –
en ce creux que tu nommes vide
existe une vie secrète

la serre des doigts et les viscères du ventre
forment ou conforment, plus exactement,
ce qui, dans le langage, ne m’échappe pas,
m’appartient en propre :
vider et empoigner ce signifiant absent.

je sens la dépossession du langage

 

 

les touristes mangent des frites
je ne sais pas où ni pourquoi cette phrase
globalement je ne sais pas grand-chose
des frites non plus que des touristes

si notre attention est attirée
j’attire votre attention sur
si notre attention est attirée donc
personne n’est plus nulle part

je suis aussi bien un placard
qu’un cheval se dit-on elle et moi
et d’ajouter : un cheval
dans un grand éclat de rire

les marines vont débarquer
il faudra un grand nombre de morts
la guerre les réclame
eux et leurs queues de cheval

j’ai rangé quelque part quelque chose
de beaucoup plus sophistiqué
et parfaitement inutile :

gouttes de sens sourdent du plafond

plafond crevé
noir de suie
noir de pétrole
ciel état d’urgence
guerre état guerre

selon une trajectoire précise
l’insecte quadrille l’espace de la pièce
comme sur une grille

     Vincent Mesaros, œuvre récente (détail), Matières noires, galerie Visconti (17 mars-11 avril 2026)

du lilas sec dans les cheveux

 

« nous ne sommes plus le personnage principal »
les choses comme on les pense, comme on y pense

c’est à quelqu’un qu’on dit ce qu’on dit
on adresse quelque chose

la poésie contemporaine ne vaut pas une cacahuète
la poésie ne vaut rien, elle est risible

la plupart du temps il faut y aller
ne pas mégoter, ne céder sur rien, se déhancher et avancer

celui qui tient le flingue à condition qu’il ne s’enraye pas
celui-là a raison avec le regard

les vieilleries ou choses anciennes comment les appeler,
les vieux machins irritent comme de la verroterie

une fois morts, ils vivent encore
alors on rit en ouvrant bien la bouche et revient l’enfance.