¡ elliptique foin du danger !

depuis quelque temps, je ne vois pas ce que je vois,
ça glisse, je ne vois rien, je ne vois rien de bien, je vois sans voir,
il m’est impossible de préciser rien, quoi que ce soit,
je m’ennuie à essayer de préciser

je ne vois pas ce que je vois, absorbée par les images

il y a longtemps, très longtemps, ça me revient :
je pensais écrire une sorte de phénoménologie,
sans savoir exactement ce qu’est la phénoménologie,
sans chercher à savoir,
j’écrivais sur l’artichaut et la pensée, je pensais que c’était de la phénoménologie,
sans savoir exactement

je ne savais rien, absolument rien, pour la raison que je voulais rien savoir,
je ne voulais pas apprendre, je refusais d’apprendre.
mais un jour, ce jour de l’artichaut et de la pensée,
est né ce texte intitulé Comment c’est : penser ? avec l’artichaut,
je pensais phénoménologie mais sans le dire, je pensais le mot

je n’en sais toujours pas plus, et en plus je ne vois rien de ce que je vois :
ça glisse, il n’y a pas d’obstacles,
c’est comme une substance lisse ; ce que je vois ne représente rien.
je vois des phénomènes,
des mix d’arguments et de prises de positions visuelles

dans la baie des images, je vogue et ne vois rien, plus rien
dans la baie des mots je retrouve la vue, et avec, les animaux à écailles
comme les artichauts dans leur rapport avec la pensée, toujours ratée

quelque chose de chaud

[11 novembre 2013]

rousse, cheveux épars sur les épaules, elle me demande quelque chose,
je ne regarde pas, je ne regarde jamais les tons plaintifs,
s’il vous plaît madame, je suis inflexible, je dis non, je ne dis rien, je passe, vite, je pousse la porte de la boulangerie, la jeune boulangère me donne ma tradi chaude, je lui souhaite bonne journée, je ressors,
la jeune rousse cheveux épars, je rencontre ses yeux, clairs, peut-être bleus, un peu noyés, je m’arrête, que voulez-vous, voulez-vous quelque chose à manger,
elle touche son ventre et me répond dans un souffle, quelque chose de chaud, n’importe,
quoi par exemple, quoi, elle me dit un,
quoi, un quoi, elle dit un chocolat chaud,
vous voulez un chocolat chaud, oui, quelque chose de chaud,
et autre chose, non, vous êtes sûre, vous ne voulez pas autre chose, non,
je rerentre dans la boulangerie, demande un chocolat chaud, m’assure qu’elle pourra venir le consommer ou l’emporter, ressors et lui dis, vous pouvez aller chercher votre chocolat chaud, la jeune fille est au courant, elle va vous le donner, il est payé,
je repars avec ma tradi chaude en en croquant le bout, ce que j’adore faire, immédiatement

Rachel Whiteread, Modern Chess Set, 2005, Matériaux divers  (exposition Women House, Monnaie de Paris, du 20/10/17 au 28/1/18)

ainsi passa l’après-midi, avec pour horizon le poisson

je n’écris pas pour des lecteurs, pour aucun lecteur –

en regardant mon tapis de salle de bains –

les lecteurs trouvent les livres, point 1

aucun lecteur ne trouve aucun livre, point 2

les pluriels se marient entre eux et avec le je, ça fait désordre

je m’adresse à lui toi, à peu près, point 3

mes pieds sont mouillés : le tapis n’est pas sec, lui

les formes des pieds y sont dessinées, pour savoir où les placer

un lecteur lira des livres, et avant, aucun –

aucun livre : quel rapport ? aucun –

aucune émotion ne m’étreint à la vue des formes, de pieds

j’espère et n’espère pas une disparition des formes

point 4 : avec pour horizon le poisson –

ainsi passa l’après-midi, sans émotion –

c’est encore trop : aucun lecteur ne lira (plus) aucun livre

rapprochement de deux matins

un matin sans phrases                                                        Paris, octobre 2017

y faire attention, écouter, percevoir :
aucune phrase, aucun silence non plus

prendre la mesure de l’entour, des emmanchures du langage

la qualité des phrases venues, certains matins,
fait éprouver
un matin sans phrases


                                                                                                                          http://www.cnrtl.fr/lexicographie/matin

(un matin sans titre)                                                     Grenoble, janvier 1973

aurore brumeuse
cachant sous son manteau
le réveil douloureux
de la ville qui s’étire

matin méprisant
jetant sur les taudis
sa lumière incertaine

têtes ébouriffées
cherchant vainement
d’un oeil fou
l’asile inaccessible

grilles tristes laissant couler
un flot hâve
d’hommes vidés

voilà c’était un matin d’automne.

l’Ourlour, ce petit pays inexistant

aux confins des Hautes-Alpes, de la Savoie et d’un cours d’eau longeant un pré,
l’Ourlour est le nom de ce petit pays insaisissable et familial

sauf à emprunter un gué malaisé et mouvant, impossible d’y accéder ;
et une fois dans la cabine de pilotage, des conflits naissent et abaissent les frères

du pré ascendant on voit espérer les cheminées :
leur paix visible fume toujours, mais le pied toujours vacille sur le rondin

à un faux-pas près, l’Ourlour n’est plus, n’est pas ici,
il est presque, il est peut-être, il a été, nul ne sait plus

sur le bateau, dans la tente, les équipements sont prêts pour la traversée,
surtout des casseroles en étain et des filins : il faut monter et manger


l’Ourlour, très vert et montagnu, presse les dissidents, appelle les volontés,

et, bien que le gué instable rende les positions frontalières difficiles,

on s’y rend en villégiature pour expérimenter la consommation de glaces aux fruits
avant les pleurs des maladresses dues aux oublis