ou une formule dans le genre

Les moments sont transformés. Ou une formule dans le genre. Mais plus piquante. Sans l’être non plus très.

S’en vont sur la pointe des pieds, les mots. Ou comme les plantes sur lesquelles on souffle. S’évaporent en souffle.

Plus là. Comme en rêve sans rêve. Le corps cherche quelque chose qui n’est plus là.

truc
Fréquemment cherche. Ce n’est pas le corps. Ce n’est pas l’esprit. On ne sait pas ce que c’est.

Cherchant la lumière parmi l’obscurité. Allumant quelques lampes. N’ouvrant aucun volet.

Sans conséquences outrancières. Apprécier la maladresse. Les approches malheureuses, les gestes maladroits.

Multipliant les sources sonores. N’écartant aucune vibration. Caressant le mot distraitement.

À changer de registre. Ou une formule dans le genre. Mais moins f., moins. Simple, épurée, ouverte.

Ensuite on ne sait plus, c’est vrai. Et dommage. Mais c’est accompli. C’est formalisé, c’est fait. C’est regardable. On écoute. Sans y toucher.

UN ROMAN DES JOURS RAPIDES : devoir de sincérité à l’égard d’une pieuvre mentale

jour 17 – Pour assassiner le paysage, VM le regarde longtemps. Assis comme debout, il est un sphinx qui a cessé de poser des questions, ou n’en a jamais posé ; il a volontairement choisi un périmètre très petit. Ou le périmètre l’aurait choisi, incité se poser là, dans cette encoignure, sur ce morceau de terrasse d’environ quatre mètres carrés, d’où personne ne peut l’attaquer de dos.

Mais ce n’est pas la question : personne ne songerait désormais à l’attaquer de dos. L’ennemi s’est dilué. La conception de l’ennemi dilué exclut le face et le contre, le devant, le dos, exclut le corps, les contraires, exclut pratiquement la pensée.

De onze heure à midi et dans quatre mètres carrés, VM oublie la pieuvre, oublie son devoir de sincérité à l’égard d’une pieuvre mentale. Plus rien n’est assez grand pour les œuvres : le repli de VM dans un espace-temps aussi mesuré qu’une heure et quelques mètres carrés, serait mû par une assignation à résidence ; c’est incompatible, et pourtant.

La fulgurance de son esprit, d’avant, à laquelle il croyait, tout en imaginant la fin de l’identité, s’est réfugiée dans son visage, qui a changé au point qu’il est méconnaissable. Mais intéressant.

FIN

 

 

UN ROMAN DES JOURS RAPIDES – jour 9

jour 9 – Le regroupement est l’alibi de l’indistinction, le partage son expression majeure. Et il est difficile d’affirmer cela sans expliquer, et bien que les choses sont visibles, il faut longtemps les expliquer. Comme il faut préciser les circonstances historiques des événements sinon on n’y comprend rien, il faut expliquer en quoi le regroupement et le partage constituent tout à la fois le devenir et le danger de l’espèce, selon le point de vue que l’on adopte, et c’est bien là le drame, disent-ils, se désolent-ils : il n’y a plus de point de vue !

La ville a des accélérations brutales, des freinages subits, et la plupart du temps, une inconscience pratiquement suicidaire ; le rythme de croisière des pensées dans les corps désapprouve tout changement imposé. Les corps, eux, se croisent dans des espaces rétrécis, se heurtent, hésitent, délibèrent, s’imposent en force, contribuant à la fatigue générale qui détruit les rencontres, aussi sûrement qu’un virus décime une population.

Avant d’entrer dans l’arène, avant de pérorer, VM fut ce jeune homme timide et gauche arrêté à l’orée des groupes. Ensuite, il égaya son monde : trop de propreté nuit, trop de noms propres nuit ! Changeons nos noms !, souriant de toutes ses dents si blanches, si carnassières dans son visage marron clair. Échangeons ! disait-il à la serveuse, à la patronne, à la fille de la table à côté. VM faisait figure de roitelet, comme il y en avait dans chaque district de la ville ; enseignant à la fac pour survivre et paradant le reste du temps, il venait avec des livres, se chargeait de livres lourds, tout le temps à la même place, et ce, durant plusieurs années, tout le temps à la même place, et le temps que ça dure paraît une éternité. Le café devient le centre du monde de l’éternité, il n’y a plus rien d’autre que la place au fond où VM, à l’abri du soleil, écrit son Traité de l’identité jusqu’à tant qu’il soit fini, au milieu des cris.

Fallait-il préciser les choses ? La question du personnage est à la fois centrale et périphérique : s’il est connu, il intéresse ; s’il n’est pas connu, il peut intéresser à condition de disposer du minimum d’éléments saillants qui le feraient reconnaître comme personnage. Avant d’être connu, il ne l’est pas. C’est à dire : le personnage est ce qu’il est et rien d’autre. Il faut s’y résoudre. Connu ou pas.

 

UN ROMAN DES JOURS RAPIDES – jour 7

jour 7 – À Berlin, vers 1982, le bruit dans les concerts était étouffant, saturant. VM n’y avait jamais mis les pieds, son Traité n’existait pas, il était encore tout timide, tout pantelant d’être, c’était un jeune homme hésitant muni de lunettes, et de cheveux si noirs, mal coupés. Il était du genre à rester à l’entrée de la salle, regardant tout autour sans pouvoir fixer son regard sur qui que ce soit, au bord de la fuite radicale. Carola à Berlin portait un short vert pâle et des escarpins chocolat clair qui mettaient en valeur ses longues si longues jambes.

La question de l’amour arrivait sur le tapis très souvent, au moins autant que l’alcool, à égalité, ensemble l’amour et boire. Au fond de la salle, l’amour ? Si l’amour est au fond de la salle, peut-il être dans l’ail, dans le fumet de la blanquette, dans la perpétuité du sentiment ? VM ne restait jamais longtemps avec une seule idée : aussitôt il traçait de nombreux schémas (il avait double formation, mathématiques et philosophie, mais était-il utile de le préciser ?) pour que l’arborescence heuristique s’y éploie comme certains branchages décharnés des forêts civilisées.

Le développement fulgurant de la pratique de la boxe anglaise, de la force musculaire des jeunes gens de la fin du XXe siècle, était lié lui aussi au chteu-chteu dans les salles de sport, pieds mouillés dans les tongs sportives plus épaisses de qualité natatoire bleu marine meilleure qualité caoutchouc moulé. L’autonomie s’acquiert par le combat, corps à corps, combat contre un destin contraire, alors développement des muscles à outrance pour résister, canaliser, protéger, juguler.

1994. VM, flanqué du petit homme frisé de la Méditerranée, dissertait sur la boxe comme identité locale des populations périphériques : elle leur servirait de soutènement existentiel, il serait possible, avec la boxe, de dévier leurs instincts belliqueux, de leur donner une armature face à l’incertitude de trouver-un-travail, de risquer la musculature comme arme de séduction massive, d’approcher l’autre par le corps boxant, d’en éprouver les frontières par la douleur. Le petit homme frisé acquiesçait fréquemment, pas à chaque phrase, mais presque.

Le corps de la boxe, corps surmultiplié, luisant, glissant, fabriquant des exploits : au lieu d’être exploités, fabriquer des exploits. VM met son esprit en boxe, brosse à traits rapides les critères de la mimesis, s’excite, repousse sa mèche, boit un demi, fraternise avec les derniers arrivés, occupe l’éternité du café dans les dernières années du millénaire.