macache bono la vie des mots

 

Il n’y en a pas ; non ; rien du tout ; pas du tout ; impossible.
(extrait de la définition du CNRTL)

La locution adverbiale, qu’elle écrivit intuitivement « makkache bono », avait pour objet quelque chose qu’il n’y avait pas, quelque chose qui ne collait pas avec autre chose.
Quelque chose qu’elle avait cherché, et mince, qu’elle ne pouvait pas obtenir : une adéquation entre un objet et un autre. À quelques millimètres près, cela ne fonctionnait pas.

C’était un court mail (un court courriel), qu’elle adressait à un proche, un familier, quelqu’un qu’elle n’aurait pas besoin de nommer dans la formule d’appel virgule, d’autant que ce mail était la suite d’un autre : en deux phrases ceinturées de points d’exclamation, elle avait rectifié l’orthographe de la locution, ces deux « k » intuitifs lui ayant paru si pertinents, alors que non, un « c » banal suffisait pour macache.

Et renvoyé, légère, après le premier mail, cet autre courriel pour expliquer sa furieuse dépense de « k » surnuméraires par un tropisme supposé turc (comme si elle connaissait le turc).

C’était sans compter avec les adresses pré-remplies (elle aurait compté que le résultat eût probablement été semblable). Appuyant hâtivement sur la touche Enter, sans aucunement vérifier le destinataire, elle envoyait le courriel désinvolte au président d’une fondation artistique, lequel apprendrait que non, makkache bono ne s’écrit pas avec deux « k » mais avec un « c ».
Et force points d’exclamation.
Et venant de nulle part : non signé et sans aucune formule de politesse.

Macache bono, ce quelque chose qui n’existe pas, cet écart minimal entre les choses.

Balthus, La Fenêtre, cour de Rohan, 1951 (détail du tableau et du cadre)

::: un texte sans qualités

suidre, verbe absent, advint en même temps
qu’un visage aux traits visibles selon un angle précis

dans cette lettre, suidre se détache, admirable
autant qu’inexistant, comme le visage de cette femme

le texte de la lettre existe moins que le regard porté sur lui
son visage existe moins que le regard porté sur elle

la lettre, destinée à une lectrice particulière
contient des phrases toutes compréhensibles, sauf ce mot

le personnage auquel appartient le visage photographié
légendé par son nom, se trouve dans un magazine

comme un verbe emprunté à Huysmans, suidre
se rapporterait à soi, à son absence, à sa disparition

le seul mot inexistant de la lettre montrerait le chemin à suivre
(un visage de femme effacé que seul un regard pourrait révéler)

[en présence des pages décollées, volantes, annotées, d’un livre vert
à la couverture illustrée par trois énormes dés (photographisme H. Cohen) :

Maurice Blanchot, Le livre à venir, article Joubert et l’espace –
1. Auteur sans livre, écrivain sans écrit –
, Gallimard, collection Idées NrF, 1959,
achevé d’imprimer le 28 juin 1971 … il y a exactement cinquante ans ce jour d’hui]

 

 

décor perdure décor carton

décor parties inassemblables, décor
décor rideau tiré sur trottoirs tachés, décor
décor rythmes assourdis, amortis de morts, décor

décor choses difficiles en équilibre sur muret gris, décor
décor voiture-balai des illusions recuites, décor
décor plausible des idéaux propices, décor

 

des corps au sol

gobelets de carton

des corps marchent mangent

gobelets de carton

des corps parlent boivent

gobelets de carton

 

décor carton décor perdure

vie des petits animaux grillés

une mouche crame sur la lampe et ça sent
ça sent la mouche grillée

poème plat
vie des mots, vie des petits animaux grillés

je suis dans l’autre sens des mots, je fais le tour de la maison
pour faire des images du ciel la nuit

la nuit est claire, ce ne sont plus des mots, c’est la nuit
– claire –
et la lune, que je vois si je la regarde, entourée de nuages nonchalants

ce sont des mots, ce sont les mots qui ne sont pas tous dans la nuit
nonchalants n’est pas dans la nuit, nuages figure dans la nuit
claire est-elle ? ô nuit

mes mots ne sont pas dans mes pieds
quand je fais le tour de la maison
mon corps abstrait, il n’y a plus personne
que les nuages, la clarté, une ou deux étoiles
– que je vois si je les regarde –

de là-bas viennent des musiques, de la nuit sans mots
sur mes pieds nus

je fais des images
le jour la nuit avec mes pieds

je fais des images, les mots se sont absentés

des journées lentes dans l’obtusangle

étages intermédiaires, façades blanc sale, ombres pointues
position devant trouées, hauteurs, délimitations par la lumière

étages intermédiaires : offrent un ciel incomplet
perspectives de fenêtres à tout stade de leur ouverture

trouées : disponibilité du regard selon un angle obtus
dit obtusangle, dont aucun souvenir ne marqua la désignation

paysage défini par un angle au degré plus grand que cent,
à la pointe duquel se tient un personnage assis dehors

ombre pointues : déchiquètent les façades tout en
négligeant l’indication d’ouverture des fenêtres

indépendamment, deux logiques : du bâti, de la lumière,
sanctionnent le déroulement changeant des journées lentes

hauteurs : la disposition des corniches en étages rythme
l’orchestre invisible dirigé par le personnage depuis son balcon

quelle conclusion ? aucune : la course du soleil
dans l’obtusangle favorise des journées lentes

comment revenu le sérieux

juste un mot c’est le mot pas celui-ci
lequel est le juste

j’ai un doute
concernant les mots

sous la couverture du sérieux
qui n’est plus

s’épanouissent futilités
s’évanouissent pensées

du sérieux disparu la tectonique
des plaques à côté

comme le geste du dj
bégaierait encore sur sa platine

les mots volent en meute molle
lesquels seraient les justes