< l’invention de la barre d’état >

 

 

il était une fois le regard obnubilé,
vers 1986 ou peut-être 1987
la barre d’état durait plusieurs heures
souvent une nuit, une nuit où elle avançait
une nuit à fumer des cigarettes
et à contempler l’écran, lui,

le mieux était de ne pas dormir
mais le mieux, le mieux :
était surtout de ne pas dormir
de ne pas quitter cette page
avant la fin de l’opération
et, au fil des mois, des années
de constater, émerveillé, à quel point
la barre d’état allait de plus en plus vite
de constater, émerveillé, à quel point
tout allait plus vite, tellement plus vite,
à quel point c’était merveilleux
de regarder la barre d’état filer vers le néant,
de plus en plus vite

et de rester, de ne pas dormir,
de ne plus jamais dormir,
de rester à fumer des cigarettes
le regard obnubilé par l’écran
la barre d’état ayant filé dans le néant
depuis longtemps, elle.

vie des petits animaux grillés

une mouche crame sur la lampe et ça sent
ça sent la mouche grillée

poème plat
vie des mots, vie des petits animaux grillés

je suis dans l’autre sens des mots, je fais le tour de la maison
pour faire des images du ciel la nuit

la nuit est claire, ce ne sont plus des mots, c’est la nuit
– claire –
et la lune, que je vois si je la regarde, entourée de nuages nonchalants

ce sont des mots, ce sont les mots qui ne sont pas tous dans la nuit
nonchalants n’est pas dans la nuit, nuages figure dans la nuit
claire est-elle ? ô nuit

mes mots ne sont pas dans mes pieds
quand je fais le tour de la maison
mon corps abstrait, il n’y a plus personne
que les nuages, la clarté, une ou deux étoiles
– que je vois si je les regarde –

de là-bas viennent des musiques, de la nuit sans mots
sur mes pieds nus

je fais des images
le jour la nuit avec mes pieds

je fais des images, les mots se sont absentés

cinq plus un, fauves disparates

j’avais quelque chose à faire, je me précipitai, je me déchirai, je ne trouvai plus le terme exact,

j’avais quelque chose à faire, c’était urgent, je devais vivre sous la neige, vers le fleuve, dans une baignoire,

je devais vivre dans le froid d’un livre entier une nuit entière, deux, trois,

je grelottai dans mes gants, je tournai les pages, je devais taire son nom comme ceux des autres,

je devais vivre avec eux, en meute, nous avions quelque chose à faire, sans sacs, en bottes, à grands pas immesurés,

c’était urgent, il nous fallait de la viande et du thon, vite, enragés à grands pas immesurés, du scotch et des lanières,

c’était urgent, je devais faire quelque chose, je me précipitai, je me déchirai, le papier manquait, je tournai la tête, ils étaient là,

j’avais quelque chose à faire, personne n’attendait, le fleuve silencieux filait noir absorbé, leurs ombres rapides sur le pont.

GÉNÉRIQUE

I

La porte à côté, le corps dedans, l’âme à côté, un peu décalée, observe, regarde, revient en arrière (fonction reward, double flèche), choisit dans un catalogue l’époque. Par exemple l’époque des vaches : des vaches noires et blanches, ou bien des marron clair soyeuses, et leurs petits veaux tout autour, si gentils, si mignons, si doux à caresser (Carol n’a jamais touché une vache : la vache est dans le champ, elle y reste, elle est de profil debout, elle pisse très à l’aise, ou chie, droite et impavide). La vache est absconse, légère, peu utile au raisonnement. Carol les envie, elles broutent et dorment, n’ont aucune justification à donner de leur emploi du temps : mieux, elles restent. Et de rester semble la condition la meilleure.
Une fois les cabrioles habituelles provoquées par la situation inédite dans laquelle nous sommes plongés, tous, une fois que ces cabrioles sont consommées (potage léger, quelques vermicelles surnageant, vapeur de homard), nous pouvons nous tourner le dos. Nous pouvons continuer de nous regarder, telles des vaches se regardant (elles ne se regardent pas à proprement parler, mais nous pouvons nous accorder la liberté d’imaginer qu’elles se regardent, de même que n’importe quelle liberté d’imaginer quoi que ce soit, y compris qu’elles s’envolent, mais elles ne s’envolent pas et ne nous retombent pas dessus, sinon ce serait terrible à vivre toutes ces vaches retombant de leur promenade en l’air sur nos corps sans défense, nous n’osons l’imaginer, cela). Ou bien nous tourner le dos. C’est au choix. Nous avons tous les choix, y compris de fuir. Bien sûr, ce n’est pas glorieux, de fuir. Mais qui a dit que la gloire était à rechercher ? Qui ? Nous préfèrerions être glorieux, dans nos corps glorieux, avoir des esprits glorieux. Ce serait le chic ultime, glorieux non pas de la tête aux pieds, mais du corps à l’esprit.

Ensuite, il y a un peu de silence, tout à fait adapté à la situation. On ne parle pas au concert, on ne remue pas des sachets plastiques au cinéma, on n’échange pas avec son voisin en classe, on évite de crier dans le métro, etc. Toute situation suppose un état particulier du niveau sonore. Ça n’a aucune incidence sur la situation des vaches. Il y a une permanence dans la vache, qu’on trouve rarement chez nous. Nous avons essayé de trouver un être humain en vache, nous n’avons pas.

II

Carol arrive devant le lieu habitable : le lieu d’habitation. Ce n’est pas une étable, il n’aurait pas supporté les autres congénères non plus que leurs meuglements. Il fait nuit mais quand même, à ce point, c’est délicat. Des détecteurs de présence la détecte, sa présence, ça tombe bien. Ça tombe très bien, c’est un beau tombé. Il y a quelques incohérences dans le scenario mais tout ne peut pas être parfait, on le lui répète assez souvent ; Carol entre dans la chambre après un petit moment durant lequel n’entre pas. Une sorte de moment d’hésitation, comme il en a souvent, à tout propos et surtout à propos de rien.
Il est question de passer un casting, c’est la nuit, Carol sans verbe ; c’est le moment de passer un casting, la nuit, près des vaches.
Dans la chambre, une bière fraîche l’attend sur la petite table, ainsi que des noix de cajou disposées dans un ravier. Se place quelque part dans la pièce et se photographie faisant des grimaces, une dizaine, pour voir. Voit, revoit, fait défiler, verbes. N’a pas froid, se sent bien. Ultra-bien. Prend la bière, croque quelques graines nobles grillées-salées, se souvient de certaines choses, les chasse, veut rester là maintenant, ou ici et maintenant, bref, reste, ha, comme la vache, oui. Puis se demande à voix haute : est-ce que c’était un petit merdier ou un gros merdier, ou un merdier moyen ? Se pose la question, qui mérite d’être posée. Bien qu’un peu trop générale, la question. Il y a un peu de vent, des choses métalliques font du bruit, des enseignes comme dans la rue principale de Salzburg ; la bière se consomme, Carol se prépare.

Certains font du ski pour se détendre, non loin. D’autres dansent comme des forcenés dans la nuit du night-club. D’autres baisent comme des forcenés avec des miroirs et quelques lumières qui ne seraient tamisées que par convention ; il faudrait tenir compte des nouvelles normes électriques, très ennuyeuses à cause du calcul des kwh, mais passons. Carol passe (le temps, l’ange, etc.).
Le casting sera le choix, le vrai. Incontestable. Après le casting, on verra ce qu’on verra. Pour cela, beaucoup de travail, de préparation, ça rigole pas. C’est demain mais il fallait arriver la veille. Carol se tripote le menton, boit un peu de sa bière et espère. Espère, bien que montagnes russes de l’espérance, ça monte et ça descend ; se lève, va au miroir, recule, pense à téléphoner, est-ce qu’il y a du réseau dans cette foutue campagne, oui, un peu ; trop tard pour téléphoner à quiconque.
Mal fixées, sûrement, les enseignes. Ouais. Carol va se laver les mains, au sens propre ; la tête de robinet est tournée vers la droite, comme si elle l’invitait, mais à quoi ? Entend Marlene Dietrich, enjôleuse, grande dame dont la voix sort de la tête de robinet, rauque zurück und Sehnsucht.

Il n’entend rien à part la tête de robinet quand il la touche. Ils doivent être tous couchés, ou bien il est seul, les autres seraient éparpillés ailleurs ; Carol prend des résolutions, c’est mauvais signe.