la couleur réglisse des mots

[19 juillet 2014]

j’ai les trois premiers mots, ils sont venus ce matin suite à un rêve compliqué, je les mâchonne déjà un certain temps pour être sûre qu’ils ne se font pas la malle, puis je sombre dans une tristesse sans fond dont par définition j’ignore l’origine et d’ailleurs si j’en connaissais l’origine qu’est-ce que ça changerait, ensuite je les promène, eux et la tristesse, plus l’extrême chaleur, pour tenter de diluer le tout, ça se transforme en mayonnaise informe dans une grande librairie dont je tais le nom puisque de librairie elle n’a plus que l’intitulé, lequel n’est pas identique au nom, je suis dans un cauchemar, tout a disparu, je veux dire, tous les livres, autant dire tout, ne reste que des images très colorées, stupides, des touristes trop grands, des effigies, des gilets pare-balles, du bleu-blanc-rouge,

et alors je veux disparaître dans une tente mais je suis retenue au bord de la disparition par l’idée, toute con, de la popote ; la popote, cet objet qui flirte avec la tente ; par l’idée, toute con, de l’oreiller gonflable ; l’oreiller gonflable, cet objet mou qui flirterait avec mon cou, mais comment ; le mobilier de camping ; ces objets tout cons qui flirtent avec le néant de l’horaire ; et, alors qu’une G réparatrice, entendre ici bière irlandaise très brune, me répare, les trois premiers mots sont toujours là, maintenant très éloignés comme un train très en retard, je les maintiens, les saucissonne, les arraisonne, sans aucune certitude sur leur ordination, et leur demande des comptes : vous, là, les trois premiers mots, oui, vous /

transcrire la puissance (notes)

. de notes il est question, de notes et de notes, de mots et de notes, de notes sans mots, de paquets de mots sous les notes –
mais pas du tout de notes, aussi bien.

  1. sous la musique, sous les notes, sous les gestes, sous la nef et le transept
  2. dans tout –
  3. visibles : les vitraux, les piliers, les escaliers, les gestes, le bois, les couleurs sur les murs, des mots armoriés autour des personnages peints
  4. sous les notes fermant les yeux : des grappes de mots attachés par la langue apprise
  5. des soixante bouches sortent des sons-mots étirés méconnaissables répétés latins
  6. du hautbois, du violoncelle, des violons, des cuivres à clapet, des bouches, sortent le tout des sons dans le tout de l’espace froid
  7. les paquets de mots se bousculent sous les notes et les voix : musique, Ca 1150 «art de combiner les sons musicaux»
  8. mélologue, du gr. μ ε ́ λ ο ς « chant accompagné de musique »
  9. arrêter le sens, conserver le paquet de mots occupant la zone immatérielle des sens
  10. ah ! lisible ? compatible ? attirant ? énervant ? ah !
  11. rien du savoir, barbapapa de mots lettres sons syllabes accumulés
  12. sous les mots, seul le geste : sous ses gestes s’élève la barbapapa lisible autour du bâton
  13. lisibles autrement, les indications qu’il suit et qu’il donne : c’est le chef et sa baguette
  14. audibles : les quantités de sons formant la barbapapa de mots jamais transcrits
  15. puisque les sons-mots vivent sous l’infanchissable barrière des corps différents
  16. il n’est rien de plus paisible que la coexistence des sons autour du bâton et leur évanescence impossiblement transformée par les sens
  17. un point d’orgue –
  18. et des mots pourtant jamais dits, jamais écrits : transcrits, apparus par surprise, autour du bâton, légers dans l’air, on n’ose pas dire filamentaires
  19. la musique, dont pourtant jamais le mot ne fut transcrit, la musique organise et décompose le trajet des voix dans les corps
  20. ses gestes, suivis par des centaines de paires d’yeux ouverts, transcrivent la puissance des notes, des sons, des voix, des mots.

[Hector Berlioz, Le chef d’orchestre : théorie de son art :
extrait du grand Traité d’instrumentation et d’orchestration modernes
(2e ed.), 1902]

de l’intercalation en cale sèche

intercalage est moins employé
c’est une remarque qui me l’apprend

REM. Intercalage, subst. masc., rare. Action d’intercaler, d’insérer quelque chose ; résultat de l’action. Il n’y a pas eu non plus intercalage brusque d’un élément opaque qui aurait séparé l’antérieur du postérieur comme une lame de couteau sépare un fruit en deux (Sartre, Être et Néant, 1943, p. 61).

je m’occupe du sens B à propos de quelque chose que je suis tentée de faire pour ne plus assister à la défaite d’un texte que j’écris/n’écris pas

B − Ajout à l’intérieur d’un ensemble terminé. L’intercalation d’un mot, d’une ligne dans un acte, d’un article dans un compte, d’un passage dans un texte (Ac. 1835-1935).

j’intercale alors dans ce texte des mots en corps plus petit, comme
totalement cru,
général,
bizarre,
ces mots ne pouvant que faiblement faire état d’une continuité non plus que d’un sens très précis

pour parfaire mon émulation j’ajoute l’exemple proposé par métonymie que je suis obligée de relire une dizaine de fois et auquel je ne comprends toujours rien

Par méton. : Je vous envoie une intercalation, la pièce Tu peux comme il te plaît me faire jeune ou vieux, qui entre dans le livre II sous le numéro VIII et rejette au chiffre IX la pièce En écoutant les oiseaux. Modifier les chiffres d’ordre suivants en conséquence. Hugo, Corresp.,1855, p. 211.

puis je regarde les tiroirs de mon bureau, au nombre de huit, deux fois quatre, encadrant un double espace horizontal délimité par une étagère dont j’ignore si elle peut être définie par son intercalation, que je prononce alors mentalement

Prononc. et Orth. : [ε ̃tε ʀkalasjɔ ̃]. Att. ds Ac. dep. 1694.

les mots se dérobent et flottent dans une temporalité devenue incertaine, que le sens A me confirme avec la possibilité d’un treizième mois ajouté aux douze autres

A − CHRONOLOGIE. Addition périodique de jours à l’année civile afin de la faire coïncider avec l’année astronomique. Pour établir l’accord entre les mois lunaires et l’année solaire, les Grecs eurent recours, comme nous l’avons déjà vu chez d’autres peuples, à l’intercalation d’un treizième mois, ce qui donna des années de 354 ou 355 jours et d’autres de 383 ou 384 jours (Chauve-Bertrand, Question calendrier,1920, p. 54).

rien d’étonnant alors si la véritable nature de l’intercalation se révèle dans le bordel du monde tel que défini par le sens C

C − Introduction, insertion de quelque chose dans un ensemble ; fait que quelque chose apparaisse comme inséré dans un ensemble de nature ou d’aspect différent. Dans ces caillasses apparaissent tantôt des lits d’eau douce, tantôt des intercalations gypseuses, attestant l’évaporation qui se faisait dans les lagunes parisiennes (Lapparent, Abr. géol.,1886, p. 345). La répartition des terres et des mers, l’intercalation des plaines et des montagnes (Vidal de La Bl., Princ. géogr. hum.,1921, p. 214). [J’] insère des projets secondaires dans des projets primaires par truffage graduel ou intercalation (Ricœur, Philos. volonté, 1949, p. 48).

 

 

[merci au CNRTL]

à ce moment les mots manquent

trop d’accès, trop d’accès !
venez par là, il n’y a qu’une issue (le lapin)
c’est la seule possible quand vous étouffez
je me noie, je me meurs !
comment, vous ne savez pas ça ?! quoi ?
:: les mots manquent ::

à ce moment les mots manquent
aucun sur le ciment, aucun sur le béton,
aucun dans les fleurs, aucun dans les buissons
roses de leurs promesses récurrentes,
jaunes de leur paralysie languissantebrique femme

de leurs vies ils vous entretiennent,
leurs orifices ils vous détaillent,
leurs organes ils vous jettent à la vue,
leurs sexualités ils dissèquent à tout va,
venez par là, il n’y a qu’une issue (le lapin)

je vous suis, je suis vous, non ! oui !
il n’y a qu’une seule bataille possible,
elle est cachée au fond du terrier, venez !
la terreur n’est pas dans le terrier, venez !
comment, vous ne savez pas ça ?! quoi ?
:: les mots manquent ::

©Picasso, fragment de brique décoré d'un visage de femme, 1962

postposé

il suit du doigt, phrase après phrase, le texte dans le livre,
le doigt revient fréquemment sur un mot, pas n’importe quel mot : l’adjectif,
et il rectifie : il remet en place l’adjectif et le substantif

il est blond, de cette blondeur fanée des vieux bébés

il retourne le syntagme : il replace l’adjectif comme une mèche échappée, avant le substantif, il préfère l’anteposé, il a toujours préféré l’anteposition de l’adjectif

dans la pièce aux murs nus, levant les yeux, il remarque : il y a des murs, l’embrasure des fenêtres est doublée de cages de verre, c’est un double vitrage double-vitré très épais

il semble ne pas savoir qu’il ne peut pas modifier l’ordre des mots dans le livre imprimé, avec son doigt, qu’il croit magique, il déplace et replace, en suivant le mot avec son doigt, et en le disant, en disant le mot qu’il déplace, en répétant le syntagme dans le nouvel ordre, dans l’ordre qu’il a choisi

dehors, et malgré la cage de verre de chaque fenêtre, on entend les voix, les cris, les rires des promeneurs au bois, c’est une sorte de printemps un peu raté, mais le bois existe toujours, les familles sortent au bois, il faut aller au bois, c’est un impératif catégorique de la catégorie printemps nouveau postposé

dedans, les murs de la pièce longue continuent d’être nus, le vieux blond continue de suivre la position des adjectifs, page après page, inlassablement