c’est tous les jours samedi

 

 

l’obsolescence de l’homme
déjà
tous les jours le même jour
vider sa vie
mais comment
(il ne pose pas la question = il tombe la voix, il mue)

il souffre d’une anticipation de sa mort
déjà traversée
de nombreux gestes
de nombreux mots —> inutiles
chacun fait sa vie (dit-elle, souriante)

mots d’attachement nocturne
n’a plus que l’effort
jette les objets
brusquerie au chien !

drame de la chute
drame absurde
les os ne tiennent plus
les muscles disparus
plus rien ne tient !

tous les jours samedi
ça recommence
demain c’est dimanche
un petit secouement
un semblant de joujou
quelques rendez-vous
et l’herbe recueille le sang des valeureux

il y a pire
ils se figèrent
& eurent beaucoup d’enfants.

 

(avec l’aide de mes yeux et d’un film je ne dirais pas lequel)
(et d’une pensée)
(et d’une lumière)
(en plus il faudrait dire qu’ils se regardent et ce serait une tout autre  h i s t o i r e)
(et aussi d’un peu d’étrangeté)

 

 

Étagères à impressions (à propos)

 

 

 

     Tous ces gens qui vont à la campagne. Avec des chaussettes trop hautes, ou trop brillantes. Oui. Ils pourraient y aller seulement de temps en temps. Mais tout le temps ? Oui. Ils croient qu’il en ont envie. Qu’ils ont envie de chemins herbus, de champs, de ruisseaux. Oui, c’est vrai, ils ont envie de chemins larges, de la matérialité des mots dans les champs.
     Pardon ? Oui, ils ont envie du vert en brins, de cailloux pas trop aigus, de petites surprises animales, de faisans en bord de route. Mais qu’est-ce qu’il faudrait qu’ils fassent ?
     Rien. Il n’y a rien à faire. Ils peuvent déambuler sur les grands boulevards. Il n’y aurait pas de crapauds. Ça non. Ni d’insectes aux noms compliqués. Oui, ni de fleurs, et caetera. On peut vite résumer leur envie de campagne : elle est le résultat d’empilements sémantiques. Euh. Oui je sais, tu n’aimes pas ces mots, je suis désolé, remplaçons-les par étagères à impressions. Ils ont des impressions, qu’ils rangent dans des étagères. Oui. On ne peut rien en dire. Non.

     Je n’irai pas chez Jean. On est obligé. Non. Je n’irai pas, un point c’est tout. On verra demain. Ce soir c’est trop tard. C’est toujours trop tard passé un moment. On n’y peut rien. Non plus.
     Finalement j’irais bien chez Jean. Tu as ton manteau gris ? Non, le bleu. Ce type me rend fou. ??. Sa manière de jouer du clavecin. Je me roulerais par terre de plaisir. Mais le sol est spongieux. Oui, il l’était tellement que je marchais dans le mot, pourtant avec précaution. Sol détrempé, autrement dit, mais aucun intérêt de le dire comme ça. Spongieux avec intérêt. Oui. Les Variations Goldberg me rendent fou.

     Qu’a-t-il dit, Jean ? Qu’il n’aime pas les courants d’air. Et donc ? Et donc qu’il se calfeutre, qu’il évite la proximité des fenêtres, des cheminées inutilisées, mais parfois c’est inévitable : le courant d’air est là, c’est un flux à mi-hauteur, il est obligé de se baisser comme pour éviter un javelot invisible. Ah, je ne le connaissais pas sous cet aspect.
     On ne connaît jamais quiconque sous aucun aspect, regarde Mirabelle…Quoi ? Elle vient là, elle s’installe, mais en même temps elle parle sans arrêt au téléphone, elle s’éloigne, elle n’a pas besoin de chuchoter, elle s’éloigne un peu, le cadrage la montre dans une voiture, ses doigts bougent un tout petit peu sur le volant, puis un grand mouvement de la main montre un agacement, peut-être, une impatience, quelque chose.

     Que pensez-vous Frédéric ? J’aime bien vous appeler Frédéric, je ne connais pas votre nom. Je sais, c’est un prénom. Je ne connais pas plus votre prénom que votre nom. Nous n’allions pas à l’école ensemble, non plus. Constat : il y a encore des écoles. Et des sorties d’écoles. Des professeurs et des élèves. Malgré la “déficience des services publics” et la “montée en flèche” de l’IA. Encore des écoles. Frédéric dit à ce moment : oui, mais pour combien de temps ?
     Il est pessimiste, Frédéric. Il est né pessimiste, mais pas dans l’empire austro-hongrois, hélas. Il n’a pas la grandeur qu’il aurait rêvé d’avoir, cependant pas l’espérance de vie réduite de l’époque non plus. Il risque de mourir vieux de plusieurs pathologies superposées.

     Les étagères à impressions, il faut y revenir inlassablement, parce qu’elles constituent le socle des vies contemporaines. Les idéalisations. Les rembourrages de l’ego, le rehaussement, le se pousser du col, l’est-ce qu’à beau comme aurait dit L. Oui. Tu pourrais préciser ? Non. L’est-ce qu’à lier aussi.

     Il faut pouvoir aimer la fin, faire des fins. Et des débuts ? Aussi, bien sûr. Tu dis souvent “bien sûr” alors que tu n’es sûr de rien ? C’est vrai. Aimer la fin, le début, l’objet, c’est d’abord y croire. Possible, possible. Je vais sauvegarder. Bonne idée : sauvegarde ton incroyance. Au bout du compte, tout se dégonfle.
     Tout ? Oui, tout. Ne reste que des petits paquets de muscles, de nerfs, un peu de sang, tout ça dans un fonctionnement approximatif. On les mettrait dans un livre ? Oui, mais sans début ni fin. Ou dans une baignoire, à flotter.

Jardin des Doms, Avignon

?¿ cette obsession de l’équanimité ¿?

 

 

L’homme pêche, ça commence toujours comme ça, devant un lac, au bord du lac, il pêche. Il est concentré, il a un chapeau assez plat qu’il porte sur le milieu du crâne, ni trop près des yeux, ni de la nuque, non : comme il faut, qu’il soit plat, que la fonction du chapeau soit de couvrir sa tête, très simplement, n’entrave pas ses gestes. Le protéger du soleil serait accessoire.

Bref ce pêcheur-là. Un peu trapu, pas forcément lent, on peut saisir des gestes vifs à le regarder, voire le scruter, le surveiller peut-être ? Pas très grand, bien qu’on ne voie pas la taille qu’il aurait debout, tel qu’il est assis sur son tabouret à anse rectangulaire évasé en osier avec son matériel dedans.

Un homme paisible, qui aurait renoncé aux bruits du monde, aurait-il des cheveux gris ? L’homme est là depuis un moment, il n’a aucune raison d’être ailleurs ; il pêche. Il en montre tous les signes, sans aucune précipitation ni ostentation. Il se penche sur l’hameçon, réajuste l’appât, lance le moulinet, fait le nécessaire.

(Pour quel regard ?…)

– – on ne répond jamais qu’à côté – –

 

 

traversée de la place Vendôme

global merdier & mère surface

le fait-divers a tout recouvert

un envahissement de poussière

une petite bande minuscule invisible et invincible

*

le développement aurait pris du temps
il aurait fallu marcher longtemps
secouer la tête
discuter
ergoter

*

même les conditionnels sont miscibles dans l’eau
un peu de chimie organique
un peu de mécanique des fluides
un peu de quantification gravitaire
un peu d’au-delà dédié

*

global merdier & mère surface

l’être dedans

tout est d’avant

à partir du Ritz son humeur changea

peut-être même une écharpe de ciel bleu ?

< Je ne suis pas un robot >

 

 

 

Je vais voir quelqu’un parce que je ne sais rien. J’arrive au guichet. Je ne vois pas comment je vivrais sans guichet. Il y a un trou peu commode au bas de la vitre, étrange, rectangulaire écrasé, on ne sait pas à quoi peut servir cette découpe, je ne sais pas où parler. Si je parle à la vitre il y a peu de chances pour qu’on m’entende ; si je parle au trou, il faut que je me baisse, ce n’est pas à ma hauteur. Je me sens gauche. Je ne sais pas trop pourquoi je suis là.

La fille me tourne le dos. Ses cheveux noirs. C’est pas forcément une fille, comme moi je ne suis pas forcément une femme. Rien n’est certain. Je ne sais pas ce que je lui dirais. Pourvu qu’il reste encore un guichet. Ils les ont tous retirés, ou presque. Trouver un guichet est presque en soi une joie. Y parler, une sur-joie. Parler à un guichet, façon de parler, mais quand même.

Je sens quelqu’un sur ma gauche, qui pourrait aussi vouloir parler au guichet. Immédiatement je perçois l’ennemi qui me passerait devant, dont le corps se mettrait en travers, dont la parole fuserait avant la mienne. C’est quelqu’un qui se rapproche au point de vouloir me rentrer dans le bras. Je résiste, mais j’ai le bras gauche assez faible, je ne peux pas barrer l’intrus. Je ne veux pas bouger. Les cheveux noirs sont toujours là, un peu moins visibles, comme s’ils s’étaient éloignés du guichet, comme s’ils se désintéressaient de cette lutte de bras.

La personne derrière le guichet se retourne enfin, cessant de ne montrer que ses cheveux. C’est un homme, plutôt. Enfin je crois. On dirait un être créé par IA. Les yeux sont remarquablement fixes, de couleur profonde, dense, marine.

                                              ”Réflexions”, Emmanuel Barrois, 2023.  Domaine national du Palais-Royal.

< renseignements pris… >

 

 

chercher des renseignements
(sur la poésie par exemple)
faire au fur à mesure avec les idées
& retomber sur ses pieds.

continuer à lire des revues
auxquelles on ne comprend rien
des noms propres de poètes supposés
très jeunes très fats parce que très jeunes

se demander soudain le prix du papier
le prix de l’électricité le prix du fuel
le prix de l’amour on a oublié
le prix du sexe a disparu, le prix de la guerre, non

les vieux poètes c’est pas mieux
se chipotent en vieux couples
tirent tous les mots à eux
comme une couverture insuffisante

invariablement la page se tourne
les livres bégaient
il resterait des idées
pour retomber sur ses pieds.