IMPAIRES • IMAGES • INACTUELLES

 

[21 mai 2007]

La vieille le regardait souvent, en disant je vais faire revenir quelques-uns de ces torchons. C’est souvent l’hiver. Les torchons sont à carreaux verts, bleus, et rouges, exclusivement. Ils sont vendus par lots, en chiffre impair, de façon à ce qu’on ne puisse pas faire de paires avec. Il fait froid. La petite se tient au fond du fauteuil beige, en boule. Elle tient ses chaussettes avec ses mains. Elle se repose.
La vieille reprend son tricot. La petite lit des images d’Épinal. Elle fait le plein d’images, recoloriées avec une force incroyable dans les bleus, les rouges et les jaunes, surtout les militaires avec leurs manteaux stricts à boutons, les vraies images dans un vrai livre d’Épinal.
Épinal va avec catalogue, les carreaux des torchons et les carreaux des images.
C’est l’heure de la soupe. La petite reste vautrée dans le gros fauteuil beige. La vieille tricote. L’heure n’avance jamais, jamais. C’est très très long. Il faut attendre.

Parfois la sonnette retentit, comme une cloche de l’école. Elle sent le chocolat brûlé. Enfin, les deux vont ensemble. La petite ne cesse de faire des paires.
Qui sonne ? Le voisin venu apporter un peu de mâche du jardin. La vieille sait parfaitement préparer des betteraves avec de la mâche : les couleurs vont ensemble, vert et rose-rouge foncé. La couleur de la betterave, la petite l’a dans l’oeil. Parfois alternance avec oeuf mollet dedans.
La vieille prononce particulièrement sombre le mot betteraves, surtout raves qu’elle laisse traîner. La petite ne peut pas faire autrement que d’observer toutes ces variations de températures dans la voix de la vieille et au-dehors, quand c’est l’heure de la consultation du catalogue. Fenêtre givrée. Halo de sa bouche chaude sur fenêtre givrée : chaud-froid. Il y aura drap froid dans lit haut.
La petite confond tout, celle qui tricote et celle du livre d’images. Le froid.

Elle pose le livre d’images, descend du fauteuil et prend le catalogue. Elle ouvre au hasard et tombe sur la page des accessoires de chasse, puis peu de temps après, sur celles de la lingerie féminine. Elle revient sur les accessoires de chasse : le canard en joue est pas mal avec sa queue verte comme un poireau.
Ça sent le poireau partout, vapeur de poireau bouilli. La veste du chasseur qui a fière allure est bourrée de poches à fermetures rutilantes.
À la page des femmes dénudées, elle y va comme en cachette. La vieille un peu voûtée remue sa mixture. Elle va passer la soupe.

Clémentine Mélois, galerie Lara Vincy, décembre 2020.

 

:: du littéraire par défaut ::

j’ai descendu les poubelles
penser
poubelle générale

c’est le moment de penser
c’est le moment
de faire diversion

penser tri des ordures
penser au verre
penser au papier

*

j’ai descendu les poubelles
chanson similaire
à l’air général

tri des déchets
penser
ordures ménagères

j’ai descendu la ménagère
penser
diversion générale

autobiographie & meringue

il lui dit / on se dit
on a des chaussures pour marcher
avec nos pieds on marche

on salue jeanne moreau
elle était venue lire duras
à la médiathèque duras

ensuite : on prend un verre ?
elle avait dit de sa voix rauque
jeanne est sous la tombe

on se dit : meringue
la plus dure la plus molle
on préfère plus molle, on rit

duras c’est pour marcher
duras ça marche toujours
elle lui dit : autobiographie

on se dit / elle lui dit
meringue et autobiographie

huit février deux mille trois

    La bibliothèque municipale.

C’est là que je la rencontre. Je l’observe, accroupie entre les rayons, avec un livre entre les mains. Un chien aboie dehors. Des gamins jouent à cache-cache avec les rayonnages ; c’est tellement tentant. Les parents sont ailleurs, absorbés.
    J’ai rien à faire aujourd’hui. J’ai souvent rien à faire. Je suis au chômage. Je suis désoeuvré comme ils disent à la télé. Donc je vais à la bibliothèque. C’est gratuit et plus agréable que l’ANPE. Il y fait chaud et c’est feutré. Moi, j’ai vingt-sept ans et j’habite provisoirement dans l’appartement d’un mec souvent fourré dehors. Il m’héberge.
    Ça fait plusieurs fois que je vois cette fille, cette femme plutôt. Elle a quelques cheveux blancs, remarquez, ça veut rien dire. Des fois, y a des gens qu’ont des cheveux blancs très tôt.
    Elle reste là assez longtemps, un peu comme moi, mais on n’est pas dans les mêmes rayons. Il faut que je me déplace si je veux la voir. Elle est dans des rayons compliqués. Pourtant, elle a pas l’air compliquée, elle. Moi, c’est des livres plutôt…comment dire ? Des livres d’histoire, de l’histoire racontée. Ou de science-fiction, ou de constructions. J’aime bien les constructions, les inventions, les trucs comme ça. Avec des images si possible, ou au moins des croquis.
    Le problème, c’est que je suis timide. Elle a dit son prénom à la dame de la bibli, j’ai jeté un coup d’oeil en douce sur sa carte, et voilà. Je suis bien avancé maintenant. Je me vois pas aller lui dire “Alors Sabine, on va boire un café ?”. Pourtant, dans les films, c’est ce qu’ils font. Et ça marche ! Pourquoi je suis pas dans un film ? Ça a l’air toujours tellement simple. Vous me direz, sinon, y aurait pas de film.
    Je m’asseois dans la zone magazines et je fais semblant de lire l’Auto-Journal. Y a un spécial Salon de l’Auto. J’adore les voitures et je peux pas en avoir. Rien, pas de fric. L’autre jour, j’ai vu une Chrysler Saratoga, avec le pan coupé derrière brut, à l’américaine, quoi. Le mec, au volant, il essayait de téléphoner, c’était le soir, c’est pour ça, on le voyait, il avait allumé sa petite loupiote. Il était un peu embrouillé avec son carnet d’adresses.
    La bagnole, j’aime. Ça vous pose un homme. Moi, dans le bus, bon, je le surplombais, mais lui, il faisait ce qu’il voulait dans sa bagnole. Sur la lunette arrière, j’ai vu 100 jeux amusants. Soit il avait des gosses, soit il aimait les jeux amusants. Je peux pas aller au Salon, ça m’énerverait. Trop de bagnoles à ne pas avoir. C’est comme l’autre fois, alors là, encore mieux que le Salon : une expo de Ferrari, des vieilles, des nouveaux modèles, des rouges, des jaunes, des grises. Je m’y connais pas en Ferrari, mais c’était magnifique sous la lumière jaune de la place Vendôme. Anniversaire double du Ritz et d’un club automobile, c’est un des chauffeurs de la délégation indienne qui m’a dit ça. Même qu’y avait un ministre d’Inde, ou deux. Les flics viraient les petites voitures sans importance, allez hop, du balai, même certaines Safrane. Ils devaient être vexés. Mais c’était l’heure indienne, les saris, les gardes du corps, l’entourage du ministre. Tout le monde est nerveux dans ces cas-là.
    Moi non, personne est nerveux pour moi. Ma mère pourrait l’être, mais elle est morte. Mon père est dans une petite île bretonne avec une bonne femme que je déteste, donc je le vois plus. Classique, quoi. Quant à mon frère, il est beaucoup plus âgé que moi, et rangé des voitures, sans jeu de mots. Représentant pour une maison de couteaux, il vit dans l’Est avec femme et mouflets adolescents. On n’a rien à se dire.
    J’aperçois Sabine. Elle va emprunter des livres et s’en aller. Elle a fait son choix. Elle en prend un max à chaque fois. Je sais pas ce qu’elle fait avec tous ces livres. J’ai du mal à croire qu’elle les lit tous. Depuis quelques semaines que je la piste, elle en rend et en prend beaucoup.
    J’aime pas mon prénom, je le trouve con. Rien que ça, ça me fait hésiter. Il faudrait qu’on se présente, et alors, je dirais quoi ? Guillaume ? C’est daté. Je sais pas pourquoi, mais on n’est pas au Moyen-Âge. C’est un prénom du Moyen-Âge. Il faut que je m’invente un prénom, et puis peut-être une autre vie, parce que la mienne…

décor perdure décor carton

décor parties inassemblables, décor
décor rideau tiré sur trottoirs tachés, décor
décor rythmes assourdis, amortis de morts, décor

décor choses difficiles en équilibre sur muret gris, décor
décor voiture-balai des illusions recuites, décor
décor plausible des idéaux propices, décor

 

des corps au sol

gobelets de carton

des corps marchent mangent

gobelets de carton

des corps parlent boivent

gobelets de carton

 

décor carton décor perdure