le mur et les zinzins

arrivée au point de blocage
blocage comme mur
arrivée au point de mur bloquant

le mur resta là, devant, plutôt devant
et son état de mur empêcha de voir
comme il est d’usage pour un mur

 

gris ? personne ne savait, possiblement gris

 

pas assez d’air, pas assez d’air
dépôt de plainte contre le pas assez
contre le passé, contre le mur, contre le devant

le mur les rendit zinzins
au milieu du mur, le vent
une ouverture, soudain, une décision

 

le vent revint, et avec, les zinzins

 

personne n’a besoin du mur pour être zinzin
le mur et le vent les rendirent zinzins
& leur alliance au dépôt de plainte, impossible

crépusculaires et autres ricanements

(…)

  • Regarde le monde à ta fenêtre, dit Janvier.
  • Qu’est-ce que tu veux que je regarde à ma fenêtre ? Il n’y a rien de remarquable. Le monde se finit, répond Augusta Lubitsch. C’est une sorte de Connaissance du Monde infligée après des billetteries touristiques, des queues inertes, des ennuis penchés sur leurs bidules.
  • Mais ouvre la fenêtre ! redit Janvier en capitales, OUVRE !
  • Je ne vois pas ce que ça changerait, c’est mieux à l’intérieur. Je ne veux plus les voir.
  • Ça changerait que tu ne t’occuperais plus de ton petit nombril, que tu pourrais créer des personnages à partir de ce que tu vois…
  • Ce que je vois me suffit amplement ! Des reproductions du noir sous toutes ses formes.
  • Du noir ?
  • De la noirceur. Du pétro-noir. De l’obscurité. Des noires fumées qui ne sont plus panaches de la fierté industrielle, mais résultat d’incendies géants. Et noir sur noir : du spectacle complaisant dans le noir ! Avec débauches d’effets spéciaux, métonymies sur mises en abîmes, calculs graphiques, tunnels.

(…)

                                                         se balancer dans le ciel, ou le divertissement au sommet (Amsterdam)

vie abrégée de Modeste Réception

Modeste Réception était accablé. Après son deuxième café, rien ne venait. Quelque chose était-il censé venir ? Il observait que rien ne venait. Il était triste et mit son visage entre ses mains, en un geste qui n’était pas sans rappeler confusément quelque illustration christique. Instinctivement, il avait baissé la tête et déposé son visage entre ses mains, qui n’en pouvaient mais. Qu’auraient-elles pu, ces mains qui ne lui servaient plus à rien ? Lui avaient-elles déjà servi d’ailleurs ? Les questions l’effondraient encore davantage.
Il n’y avait plus aucune solution à rien. Il tentait de reprendre le cours de ses actions récentes : un café, puis un deuxième. Rien d’extraordinaire. La routine. Il avait fait le maximum avec ce geste, il ne voyait pas quoi faire de plus. Son désespoir lui semblait absolu. Devait-il passer la journée le visage au creux de ses mains ?

Avec cette question, il sentit un frémissement, un commencement d’espoir : la journée ! Il ne s’agissait que de la journée ! Il se leva et dansa follement. Il suffisait de la passer ! Il se mit à chanter très fort tout en dansant comme un ours, à supposer qu’un ours danse.
Quelque chose venait à Modeste ; son corps agissait à la place de petits gestes contraints. Tout à coup, ça devenait ample. Il ressentait une sorte d’ivresse du déploiement, du dépliage. Oui, il cessait tout d’un coup d’être racorni, il se raffermissait dans une conviction. Il y avait en lui une volonté qui le dépassait, et le dépliait.
Il savait qu’il était le personnage principal d’un livre médiocre, mais n’avait aucun moyen de se révolter. Alors cette danse un peu lourde, ces chants même faux, venaient à point pour alléger sa peine.

Modeste Réception était né sur les rives d’un lac de montagne, dans une certaine crispation : la femme qui écrivait, retranchée dans un chalet isotherme, n’avait rien trouvé de mieux que ce type dépressif qui se tenait le visage dans les mains, sans toutefois pleurer. Il ne pleurait plus depuis longtemps. Avait-il déjà pleuré ? Il faudrait examiner cette circonstance, mais il y avait des choses plus urgentes à traiter : par exemple, comment allait-il passer cette journée, dont il pensait au départ qu’elle était foutue après son deuxième café.
Cette fois, la femme ne se laisserait pas faire, elle allait lui trouver des occupations, elle allait s’en occuper, elle allait le bichonner. Un troisième café ? Il n’en était pas question. Il fallait qu’elle se dépêche : Modeste R. recommençait à se mettre le visage dans les mains et on ne s’en sortirait pas comme ça, avec un enthousiasme retombant aussi vite que soulevé. Il fallait une foule, il fallait une fête, il fallait une manifestation, quelque chose de plus grand que lui. Une communion, tiens. Une communion avec des milliers d’autres qui avaient pris, ou pas, un deuxième café.



                                           c’est un bijou, c’est une bombe, c’est un livre

La femme, très excitée, examina sa solution, capuchon de stylo dans la bouche. Dans le monde, c’est pas ce qui manquait, les manifestations. Mais elle se demandait si Modeste n’était pas trop fragile pour participer. Il ne participait à rien habituellement. Son patronyme l’enfonçait encore un peu plus dans un néant d’opinion.
Il avait été vigile, dans une autre vie, s’était battu pour défendre des lieux, des personnes. C’est peut-être pour ça qu’il craignait les foules ? Il se battait correctement, il savait prendre les coups, mais il avait vieilli. Il avait droit à un peu de repos, Modeste. Cependant, la femme, consciente de la nécessité d’une action, et d’une action dans laquelle Modeste eût pu s’engager, c’est à dire avec des conditions d’engagement acceptables pour lui, pour sa santé, mais aussi pour elle, pour son livre médiocre, s’obstinait, dans son chalet isotherme, à rédiger une sorte de vie de Modeste Réception.


Elle alla se chercher une pêche dans laquelle elle mordit furieusement et dont le jus coula dans l’évier au-dessus duquel elle se tenait. Et bien qu’elle eut également conscience que ça n’intéressait personne.

l’érosion du pied de la lettre

je parle de nombreuses fois après avoir dansé
et claqué dans mes mains à la fin
en mouvement, après le dernier temps
c’est à dire hors du rythme, 
- imperceptiblement -

j’ai le rythme absolu avec mes hanches qui dansent
je suis sans tête, il n’y a que mes mains

je parle avec des paquets, c’est fluide, rempli, non prémédité
l’érosion du pied de la lettre est en cours
on pourrait en parler longtemps

je parle rempli, en paquets, sans délai
ma tête est partie ailleurs, mes gestes sont infaillibles
j’ai le rythme absolu

des lames de lumière strient l’idée du temps
et les paquets de parole chutent
plus ou moins bruyamment

l’érosion du pied de la lettre ne cesse pas

les paquets encombrants avec lesquels je parle
je les laisse dans le couloir
et je ferme la porte après avoir dansé