personne ne m’a sauvée

1
j’ai un fichier intitulé personne
personne comme personne ?
oui –
personne qui sonne ?
je n’ai pas personnellement entendu sonner
personne, elle ment ? mais ça ne veut rien dire
ça pourrait vouloir dire, en cherchant un peu
oui mais aujourd’hui je ne cherche rien

2
personne ne m’a sauvée
et alors ?
alors le fichier personne contient cette phrase
et alors ?
alors c’est très différent
en quoi ?
c’est pire, il y a une intention dramatique
qui fait frissonner ?

3
une nouvelle fois une promesse
née de personne ?
oui, de personne née, de poussière sur la table
l’avez-vous repoussée ?
la promesse ou la poussière ?
la table avait disparu, aspirée…
et la promesse ?
personne ne m’a sauvée

4
vous ne cherchez rien, vous non plus ?
ça dépend –
de quoi ?
de si j’entends sonner personne
mais si c’est personne, comment savoir ?
je me baisse pour ramasser la poussière
quel est le rapport ?
j’ai un fichier intitulé personne

                                                                       Robert Filliou, La Galerie Légitime – Place de la Concorde, 1968

d’un poirier ::: désamour

Elle a acheté un poirier, il a déposé un pot de designer sur sa grande terrasse, et ce matin, il a planté son poirier dans le pot. Ils ont marié l’un avec l’autre. En peignoir éponge blanc et mules de mouton, dans le froid, il a planté le poirier puis l’a longuement arrosé avec le tuyau bleu.
Le poirier a été disposé de sorte à cacher de la vue une cheminée en face, un peu vieille, jaunie, marronnée par le feu. Le pot a été placé exactement à la place qu’elle voulait.

*

L’amie a dit, en le voyant, oh, le poirier va faire de très belles fleurs. C’est à la fois un arbre très structuré, bien formé, et qui devrait les ravir à la floraison. Un arbre fait pour le ravissement, un arbre qu’il a choisi attentivement, il sait choisir les arbres. 
A-t-elle dit blanches, pour les fleurs ? elle ne se souvient plus. D’autres arbres produisent en abondance des fleurs blanches.
Elle a encore oublié de lui donner des nouvelles du poirier. Elle ne pense pas qu’il va fleurir tout de suite. Se demande si la floraison attendra son retour.

*

Il pleut sans discontinuer sur le poirier et les autres arbres.

*

Un rayon de soleil éclaire les arbres et crée des ombres sur les façades. Soudain, les choses s’éclaircissent. Les fleurs blanches pullulent et quêtent l’assentiment du ciel, tendant les branches sur lesquelles elles sont accrochées. La fin de journée redevient bleue.
Les arbres autres que le poirier ploient sous les fleurs blanches exaspérées d’épanouissement sous la pluie de mars.
Elle se demande si l’une d’entre elles ne va pas toucher le sol de la terrasse à force de ployer sous la multiplication des fleurs. C’est très beau, presque insupportablement beau.

*

Plus tard, alors que l’après-midi est déjà très avancée, l’heure d’été ralentit la course des ombres ; le poirier dresse ses ergots, on dirait un chandelier à sept branches démultipliées.
Ce matin, la fleur de poirier est déjà très épanouie ; chez le poirier, lorsque la fleur s’ouvre, les étamines rouges sont toutes repliées au centre de la fleur. (…) Le pistil, lui est au centre de la fleur et émerge légèrement. La fleur du poirier est dite hermaphrodite car elle rassemble les organes mâles et femelles. 
Elle vérifie de visu, non pas l’hermaphrodisme de la fleur, incapable de telles observations scientifiques, mais l’épanouissement de la fleur.

*

Plusieurs fleurs du poirier se décident. Un autre arbre à fleurs blanches, qui n’avait pas encore fleuri, s’est lancé aujourd’hui, lui aussi. Qu’est-ce qui décide les arbres à faire leurs fleurs ? Comment ça se décide, d’un jour à l’autre ?

*

Elle ne voyait que le poirier bourgeonnant, la pluie sur les vitres, les autres arbres, le ciel bas, gris.

*

Peu après elle a été voir les petites feuilles encore recroquevillées du poirier, les a caressées. L’unique fleur grande ouverte ne sentait rien. Un gros bourdon lutinait les fleurs blanches des autres arbres, alors que le soleil voilé éclairait de plus en plus les façades au loin, très lentement, dans un ciel strié de larges rayures pâles.

*

Le poirier a eu un problème durant leur absence. Ses feuilles ont viré au marron. Ensuite, il s’est déplumé. On se demande s’il va ressusciter. Ceux qui connaissent intimement l’espèce poirier ont regardé ses bourgeons en hochant la tête. Elle a regardé, par acquit de conscience, mais ne traduit pas le bourgeon. Le verdict est sensiblement le même que partout ailleurs : on verra, il faut attendre.
L’existence est un concentré d’attente, il faut en prendre son parti.

*

Elle ne pense absolument plus au poirier, à ses feuilles marron, elle suppose à peine que la pluie tombe sur lui, là-bas, sur la terrasse de l’appartement déserté.

*

Le poirier a toutes ses feuilles marrons et sèches. Il pleut dessus mais elle se demande ce que ça va changer, une fois que les feuilles ont marronné, comment ça va pouvoir rebourgeonner, et qu’en est-il d’un poirier dont l’état stagne au lieu de s’augmenter. 
D’un poirier il est surtout plaisant d’admirer qu’il a pris vingt centimètres en peu de temps, comme d’un enfant au moment de sa pousse brutale, quand il a mal aux genoux.

*

Les ouvriers ont repeint la cheminée, celle que le poirier devait cacher, la marron jaunie. De la cheminée, ils ont fait quelque chose de propret, ainsi que des autres murs visibles.
 C’est presque l’automne, c’est l’automne.
Quand c’est l’automne, les feuilles marron deviennent normales ; le poirier, les siennes ont cramé, qui d’autre le sait, qui peut le deviner ? S’agit-il d’un désastre ? Va-t-il repartir ?
À côté de lui, petit, le basilic jaunit tranquillement, juché sur des coquilles pour éviter la montée des limaces.

*

Le poirier et son copain le basilic restent droits dans leurs pots respectifs malgré le vent fort qui souffle en bourrasques. Au pied du poirier a poussé une petite pelouse drue, vert cru, comme s’il avait besoin de poils, lui aussi.

*

Après avoir cramé durant l’été et dormi durant l’hiver, inerte, le poirier rebourgeonne. C’est le printemps. Le poirier en fleurs très dessinées, fines, délicates, ça ne durera pas : après les fleurs, on aperçoit déjà les toutes petites feuilles blotties, recroquevillées, duveteuses.

*

Le poirier, lui, se fout de la prochaine minute, il ne s’occupe pas du temps, c’est bientôt l’été, il a épanoui toutes ses feuilles, comme embelli par leur désamour.

[version longue initiale avec personnages : août 2008]

                                                                                Parc du Domaine de Chamarande, octobre 2008 (artiste ?)

à distance [deux versions]

I   Signes écrits

Champ labouré, consciencieusement labouré, dans un sens puis dans l’autre, avec le soc, avec les boeufs entravés deux par deux.
L’autre est toujours loin, et c’est mieux qu’il en soit ainsi.
À distance : l’autre. À distance respectable.

L’autre ne franchit pas le couloir, n’entre pas dans la cuisine,
on ne sent pas son haleine, on ne se frotte pas à son corps, et c’est mieux ainsi.
Et c’est mieux sans ainsi.
L’autre reste à distance. Ne parle pas. On en reçoit des signes écrits.
L’autre n’existe que par signes écrits.
Et c’est mieux.
On reçoit ses signes comme dans une prison. On est dans cette prison, confortable, convenable, à distance. Bien peigné.

La solitude est un pur plaisir ; on parle seul, on a raison, on effeuille les arguments : aucune contradiction, aucun avis venant biaiser la forme pure de la parole pure.

On ne ressemble pas à un couple de boeufs entravés labourant le champ dans un sens puis dans l’autre. Bien peigné.

II   Une moisson de petits signes

faire le deuil des pages, explique-t-elle,
et au milieu, impromptu :

une moisson de petits signes / oui, en lisant vite :
une moisson de petits singes !

faire le deuil des pages, de la forme finie, du début à la fin,
noir sur blanc juré-craché
si je mens je vais en enfer

le deuil des pages : cinq cents au moins, sept cents,
livre lourd,
chapitres se suivent sans se ressembler,
l’ensemble se ressemble comme il s’assemble,
l’ensemble (ici, une suite d’adjectifs laudateurs dans les sommets du laudatif) pèse,

c’est tout ce que fait l’ensemble : il pèse !

journaux
étalés
sur
sa
table
basse,
elle
lit,

tentant de se concentrer,
l’actualité des semaines passées :

une moisson de petits signes satisfaits

                                                                                   

Marcel Duchamp, Prière de toucher, Le Surréalisme en 1947, Catalogue de l’exposition internationale du surréalisme, Maeght Éditeur, Collection Pierre à feu   

Deux chauffeurs, un sujet, 1984.

[2 mars 2004, une heure du matin]

À l’aller. Un sujet attend le bus. Soleil froid. Camionnette 93 au feu rouge. Temps d’attente trop long. Le sujet s’approche de la portière ; la vitre descend ; une question est posée : vous allez à République ?
Le rouquin beur au volant y va. Le sujet se hisse. La route et ses incidents. Le couloir de bus qui peut coûter 93 euros. Puis les présentations. Juste avant de descendre.

Au retour. Le sujet attend le bus. Soleil froid. Le sujet monte dans le bus et reste à côté du chauffeur. Conversation roule, parallèlement aux souples mouvements du levier de vitesse. État policier, Sarkozy, service public, insécurité, propagande, premier tour, en souplesse, couloirs de bus, banquettes, séparateurs, murettes, rouler, ne pas rouler, fusion des lignes, lignes de fuite… Jospin, le deuxième tour, le premier. Parler.
Le chauffeur parle : on dirait qu’ils suivent tous les chapitres de 1984 les uns après les autres.
Le sujet pense, incidemment : grands corps de l’État et abeilles anormales, mourant de mort subite, mortalité anormale des vieux par grandes chaleurs.

Puis descend. Il fait froid, beau, on est sous la droite, toute. Et les chauffeurs réchauffent (les coeurs engourdis).

La Rambour d’été est une variété ancienne de pomme, déjà citée en 1535.

 

 

La violence et le vif.

Ce titre induit un texte qui se construirait comme on construit un petit immeuble de deux ou trois étages. Or je n’ai jamais construit un seul texte non plus qu’un petit immeuble.

Que faire ? Un paragraphe ? Une phrase ? Un étage ?
Où il serait question de la violence et du vif ? Cela n’a aucun sens.
De viande rouge ? Oui. Plus. Je fais les préalables ; je pratique la palabre.

Il n’y a pas de regain de la violence.
La violence est saine.
Le vif précède le mort.
Le mort saisit le vif.

Ils tendent le poing. Ils saignent du nez, de la tête, d’ailleurs.

Il existe des légumes à peine cuits, encore un peu durs sous la dent. La violence n’est jamais où on la croit ; elle est spirituelle, charnelle : abricot en quelque sorte. Le vif fait état d’une couleur. La violence est étale, parfois flasque. Abandonnée.
La raison, les passions, le climat, les êtres ; rester sur place, bailler.

On ne comprend jamais rien sur les trottoirs perdus. Voie sans issue. La violence et le vif à l’estomac, poing dégainé.

Ils étaient allongés, ensemble. Le temps était encore clair. La ligne de leurs corps, incertaine.
Par-delà la dune dont parfois le sable se soulève, le regard embrasse ce qu’il ne sait jamais.
Le vif est la violence. C’est dans le vertical ; c’est à étages, en effet.
Se croise avec la ligne d’horizon, des surgissements de bâtiments au-dessus des corps, malgré eux. Les seules issues sont à l’intérieur.

Ne vient de nous-mêmes que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous
et que ne connaissent pas les autres
.
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, 1913.

Sans fin.

                                                                                                                                     figuration du hasard