être la fille d’une femme qui court

 

 

[une notule de juin 2015 et après]

la fille d’une femme qui court, sais pas pourquoi, cherche pas à savoir, cherche à savoir, sais pas, être la fille d’une femme qui court,
être la fille d’une femme qui court est une difficulté de la vie courante, de la vie courante qui ne court pas tant que ça,

mais ce n’est pas le sujet, le sujet est : « être la fille d’une femme qui court », ou bien « femme qui court », le sujet, une femme qui court, il y en a plein,
là encore, aucune issue, je ne suis pas la fille de toutes les femmes qui courent mais d’une seule,

qui suffit à ne pas aimer ce fait, cette activité, non pas en soi, parce que courir n’a rien mais rien à voir avec une femme qui court dont je suis la fille,
et plus cette femme court, plus je suis sur place, plus je suis contemplative, plus je suis aux antipodes,
plus je ne cours pas, moins je cours,
pourtant je courus, je courais, j’étais une athlète, je courais le cent mètres très rapidement, je courais de courtes distances, courantes

27 juillet ! : la fille d’une femme qui court, la fille d’une femme qui tricote, la fille d’une femme qui marche, qui fait du vélo, qui fait du jogging, qui grimpe sur les montagnes, qui

12 août 15
qui chasse les rats, à 79 ans passés

autre version, 5 septembre 2018

la fille d’une femme qui court,

être la fille d’une femme qui court
est une difficulté de la vie courante,

de la vie courante qui ne court pas tant que ça,

et plus cette femme court,
plus je suis sur place,
plus je suis contemplative,
plus je ne cours pas, moins je cours,

pourtant je courus, je courais, j’étais une athlète,
je courais le cent mètres très rapidement,
je courais de courtes distances, couramment.

                                                                            Léon Bonnat, Autoportrait, 1860 (don au Petit-Palais, Paris)

sur le Wörthersee (à Klagenfurt)

 

 

 

29 juillet 2019

 

La vue du lac, est-ce un but ?
Dès que je suis sur le lac, je ne suis plus dans cette idée caressée du lac :
la réalité est plus rude (voix du guide, par ex.), le lac est réduit par son décor.
J’aurais plaisir à y nager s’il faisait beau, ce n’est pas le cas ;
et même quand je nage dedans je préfère l’écrire.
L’intérêt d’être sur et dans le lac tient à ce que je peux l’écrire.

(…)

30 juillet 2019

À l’Institut de Recherche Robert Musil, je consulte ses Journaux.
Dans la préface, Adolf Frisé indique :
(…) l’acte d’écrire est plus important que l’œuvre,
l’acte d’écrire est l’œuvre.
et aussi, Philippe Jaccottet :
Musil prenait volontiers des notes dans plusieurs cahiers à la fois.

Novembre 1932, Robert Musil :
Est bien écrit ce qui vous paraît, au bout d’un certain temps,
étranger ; impossible à refaire.

[Ce jour, je termine un roman, que j’espère voir publié,
et cette note de Musil, que je fais mienne,  est parfaitement adaptée à ce jour.]

                                                                                                             Christine Navez, Mémoire d’éléphant, 2020

 

la mer s’en va, la mer recule

 

 

4 mai 2019

Donc le mot pour ça, argument.

17 mai 2019

J’ai un peu froid, dit la dame
On va y aller, dit son mari

La mer reste là mais s’éloigne. Il n’y a plus rien d’intéressant du côté de la mer.
Je vais regarder mon feuilleton, dit-elle, comme si elle pouvait dire quelque chose.

Le bruit de la mer : enfin l’entendre. L’écouter de surcroît.
Le bruit des pages du cahier voletant avec le vent : avec le bruit de la mer en superposition, de petits claquements sur fond de rumeur.

18 mai 2019

regarde enfin la mer bruire si près
une longue sirène de bateau dans la brume
la mer inlassablement
la plage déserte (deux corneilles hideuses)
air marin, doux, luminosité
la mer et son bruit près

La mer, ce moment café
La mer entame son recul.

capture de video, « Formes ouvertes », Institut suédois

manger des mots

 

 

 

Un jour, j’ai fini par manger des mots.
Au lieu de nourritures, mon cerveau m’orientait vers des mots comme nourritures.
Je ne pouvais plus manger puisque les mots se présentaient comme mangeables.
C’était fatigant et gênant, puisqu’ils étaient peu mâchables :
des mots récalcitrants,
obstruant, bouchant absolument tout l’espace-temps, y compris celui du repas de midi censé reconstituer la force de travail,
la fameuse et poétique pause méridienne.

                                                                  Marcel Broodthaers, Le Manuscrit trouvé dans une bouteille, 1974

[NOUS, CHOUX, GENOUX]

 

 

Nous avons du mal. Je le dis parce que nous avons du mal. Je le dis parce que c’est vrai, mais surtout parce que nous avons du mal et qu’il faut le dire. Plus exactement parce que je dois le dire, alors je le dis, deux points, nous avons du mal.

De dire que nous avons du mal ne présuppose en rien pourquoi. Je pourrais dire pourquoi, mais ce serait déjà compliqué, déjà entrer dans un niveau de complication du sens. Je pourrais dire pourquoi mais ça s’enfuit. Nous avons du mal parce que nous sommes nés.

Je dis nous parce que nous sommes plusieurs, et, bien que je ne sache pas exactement si le mal que nous avons est identiquement le même, je dis nous. Je ne peux pas savoir mais je dis nous, parce que nous ne pouvons pas parler en même temps, pas parler exactement en même temps.

Nous avons du mal, c’est vrai. Nous ne complotons pas pour avoir du mal, nous l’avons. Nous avons du mal, on pourrait dire, à être ; nous pouvons le dire, avec précautions, et d’autant plus que ça ne se voit pas. Nous avons du mal mais ça ne se voit pas.
Ni vu ni connu, nous avons du mal.

A être, parce que nous sommes nés, nous avons du mal. Dit comme ça, c’est opaque. Dit comme ça, ça reste dans un coin, abandonné, un peu piteux. Bancal. Pourtant, nous avons du mal n’est pas seulement une phrase, mais : quelque chose que nous ressentons.
Aussitôt dit, aussitôt fui.

Nous nous coagulons parfois, comme des cellules-souches, tentant de vérifier si le mal que nous avons se ressemble ou non. La coagulation n’est pas une solution, nous le savons. Nous voulons, nous tentons de vérifier si du mal que nous avons, se ressemble.

Nous cherchons les mots qui peuvent dire Nous avons du mal. Mais ils sont déjà là, déjà dits, il n’y en a pas d’autres. Nous cherchons un éclairage pour Nous avons du mal. Et c’est même épuisant de chercher parce que c’est dit mais qu’il faut le dire mieux : ce n’est pas qu’il faut le dire, mais il faut quand même le dire, même sans il faut.
Le dire avec insouciance ; ce sera impossible. L’insouciance ne sied pas à Nous avons du mal.

Nous avons du mal pourrait ressembler à une respiration coupée, c’est souvent le cas. Mais il est évanescent. La caractéristique de ce mal que nous avons est sa fugacité, son caractère fuyant. Nous pouvons difficilement mettre la main dessus, d’autant plus qu’il est fugace.

Nous qui aimons la précision, nous avons du mal : les mots manquent, à l’évidence.

(écrit le 2 mai 2014,
déposé sur facebook le 7 juin 2014,
retrouvé le 7 juin 2025)

Mathilde Hess, Pages, 2025, installation de dessins, encre sur papier, six bandes de 30 cm sur 25 mètres (Chapelle St Jacques, Vendôme)

démocratie sentimentale

 

 

J’avais déjà surpris des regards de cannibales dans des corps encore souples, mais le plus souvent c’était des regards qui n’exprimaient plus rien.
La sous-humanité avait commencé, ni en avance ni en retard sur l’horaire.

Devant un monde fini, il fallait bien que l’espèce commençât de s’éteindre,
comme la prescription écologique le soulignait depuis un moment avec une insistance suspecte,
et des ampoules qui étendraient à brève échéance sur le monde un voile d’obscurité.
Le nouvel obscurantisme de la basse consommation.

La bassesse était devenue le critère le plus évident, le plus criant,
contre laquelle des élévations tentaient de s’ériger,
solides, liquides, vaporisées ou démonstratives.

Mais contre les réductions garanties tout le temps,
contre le moins cher du moins cher, contre le gratuit perpétuel,
contre la fuite du temps, l’impuissance grandissait chez les hommes,
dans un mouvement inversement proportionnel à leur stock de spermatozoïdes.

C’était surtout les hommes qui posaient problème
dans la reproduction de l’espèce,
enfin, c’est ce qui se disait dans les magazines.

*

Chargé, avec d’autres petits servants de la stratégie sécuritaire publique, de contenir les risques de débordements populaires,
je devais développer un arsenal discursif emprunté comme d’habitude à la distraction, à la flatterie, à la séduction massive,
à la libido crémeuse, à l’enveloppement à l’algue sémantique.

Faux-monnayeur, quoi,
grand classique de la démocratie sentimentale.
Mais ça résistait de plus en plus,
la rhétorique populiste ne fonctionnait plus,
ça devenait de plus en plus criant.

J’avais essayé d’expliquer à mes commanditaires que les bons sentiments, les propos mesurés, les efforts de la nation,
les cadeaux de bouche,
les promesses de smic à vie, rien ne valait plus rien.

Si, éventuellement les matchs, éventuellement.
Du moins pour les hommes, ça, encore un peu.
Les contenir dans un stade (…)

[extrait de Ce n, 4 septembre 2009]