ENTRE RIEN ET QUELQUE CHOSE

J’y tiens. À ce que je ne connais pas, entre rien et quelque chose. Obstinément.
Sinon rien n’est dit, rien ne se dira. Ne s’agit pas d’espace, ne s’agit pas de moment. Ne s’agit pas de fantaisie prédéfinie. Ne s’agit pas d’obstacle ni d’intention.

De ce ne s’agit pas, naît, si les exclusions persistent à se succéder, une forme en millefeuille, un palimpseste secret mais intrigant. Au point que leurs rebords s’invaginent. Et que rien n’excède ce point entre rien et quelque chose. Et pourtant il y aura quelque chose.

 

 

 

 

 

 

 

 

Au moment du quelque chose, à sa date advenue, son surgissement est tellement précipité qu’il peut passer inaperçu, dans l’inconnaissance. Le basculement de ce que je ne connais pas existe pourtant, sans hiatus : entre rien et quelque chose, une manifestation, je ne peux pas dire une preuve, mais presque, subsiste.

Le bizarre de l’affaire se présente comme une neutralisation active de l’intention, une cessation aiguisée du fil du temps, une suspension, un soupir rétroactif. Et une difficulté évidente à dire sans trahir.
Rien peut ressembler à quelque chose. Quelque chose ne ressemble pas à rien.

[Jan Steen – La mauvaise compagnie, 1665, Musée du Louvre, Paris]

je relis sa lettre, sa lettre, sa lettre, sa lettre

les épisodes, les années, les thèmes : soigneusement classés,
je relis sa lettre, c’est relisant que je vois, c’est relisant que je –
relisant il n’y a pas mieux, les années, les dates, les noms propres :
pas mieux !

je mémorise, j’entends et je mémorise à grandes engouffrées,
les noms, les dates, je mémorise cinq cents ans avant :
il y a de l’air dans l’histoire, elle est faite d’air vivant,
de poulaines et de fougue, de formes de nez, d’armures brillantes

relisant, ouverture au grand vent, dans les parenthèses,
les répétitions, les fautes, les maladresses,
relisant écoutant, là-bas loin, avant il y a longtemps

je relis et j’écoute, ça sautille, ça gronde, ça change de paragraphe,
ça attaque l’époque, ça guerroie, ça rappelle,
nous avons été élevés avec des empereurs !

(…)

 

mouvements des nuages, sillages des avions

L’homme dort avec le chien.
La jeune fille photographie le chien venu mettre sa tête contre celle de l’homme.
Le chien est noir et blanc, de la race de Clément Houellebecq.
Un peu du bruit de la circulation routière se fait entendre.
Des enfants parlent néerlandais dans l’eau du lac.
Une grosse dame coiffée d’une casquette verte vient considérer l’homme allongé dans l’herbe.
Le chien noir et blanc a rejoint ses propriétaires flamands.
La jeune fille a rejoint la tablée voisine de celle du chien.
L’eau du lac est opalescente.
Le chien vaque d’une table à l’autre.
Il lappe volontiers l’eau du lac.

quelque chose est signé à la place

elle lit les mots n’y sont pas

quelque chose est signé à la place
un pré avec deux ânes dedans
à sa frontière se courbe la route
les ânes viennent sous les mots
une femme longe des céramiques
collées sur une façade grise
que des rails prolongent de leurs mots
le rapprochement de la femme et des ânes
imminent teinte l’espace de mots
un marbrier contigu expose
des plaques gravées de lettres

elle lit les mots n’y sont pas

les oiseaux chantent et il n’y a aucune solution

les oiseaux chantent, les oiseaux chantent,
je suis dans une prison avec des oiseaux,

enfermée dehors, une prison d’arbres, de soleil couchant, de beauté, de toiles d’araignée,
une beauté comme il y en a peu

 

 

les oiseaux chantent et dans mon esprit règne une confusion,
une grande confusion non pas de mots mais de réalité :
quelque chose à quoi je ne peux rien changer
ah ces oiseaux, ah ces oiseaux sans solution