L’abat-jour est une certitude :: intermède ::

[vers 2006]

L’abat-jour est une certitude, je suis sûre que j’ai un abat-jour dans ce sac. C’est indubitable.
C’est ainsi que j’ai commencé à établir un semblant de continuité dans ma vie : le jour où j’ai cherché cet abat-jour.
Ni avant ni après je ne me serais intéressée à cet abat-jour de couleur saumonée.
Le genre d’objet que je n’aurais jamais imaginé acheter. Le genre de couleur encore moins.
Le saumoné étant la plus cucul des couleurs, je décidai de l’acheter.
Autant être encombrée d’une merde légère.
Dans les coups de fil de ce jour-là, il me semble avoir mentionné à de nombreuses reprises l’abat-jour.
Enfin il me semble. La certitude venait donc bien de l’objet, pas de sa possession, et encore moins de la production d’un discours sur lui.
Plus je m’éloignai de l’objet, moins j’étais sûre. Merde légère, avais-je dit.

La petite-bourgeoisie de l’abat-jour m’avait toujours abasourdie. J’avais besoin d’en revenir à des fondamentaux.
Comme celle qui attend son tour à la caisse avec son clébard nain recouvert d’une toile cirée moutarde.
Nous attendons tous à la caisse parce que nous jouissons d’attendre à la caisse, parce que nous devons payer quelque chose, et là nous avons la patience
(sauf le clébard).

ce petit meuble jaune exposé aux intempéries

il y aurait quelque difficulté à se souvenir des rebuts :
ils ne le réclament pas, ils n’ont aucune conscience de leur état de rebut
le commentaire placé en texte premier suppose d’extraire
abruptement & prestement ce dont on parle, de le jeter, de le laisser
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encre de Michaux avec reflets d’arbre
exposé aux intempéries, ce petit meuble jaune jamais
ne finira : écaillé rouillé divisé pâli, mais encore ici
sa clé fonctionne parfaitement, ses petites portes s’ouvrent
sans grincer, comme si ses gonds étaient à jamais huilés
jaune, le petit meuble date d’avant une guerre, ou d’après
les guerres s’inscrivent dans les rebuts, ainsi que les
intempéries exposent des fractures et des entailles
et qu’il n’est pas besoin de chercher leur comblement
autre et plus mince circule l’idée de la fissure venue
des entrailles : la surface contredit la profondeur
et pourtant jamais l’une sans l’autre, le rebut se saisit
des moindres écailles et perpétue le vivant contraire
à sa peinture nouvellement dessiquée, fantaisie continue
de successions d’intempéries cloquantes

la soeur du frère en mauve mou [XXIe siècle]

Le garçon d’en face, qui a largement dépassé la vingtaine d’années, sort sur le balcon de ses parents en pantoufles pour téléphoner ou fumer, parfois les deux en même temps.
Sa sœur fait la même chose, mais à l’étage supérieur, au balconnet d’une chambre de bonne, souvent en pantalon mauve mou, y compris s’il fait en-dessous de 0 degré.

Les enfants ne partent plus de chez leurs parents.

La sœur du frère est sortie sur son balconnet pour fumer sa clope. Et il fait en effet au-dessous de 0 degré. Elle porte des lunettes. Elle n’a pas mis son pantalon mauve mou, mais un informe jogging noir en fibre textile moderne un peu brillante qui transforme le noir en anthracite, systématiquement.
Elle s’assied sur le zinc et fume. Le soleil irradie les toits gris de bleu.

Le genre de temps à dire : un vrai beau froid d’hiver.

Après avoir fumé sur son balconnet, la fille en pantalon mauve mou est rentrée, probablement parce qu’il se met à pleuvoir. Tout est calme. Il n’est plus nécessaire d’ajouter des mots.
La soeur du frère s’est construit un espace idoine en pyjama : le pantalon mauve mou s’assortit d’une veste du même ton.
Durant des années, une jeune femme fume dans l’espace réduit d’un balconnet. L’homme qui la regarde découvre un jour qu’elle est vêtue d’un pyjama.

Toutes ces heures passées à fumer et à regarder. Au même endroit. Avec le même point de vue.

La fille fume en blanc sur son balconnet. Lunettes. Assise. Le soleil caresse ses mollets. La pose est sublime. Immobile, elle semble penser. Tapote la cendre à l’extérieur des barreaux. Corps inclus dans ce minuscule espace.
C’est la première fois, en blanc.
Le blanc rayonne. Ombres portées des barreaux sur le zinc gris clair. Son peignoir. (En aurait fini avec le mauve mou.)

Early Works de Trisha Brown, Parc de Chamarande, 20 juillet 2008

de nombreux apitoiements et un zeste d’oubli

[Mercredi 21 octobre 2009]

Il n’ y a pas de raison, on se dit, pas de raison pour, à, et on balbutie.

Une jeune fille
dont les yeux restaient de longs instants dans le vide
tandis qu’aux commissures de ses lèvres se formaient d’invisibles bulles,
se tenait là.
Cette jeune fille ne nous servait à rien.
Elle avait envie de manger et de boire.
Elle était grosse mais il fallait qu’elle fût encore plus grosse.
L’occupation de manger l’absorbait entièrement.
Et alternativement elle avait besoin de boire.
Les nourritures d’aujourd’hui
sont ainsi faites
qu’elles appellent le boire,
vite,
engouffré comme un vent impérieux fait perdre un couvre-chef mal fixé
et rabattre encore les pans du paletot
sur un corps prématurément conformé aux idéaux de sa propre destruction.

Il n’y a pas de raison, on se dit, pas de raison pour, à, et on balbutie.

La jeune fille
qui ne nous servait à rien avec ses bulles à la place des paroles,
souriait de manière bienveillante,
comme si elle savait
que notre principale occupation
était de remuer du vent.
Alors rien ne se décidait à sortir de sa bouche,
tandis que son regard sans portée ne tentait aucun coup d’éclat,
ne réverbérant aucunement la connivence.

dans la langue ne se produit pas ça (la fourchette de Musil)

que les mots paressent loin d’une fenêtre,
& seule une pluie d’hiver les dessinera, visions névralgiques,
nombreuses énigmes, souvent identiques, souvent répétées, toujours différentes :
leur chemin serpente sur la parcelle des lus,
à écarter en nombre, à la machette, après-coup

amour violent, amour perplexe, signe de l’amour, tu parles trop, tais-toi

les nuits et les puits autant que la pluie,
au pourtour desquels se trouve l’impossible agité tremblant
c’est là ! ici ! qu’il y a ! le tout à trouer ! le trou à creuser !
et ses cris : occupe-toi de moi !
ses cris déchirants d’appel : de l’amour le signe

Est-il sensé de vouloir faire le tour d’un terme pareil ?
Peut-être sera-t-il bon de penser au mot fourchette.
Il existe des fourchettes à manger, des fourchettes de jardinier, la fourchette du sternum, des fourchettes de gantier ou de pendule : toutes ont en commun un caractère distinctif, « le fourchu ».*

dans la langue ne se produit pas ça,
l’amour est toujours là, pas même tapi,
l’amour phagocyte la littérature, sinon l’absence, sinon l’ennui
il n’y aurait rien d’autre que l’amour, signe de l’amour,
ça crie encore ! ferme ta bouche !

dans la langue ne se produit pas ça : pschitt.

* R. Musil, L’Homme sans qualités, 1930