quand ils auront mis trop de mots, j’en mettrais moins

C’est d’abord la situation banale d’un homme et d’une femme devant cuire des oeufs à la coque. Le temps qu’il faut. Le temps précis qu’il faut. Exactement deux minutes et demi.

Elle retrouve dans une boîte de jeu d’enfant, un sablier mauve, en plastique, très moche.
L’homme n’est pas là. Il n’y a pas d’homme en réalité.
Elle a pris de gros oeufs. Pas sûr que le ratio jaune-blanc soit le bon. Ce sera la surprise.
Elle place les oeufs au début dans l’eau, pas après.
L’homme s’éloigne un instant. Elle le suit du regard. Il consulte sa montre.
Le sablier sert aux réponses à trouver dans le temps imparti : trois minutes.
Elle a calculé la descente du sable. À l’endroit précis où le sablier s’étrécit, il reste trente secondes pour les réponses.
Arrêter le feu des oeufs. À deux minutes trente.

L’homme aurait préféré placer les oeufs lorsque l’eau bouillonne.
L’homme a son idée. Descendre les oeufs précautionneusement dans cette eau bouillonnante. Les y laisser trois minutes.
Il n’y a pas d’homme en réalité. Il n’y a pas de place pour deux idées.
Ils ont trouvé des réponses dans le temps imparti, avec l’enfant, longtemps auparavant. Dans les trois minutes.
L’enfant est devenu un homme. Il est parti cuire ses oeufs ailleurs.
Les mots ne correspondent pas entre eux. Ils ne se croisent pas.
Pas plus qu’on ne connaît le ratio jaune-blanc à l’avance.

Les paramètres de la situation d’abord banale sont devenus si compliqués que la femme a le tournis. Elle s’évanouit dans les verbes.
Retournant le sablier jusqu’au moment où il s’étrécit, un homme tente de la ranimer durant deux minutes et demi, sans succès.

Else Blankenhorn, Sans titre [Couchée avec aura], s.d., Sammlung Prinzhorn, Universitätsklinikum Heidelberg

La conversion de Steinhitz, par François Rachline

extraits :

Steinhitz avait découvert le grand amour. Il s’était épris d’une jeune femme à la beauté triste qui, au sortir de son magasin, avait, le 25 décembre 1905, distribué à n’en plus finir des bonbons aux enfants agglutinés autour d’elle. Ce n’était pas ce geste généreux qui avait conquis le boutiquier mais des yeux insondables, perdus au milieu d’un visage absent.
Le faux sourire de cette cliente insolite avait ajouté à l’atmosphère irréelle de la rencontre.
Notre homme courut après elle, ils échangèrent quelques mots, il lui serra la main des deux siennes avant de revenir tout guilleret à son commerce. Cette seule scène avait suffi à le conquérir.
Le lendemain, il se présentait au Privatsanatorium Bellevue de Kreuzlingen
et demandait Else Blankenhorn.


Entre le mois de janvier 1923 et le mois d’octobre de cette même année, il saisit l’importance du travail d’Else Blankenhorn : elle avait percé à jour les évolutions du capitalisme allemand.
Comme tous ses compatriotes, Steinhitz savait bien que les prix augmentaient trop vite, que la monnaie nationale se dépréciait elle aussi trop rapidement, mais cette situation ne l’avait pas alerté outre mesure. A la mort d’Else, 1 dollar s’échangeait contre une centaine de marks. Quand Wilhelm fut obligé de vendre les murs de ce qui avait été son magasin de bonbons, au cours de l’été 1922, le taux était passé à 1 contre plus de 500. C’est en 1923 qu’une certitude définitive le gagna. Des billets de banque aux valeurs faciales comparables à ceux d’Else commencèrent de se répandre partout. A Constance, les banques affichaient la contrepartie de 1 dollar en marks : au 1er janvier 1923, 9 000 ; le 6 janvier, 100 000 ; le 9, 10 000 000 ; le 11 octobre, deuxième anniversaire de l’arrivée d’Else à l’hôpital de Constance, 10 milliards de marks.
Elle avait donc bien tout prévu.
Des billets de centaines de milliards de marks, émis par la banque centrale ou par les régions, circulaient, passaient de main en main, permettaient d’acheter de quoi se nourrir. A une époque où les prix changeaient d’heure en heure, où il fallait payer un repas dès la commande, où un oeuf valait 800 marks et où 500 grammes de beurre en valaient 15 000, la fortune d’Else l’aurait assurément protégée du désastre.

 

on vit très haut (deuxième volet)

seulement ce que je peux faire, dans cet état malaisé :
pas tout à fait écrire, pas tout à fait

dedans, dedans, loin au fond était l’idée, ses prolongements tardent,
un différé s’installe et stagne

apprendre la patience : incrustation de l’incantation,
on vit très haut quand le bord du mot soulève sa houle

personne ne peut rester fier dans cet état
même quand les phrases s’inscrivent dans le ciel, lisibles

                     1e Gymnopédie, Erik Satie

dans cet état indescriptible, dedans, dedans, loin au fond
creuse des perspectives fugaces dans le silence du non-advenu

on vit très haut (deuxième volet) n’a pas été inscrit
quand le bord du mot a soulevé sa houle

ainsi passa l’après-midi, avec pour horizon le poisson

je n’écris pas pour des lecteurs, pour aucun lecteur –

en regardant mon tapis de salle de bains –

les lecteurs trouvent les livres, point 1

aucun lecteur ne trouve aucun livre, point 2

les pluriels se marient entre eux et avec le je, ça fait désordre

je m’adresse à lui toi, à peu près, point 3

mes pieds sont mouillés : le tapis n’est pas sec, lui

les formes des pieds y sont dessinées, pour savoir où les placer

un lecteur lira des livres, et avant, aucun –

aucun livre : quel rapport ? aucun –

aucune émotion ne m’étreint à la vue des formes, de pieds

j’espère et n’espère pas une disparition des formes

point 4 : avec pour horizon le poisson –

ainsi passa l’après-midi, sans émotion –

c’est encore trop : aucun lecteur ne lira (plus) aucun livre

faim de l’intérieur (une chose autre)

Aux deux jeunes femmes qui avaient faim, elle donna un bout de pain fourré de gaspacho pourri, tentant de leur expliquer qu’il l’était, pourri, que ce qui était à l’intérieur était immangeable, mais sans succès : elles ne parlaient pas sa langue.

Lorsqu’elle se retourna, elle vit qu’elles avaient compris : l’une d’elles avait attaqué le pain par le quignon, et grimaçait déjà.
Comment le gaspacho précédemment dans une bouteille s’était-il solidifié dans le pain ?
Attaqué par des champignons proliférants, il s’était d’abord ramassé au pourtour de la bouteille en une moisissure. Cela, elle l’avait vu. Puis il avait subitement bondi, solide telle une saucisse, dans le pain qu’elle tenait lorsqu’elle avait rencontré les deux jeunes femmes aux cheveux longs blond foncé, suppliantes du regard.
Des étudiantes nordiques, sûrement.
Qui avaient faim, très faim.
Et n’avaient que de quoi s’acheter des-pâtes-et-du-riz.

ENTRE RIEN ET QUELQUE CHOSE

J’y tiens. À ce que je ne connais pas, entre rien et quelque chose. Obstinément.
Sinon rien n’est dit, rien ne se dira. Ne s’agit pas d’espace, ne s’agit pas de moment. Ne s’agit pas de fantaisie prédéfinie. Ne s’agit pas d’obstacle ni d’intention.

De ce ne s’agit pas, naît, si les exclusions persistent à se succéder, une forme en millefeuille, un palimpseste secret mais intrigant. Au point que leurs rebords s’invaginent. Et que rien n’excède ce point entre rien et quelque chose. Et pourtant il y aura quelque chose.

 

 

 

 

 

 

 

 

Au moment du quelque chose, à sa date advenue, son surgissement est tellement précipité qu’il peut passer inaperçu, dans l’inconnaissance. Le basculement de ce que je ne connais pas existe pourtant, sans hiatus : entre rien et quelque chose, une manifestation, je ne peux pas dire une preuve, mais presque, subsiste.

Le bizarre de l’affaire se présente comme une neutralisation active de l’intention, une cessation aiguisée du fil du temps, une suspension, un soupir rétroactif. Et une difficulté évidente à dire sans trahir.
Rien peut ressembler à quelque chose. Quelque chose ne ressemble pas à rien.

[Jan Steen – La mauvaise compagnie, 1665, Musée du Louvre, Paris]