ouverture de « cadre »

le soleil se leva à l’Est
ce fut non un embarras / mais
non une découverte / mais
ce fut un usage ce fut un appel
ce fut une orientation

France cadre devint une épopée
une traversée une rivière vigoureuse
tous les reliefs tous les chemins
ce furent des rochers des montagnes
des courants d’air, trop peu

cadre France inclut des châteaux
pentes raides à gravir &
places d’armes glaces à lécher
des formes de variations
quant à l’occupation des sols

eux continuèrent : ils chantèrent
avant que le soleil se lève
cachés, la précision de leur chant
eut pour but la réalisation parfaite
de « cadre » qui s’ouvrit alors.

                                                                                                                    Nymphée (détail) ,  Eva Jospin,  2018

– – – logiques de l’objet l.

[voix 1 : impasses de l’objet l.]

Dans la salle d’attente, certains sont là depuis plus de vingt ans, ils ne savent plus depuis quand, depuis combien de temps, ils ont suivi vos déménagements, ils se sont tassés, ils portent des lunettes, ils n’ont plus aucune explication, pourquoi en faudrait- il davantage dans la littérature ?

[roman sudiste]

Elle avait beaucoup bu et les lumières rouges du compteur de vitesse avaient tendance à ne pas rester fixes devant ses yeux tandis qu’elle chaussait et déchaussait ses lunettes sans parvenir à leur trouver une position stable.

[roman bourguignon]

Puis il rechausse ses lunettes et continue à vaquer à ses occupations. Elle ne sait pas où se mettre et elle a froid.

[diversion 1]

La sœur du frère est sortie sur son balconnet pour fumer sa clope.
Et il fait en effet au-dessous de 0 degré. Elle porte des lunettes.

[diversion 2]

La fille fume en blanc sur son balconnet. Lunettes.

Assise. Le soleil caresse ses mollets.

[roman corse]

ils parlent de plus en plus fort, droite, gauche, lunettes, col ouvert, crâne chauve, série B, hyperbole, racines noires de la blonde, lunettes, regards affolés, plus rien ne tient, brouhaha, odeurs, haleines, insulaires de France

[hypothèse godardienne]
Des lunettes de soleil immenses cerclées de métal peint en blanc. Les deux personnages au camping campent le plus parfaitement l’ennui absolu ; peut-être que lui, lit, pour l’éviter, elle. Peut-être que c’est ça, la vie : éviter le plus possible l’autre pour ne pas se fondre dedans.

[répétition générale]
Puis, elle a pris la pose en assis-debout sur la deuxième marche de son escabeau, et tenté de capter le récalcitrant rayon de soleil avec ses lunettes de soleil comme un message au soleil.

[roman belge]
l’homme se dirige vers un autre wagon, de dos, elle sait que c’est lui, elle le voit s’asseoir, elle sait qu’il y a la branche de lunettes disposée de telle sorte, et l’étoffe de son manteau épais, gris foncé, et sa voussure, et sa légère calvitie, elle sait que la proue du nez devance son corps, elle sait que c’est lui, elle s’arrange pour ne pas monter dans le même wagon

[digression minuscule]
En tant que fourmi, je vais circuler sur les petits monticules du braille,
et peut-être 
faire un crochet par la paire de lunettes contiguë
à l’enveloppe portant le timbre.

[voix 2 : jouissance de l’objet l.]
j’y vois trouble ! lunettes vertes ! lunettes rouges ! lunettes bleues ! lunettes écaille ! j’y vois trouble ! j’y trouble ! j’y lis trouble ! j’y vis trouble !

Mille e tre, cinq, Micaëla Henich et Jacques Derrida,  Lignées, William Blake & Co. Édit., « La pharmacie de Platon » (945)

(miettes de proximité I, II & III)

n’embellir pas le passé


que faire d’un stéréoscope et de trois fiers chameaux dans le désert

entre stéréoscope et situationniste

mon coeur ne balance pas, il reste à côté d’eux

 

quelquefois le verbe vient


au milieu de tous les verbes c’est celui-ci qui vient

celui-ci dans une forêt opaque et inexacte de verbes

disséminés dans dix pages, puis celui-ci vient, seul

 

1927 un commissaire parle à un suspect


Vous êtes seul au monde, mais oui, et moi,

malgré ma famille, mes amis, je suis, comme vous, seul également.

Nous sommes tous des isolés.


[Emmanuel Bove, La dernière nuit, 1927]

perspective venteuse :::::

1.
ils ont fini par ralentir les choses
tout allait trop vite
ils ne savaient pas comment faire
ils ont ralenti par coercition.

2.
la méthode employée
n’était pas la bonne
ils n’avaient pas tellement de méthode
on a de la méthode ou on n’en a pas.

3.
l’usage des adverbes de modalisation
est une facilité
à laquelle vous devrez renoncer
regardez plutôt devant vous.

4.
la coercition des foules
est très facile à réaliser
prenez un papier
cochez les cases.

5.
devant il n’y a pas de demain
demain n’est que du vent
ça dépend de vous
ça dépend des jours.

6.
ils ne savaient pas comment faire
c’était très vague
les choses devant eux
devaient être tranchées.

7.
demain n’est pas que du vent
si la méthode suit
si la méthode précède
si la méthode est établie.

8.
hum.
pas tellement.
plutôt.
si.

:: trop de lamento dans l’ouïe ::::

quand c’est parti : un rien, une note, un rayon
quelque chose de l’infinitésimale modification
de la lumière et de l’étant

une approche majeure du retomber sur ses pieds
que seule procure l’avancée de la partition
suivie par l’instrumentiste

et les accents, et les attentes, les soupirs,
l’immense joie du suspens, quand suspendues
les notes, les rayons

diviseront les éclats du temps, parce que
n’est-ce pas, quoi d’autre que le temps,
quoi de plus explicite ?

si insupportable dans sa nappe intégrale,
son manteau lisse, qu’il faille le déchirer
et le disséminer, encore.

de nombreux bains eurent lieu

un bain puis un autre puis encore un autre
et de nombreux bains avec des jambes au bord de l’eau
des jambes traînant dans l’eau, des jambes flirtant avec l’eau
des jambes dévêtues, des jambes nues,
des morceaux de jambes, les assis secouant leurs
morceaux de jambes avant de prendre ou de ne pas prendre
un bain

de nombreux bains eurent lieu, un bain puis un autre,
sous le ciel, au bord de l’eau, de la terre et de la pierre,
et ces jambes remuant dans l’eau, ces morceaux de jambes
des assis

les assis au bord de l’eau remuent leurs jambes à partir des genoux,
leurs jambes remuent dans le même sens, et parfois les cheveux
avec les jambes remuent dans des sens opposés

il y eut de nombreux bains, l’été, au bord des retenues d’eau
des marches en pierre, des accès dans des mélèzes
et à terre des pignes tombées, et des odeurs de pins
et des chiens errant dans les odeurs,
des chiens sachant plus que d’autres les odeurs
grâce à leur truffe et pissant contre certains arbres
soigneusement choisis

les bains au bord de l’eau, les demi-jambes
à partir des genoux dans un seul sens, les mélèzes
un peu malades, les chiens pistant les odeurs

et enfin les rires très forts des cheveux dans l’autre sens
grâce aux bains qui eurent lieu, et encore, sans jamais
s’arrêter.