(comment) j’ai oublié d’écrire

j’ai eu de nombreuses idées : je les ai oubliées
je conduisais, pas très vite : mes idées s’enfuyaient par la vitre ouverte
mon être ne s’est pas réveillé suffisamment tôt : ses idées ont stagné
la vérité : je n’ai pas assez étudié, et elle, je l’ai trop négligée
il y eut des manques, mais aussi des excès : aucune règle n’est absolue
je manquais d’adjectifs : ma pauvreté se voyait trop
le livre est resté au fond du panier : je ne pouvais plus le lire
au lieu de lire, je scrutais l’horizon : la mer avançait
lorsque la mer est arrivée c’était : presque un train

les émissions boursières ont cessé vers les années ** : les indices se sont surpassés
les permissions de tuer devenues plus accessibles : plus besoin d’agrément
les organes de la sécurité intérieure dispensent des conseils corrects : s’y tenir
malgré l’urgence de la situation, la stagnation reste intéressante : dixit Oblomov
une certaine linéarité a été conservée : les idées dépendent-elles de la morale ?
et les courbes brisées ? : c’est structurel, dès lors qu’un point est atteint

les idées se sont évanouies : en faisant pfuit, ce genre de son

les indices ont baissé : la croyance a alors crû

ce sont vos idées, elles ne sont pas articulées : les religions et les récits sont là pour ça

marbre le lisse

il n’y a pas de sortes de choses
oiseaux, voix, piano
marbre le lisse
heure de rien

au matin sans petit matin
après les rêves
la tête de cette enfant noire prise dans des électrodes
ses parents blancs titubant d’alcool et de drogues

marbre le lisse
s’ajouteront des noms gravés
tu veux jouer du piano ? oui
le jour a fini, le jour s’est levé

                                        André Derain, Jeune femme pelant une pomme, 1938-1939

et descendues comme gammes
les noires et les blanches
fontaine actionnée
démarrage des mécaniques

cloches encore
sons d’airain
glisseront leurs verbigérations
marbre le lisse

intitulé huître, palimpseste

il suffit d’enlever le son et
voir les rides d’une femme
le visage nu d’une femme
ses doigts triturant un bout
de quelque chose
ses mains frottant son visage
le défroissant
il suffit d’enlever le son et
voir le regard d’un homme
derrière ses lunettes
le visage nu d’un homme
soudainement éclairé

la finitude fait qu’on devient flemmard
la finitude me rend flemmarde
et je repense à quand j’étais enfant
qu’il m’était insupportable de traverser
le renoncement

Akuybt en seize fragments

[texte lu avec mélodica le 2 juin 2015 au Delaville Café
à l’invitation de Ivy Writers]

1
J’envisage de prendre des nouvelles d’Akuybt et puis j’oublie. Notre mode est le peu, nous nous voyons, peu, nous nous téléphonons, peu, nous nous envoyons des mails, peu. Nous usons du peu sans aucun but. Nous construisons de la conditionnalité sans mesure.
D’autres fois nous nous rencontrons dans des bruitages exagérés qui nous empêchent de nous parler.
Alors nous nous sourions, de près ou de loin.

2
Aujourd’hui, je poursuis l’idée, je l’appelle, il n’est pas là, je lui laisse un message. Je lui annonce que je suis en train de le transformer en personnage et qu’il fait gris.
Je n’ai pas pensé qu’il pouvait aussi bien s’en rendre compte, sauf s’il est loin, à l’étranger, à Munich, à Stockholm, ou à Glasgow.

3
Hier, j’ai découvert les mails en rafale d’Akuybt, quatre à la file répondant à mon message. Il y était question de whisky, de travail et de création, de Heidegger, d’ Anthony Coleman et de John Zorn, et aussi d’Amy Winehouse. De la pièce qu’il venait de créer, de son plaisir à créer, du symptôme, de Lacan, et de quelques majuscules aléatoirement disposées dans l’espace. Pour une fois pas de Sollers ni de Nietzsche.
Et des questions sans réponses. Et des questions.
Il se disait enchanté de devenir un personnage.
Je lui renvoie aujourd’hui un mail très court dans lequel je le remercie et lui précise que je l’appellerai.

4
Dans l’un des mails d’Akuybt, se trouve une phrase comportant le segment the infinite proximity of the same, qui me plaît : c’est ce qui déclenche irrésistiblement les guerres.

5
Hier soir en rentrant, j’ai découvert un autre mail d’Akuybt, beaucoup plus inquiétant que les précédents, traitant de son angoisse, retour de la vieille angoisse, bad or good, il ne savait plus.
Akuybt se suicide de temps à autre et m’en fait part dans la nuit, il m’appelle et crie de n’être pas entendu,
crie que personne n’est là,
crie que tout le monde s’en fout.
Je lui réponds que je ne m’en fous pas du tout, que je suis là, mais que je dors, que la nuit on dort, qu’on verra demain. Je sais aussi que parfois on ne verra rien du tout demain parce qu’on se pend vraiment, je le sais.

6
Akuybt a renvoyé un mail. Je n’arrive pas à tomber sur autre chose que son répondeur. Il dit qu’il n’a plus envie de dormir, que sa durée d’être éveillé a augmenté dans des proportions importantes.
Il m’explique des choses de sa vie : Freud, l’avenir d’une illusion. Le truc de Freud vis-à-vis de Nietzsche. Lacan, sur Nietzsche, a pris le gai savoir.
Et m’interroge sur mes projets, intrigué.

7
Beaucoup plus tard, après avoir composé un mail pour Akuybt, j’écoute l’Amitié, de Françoise Hardy, sur Youtube. On la voit en noir et blanc, très jeune, très jolie, avec ses cheveux longs. Elle a une voix délicieuse.
A la toute fin de mon mail, j’ai proposé à Akuybt d’aller voir Berlin demain.

8
Hier, à Akuybt, que j’ai fini par joindre au téléphone, d’abord très tôt, puis plus tard, j’ai rectifié un avis exagérément sévère que j’avais eu sur un texte qu’il m’avait adressé. Il avait oublié.
Il a dit : en le retravaillant ? Remplacer travail ?
Il m’a proposé un mot de Sollers : travincer, je lui demande l’orthographe, c’est celle-là. En cherchant dans Google, rien. J’essaye travaincer, Google me propose d’essayer plutôt travailler. Comme si Google savait quelque chose mais ne voulait pas le dire. Les réticences de Google.
Travailler, entraver, entrailles, rincer, vaincre, toutes ces séquences fonctionnent dans l’essorage d’un texte.

9
À Akuybt, je dis celle-là, cette phrase-là, est belle : London tu es folle, c’est là-dessus qu’il faut démarrer, c’est très excitant. Il y a aussi, tirée d’un passage antérieur, ce début, plus académique, plausible aussi : Seul, on est face à l’humanité toute entière.
Il remarque : c’est un peu, non ? Oui mais on n’est pas obligé de reculer devant la platitude, on peut la poser délicatement, l’extraire de sa gangue et la considérer.

10
Akuybt n’a pas fini de se suicider.
Il m’appelle un soir, la voix dangereusement traînante et gluante, comme les vieux speakers de la radio, et me demande comment il pourrait se procurer un gun. Il lui faut un gun, cette fois.
Et combien de bouteilles il peut boire, est-ce que cinq ou six suffisent. Il n’arrive pas à boire assez de bouteilles. Il a l’impression qu’avant il arrivait à en boire plus.
Il hésite entre se pendre dans le bois proche, ou se laisser noyer dans la Marne avec un gros poids au cou. Je ne sais que lui conseiller.

11
J’ai envoyé un SMS à Akuybt, assez bref, factuel, inhabituel. Où je suis, quand je rentre, espérant qu’il va bien, l’embrassant.
Je recevrai quelques jours plus tard un mail en forme de désastre, que je lirai à Alès ou à Vichy, en remontant vers le Nord.
Il subodore dans son état une atteinte de paranoïa aigue.
Plus loin, dans un autre mail, il pense qu’il va aussi mal qu’Amy Winehouse.
Il espère, il préfèrerait devenir fou, il se demande comment l’être, comment ça se décide, comment ça se déclenche.

12
Avec Akuybt, nous avons mis au point un rendez-vous, du matin pour l’après-midi. Nous nous retrouvons devant une librairie qui vend des services de presse ; j’ai recommencé à lire, des nouveautés, de préférence insipides.
Akuybt a rajeuni. Aucune trace de ses excès sur son visage. Il est habillé avec soin, ses cheveux sont coupés court, une pochette rouge dépasse de sa veste brune en velours fatigué, ses chaussures fauves luisent et claquent agréablement à la marche. Les côtes du velours du pantalon sont identiques à celles de la veste mais de couleur différente, bordeaux.
Il se remet de ses descentes répétées aux enfers, me narre son étonnement de ne pas avoir plongé dans un coma éthylique. Nous parlons de logique et de littérature, mais peu, sur ce bout de trottoir où nous avons trouvé place assise, seuls dans l’après-midi abandonné.

13
Nous ne mesurons pas le temps qui passe, mais nous percevons avec acuité qu’il passe. La vie continue, la vie est longue, la litanie de la vie qui se gagne l’ennuie.
Nous nous séparons en nous accompagnant ; nous allons dans la même direction. Nous nous sommes peu vus mais c’est notre mode.

14
Ma brève pensée pour Akuybt se métamorphose en un mail concis. Je m’aperçois que je ne peux pas seulement envoyer une pensée. Quelques mots suivent, nécessairement. La lourdeur de l’expression me choque. J’envoie quand même.
Akuybt répond pratiquement instantanément ; réponse de 8h10 à ma pensée de huit heures.

15
Son coiffeur coiffait Sartre chez lui à Saint Germain. Des fois il y avait Simone aussi. Il ajoute : il a une superbe petite échoppe de coiffeur avec des meubles très anciens, superbes double lavabos en granit rose, meubles en bakélite et siège de barbier qui monte et qui descend.
Il dit aussi qu’il a envie d’une virée à Londres à Savile Row pour s’acheter un costume anglais, un chapeau Homberg et une paire de John Lobb noire. Mais que son prochain concert à Francfort ne lui rapportera pas beaucoup d’argent. Et qu’il écrit un film.

16
Akuybt ne se suicide plus et lit Nord, de Céline, en buvant une mixture rhum/citron/miel/eau chaude.
Dans le même mail, il rapporte la sentence freudienne ce qui manque le plus aux humains c’est du courage et de la vérité.

                                                     extrait issu du chapitre la banalité, lu en introduction à Akuybt

::::::: statut de l’imperfection ::

elle chante et c’est si doux, sa voix posée sur doux piano
comme elle prononce silence, comme elle prononce ses yeux

elle demande dites-moi, on entend l’absence, encore l’absence
les arpèges se poursuivent sa voix câline lumière et l’azur
on entend le mode mineur puis les cavaliers sous sa fenêtre
sa voix monte et grince, le piano conclut d’un accord sec
elle fait monter son âme et sa voix chute tout en planant
et son âme sous sa fenêtre cavalièrement triomphe
de ces folles amours sa voix déraille planante et dévisse
à coup de rimes sous sa fenêtre, et encore le froid du soir
le froid du ciel noir ! adieu, rupture & syncope
adieu, elle répète, adieu, un adieu long sous piano pensif
et péremptoire, piano bientôt désespoir
un adieu en note allongée, étirée jusqu’à extinction
♦ applaudissements ♠