Un songe ancien de Philippine Blanc

 

 

Résumé :
Un type avec lequel Philippine Blanc se balade dans plusieurs endroits 
finit par lui dire qu’il préfère les hommes,
alors qu’elle croyait qu’il la collait, quel soulagement.

[un mot de ce texte est astérisé à dessein – les algos rôdent –
comme dans la littérature
puritaine anglaise de je ne sais quel siècle]

 

– Au bord d’un trottoir, devant une lourde porte bleue, Philippine Blanc se livre à des opérations bancaires, sa carte ne fonctionne pas à plusieurs reprises (pourtant elle est assise par terre – ce « pourtant » est étrange ; pourtant -).

– Au bout d’un moment, elle voit que la porte est entrouverte, entre et se retrouve dans un très vaste espace ponctué de gros piliers, c’est assez beau, vaste, opulent : c’est un club d’amateurs automobiles.

– Dedans, des groupe d’hommes fument paisiblement, comme avant, autour de petites tables, Philippine voit la fumée de loin, des cigares évidemment.

– À gauche, quelques marches d’un escalier majestueux mais simple ; elle se rend compte qu’il y a pas mal d’autres salles plus loin, comme dans un site ancien (musée du Louvre…).

– À ce moment elle croise ce type, ils sympathisent, vont ensemble, se parlent ; Philippine lui parle du fait qu’elle ne vit que pour sa narration, qu’elle est dans une histoire, que lui fait partie de l’histoire.

– Ils sortent, se retrouvent en hauteur à enjamber un ruisseau, puis il y a une rivière plus large, il insiste, si, viens ! non, elle ne veut pas, elle sent le danger, à la fois de tomber dans l’eau en sautant (c’est évident), mais aussi de lui.

– Elle veut revenir, ils reviennent (herbes, eau, décor champêtre mais étroit et en hauteur).

– À un moment elle se retourne et il pisse, nu, sa b*** plutôt grosse et oblongue ; elle se dit il va quand même pas…eh bien si, dans un bref éclat de rire, oh pardon ! il la dirige vers Philippine, elle est à peine touchée, voire pas du tout, mais c’est trop chiant.

– Elle décide de s’en débarrasser, fuit, descend, tourne la rue, se retrouve dans une échoppe minuscule avec plein de couleurs, tente de se cacher (elle a cependant un sac en plastique dont elle se dit qu’il est trop voyant).

– Il la trouve, et : surprise !, lui dit qu’il préfère les hommes (il a changé de tête, complètement, avec grosses lunettes en écaille, moche, brun, pileux, alors qu’il était plutôt imberbe, blond et assez beau).

– Philippine Blanc est si soulagée qu’il ne veuille pas la coller ; elle reprend sa route.

                                                                                       Claire Fontaine, Society of the Spectacle Brickbat, 2006

« des choses précises et précieuses »

 

 

ça commence comme ça :
ça patine dans ma tête, non que ça fasse du patin, encore que,

ça s’écrit à la plume, celle qui marque les pleins et les déliés
comme dans nos cahiers d’écriture que plus personne ne connaît

nos bureaux et nos encriers, nos plumes et nos porte-plumes
nos bureaux d’enfants à grosses tubulures vert kaki

ça patine dans ma tête, et à mon bureau ça s’écrit sur un bloc papier
à petits carreaux, ces cinq mots

*

c’était le matin, ça patinait dans ma tête, non que ça patine vraiment
mais ça patinait et ça s’écrivait noir sur blanc

ensuite, tout se mélange et se superpose
les guerres patinent dans leurs têtes & dans la mienne

l’incertitude domine, ça patine sur les parquets cirés
ce sont des pas de danse mortels, glissés, longuets

un funèbre obscurcissement mondial
traîne dans les azurs convoités les azurs troués de fumées

*

ça patine encore dans ma tête et dans la leur
quand les jours ne sont plus que lambeaux du temps
& ça ne finit pas même quand il est seize heures
qu’à l’ombre on se terre et qu’ailleurs on meurt

vider le vide, l’empoigner

 

 

 

la procédure fait peur
je suis devant le mur, devant la cascade, devant le pont
tu es forcément devant quelque chose
et : dos à quelque chose
facile : dos au mur

le vide creusé par les deuils et éloignements
est acquis
il n’y a plus personne ou presque
mais il reste le langage, toujours, le secours en montagne
le secours devant l’abîme dos au mur

il n’y a pas rien, facile,
l’empoigner, le vider
d’abord le vider puis l’empoigner
tu fais le geste avec la main rapace
qui replie ses serres sur l’air

au creux – parce qu’il y a un creux –
nécessairement au creux de ton ventre
– parce qu’il y a un ventre et des viscères –
en ce creux que tu nommes vide
existe une vie secrète

la serre des doigts et les viscères du ventre
forment ou conforment, plus exactement,
ce qui, dans le langage, ne m’échappe pas,
m’appartient en propre :
vider et empoigner ce signifiant absent.

je sens la dépossession du langage

 

 

les touristes mangent des frites
je ne sais pas où ni pourquoi cette phrase
globalement je ne sais pas grand-chose
des frites non plus que des touristes

si notre attention est attirée
j’attire votre attention sur
si notre attention est attirée donc
personne n’est plus nulle part

je suis aussi bien un placard
qu’un cheval se dit-on elle et moi
et d’ajouter : un cheval
dans un grand éclat de rire

les marines vont débarquer
il faudra un grand nombre de morts
la guerre les réclame
eux et leurs queues de cheval

j’ai rangé quelque part quelque chose
de beaucoup plus sophistiqué
et parfaitement inutile :

gouttes de sens sourdent du plafond

plafond crevé
noir de suie
noir de pétrole
ciel état d’urgence
guerre état guerre

selon une trajectoire précise
l’insecte quadrille l’espace de la pièce
comme sur une grille

     Vincent Mesaros, œuvre récente (détail), Matières noires, galerie Visconti (17 mars-11 avril 2026)

plus rien qui danse /

 

Autrefois quand la Terre était solide, je dansais, j’avais confiance. À présent, comment serait-ce possible ?
On détache un grain de sable et toute la plage s’effondre, tu sais bien.
Henri Michaux, « La Ralentie » in L’espace du dedans (1944)

 

 

rien sans souffrir
rien ne suffit
se déposent sur la page

ou encore
lu au cimetière
”RIEN”, de Pierre Reverdy, in Sources du vent, 1949

je ne me souviens de rien
interdite je scrute le rien
et encore

ce décor d’une enfance
où un je a vécu
où un autre a vécu et tant écrit

plus rien qui danse
c’est si difficile
et rien ne rime à rien

plus rien qui danse
et pourtant
ça danse encore

ce décor malaxé
dont le nom répété
crie vie grâce aux morts /

 

 

perpétuation de l’espèce ::::::

 

 

 

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                                                                                                                                                    Silo coopératif – 1934 –