La chaleur / les phrases (carnet de nuit)

Ce qui me frappa en 1963 : la chaleur. Immédiatement. Brutalement. La chaleur. Ma peur de ne pas pouvoir m’échapper de la chaleur. La préfiguration du réchauffement climatique. Il ferait chaud à vie. On ne pourrait pas se rafraîchir jamais. Il n’y aurait pas de solution. La chaleur m’écrasant (la chaleur écrasante), qui ferait qu’on resterait dans les maisons. La chaleur donnait ses ordres, imposait un rythme : sortir avant telle heure, après telle heure. La piscine municipale tint un rôle important. Et la natation, en compétition.

Les phrases sortaient toutes armées de ma tête. Durant toutes ces années de travail, les phrases sortaient toutes armées de ma tête. Je n’avais que très peu besoin de refaire, raturer, les phrases venaient s’établir sur le papier, & plus tard, sur le fichier. Les phrases s’enchaînaient comme avec une chaîne invisible (la logique). Souvent c’était le matin : elles sortaient sous l’eau de la douche. La logique possédait un avant et un après qui imposait l’ordre des phrases. Et à l’intérieur des phrases, l’ordre des segments de phrases. Et à l’intérieur des segments de phrases, l’ordre des mots.

La torpeur des après-midi de laquelle il était difficile de s’extirper imposait l’existence forte des matins marqués par la fraîcheur, le possible, l’ordre vif en action.
Plus tard, les phrases se positionnant en action, toutes armées. En ordre de bataille.
La bataille pour la vie, contre la chaleur, contre l’écrasement. L’eau nécessaire.

et puis rien, j’efface tout (prose)

1

la timidité la gagnant à mesure que les années s’accumulaient,
le saut proposé par l’inscription au registre de la vie d’ailleurs
lui paraissait de plus en plus inaccessible.

2

Elle se résolut à remettre des marques de respect partout où
elle les avait ôtées. Elle n’en menait pas large. Elle décida du port
d’adjectifs anciens qu’un souffle ne ferait pas disparaître.

3

et fit l’impasse sur la symétrie nécessaire,
bien que cela
lui en coûtât

4

pourtant, rien ne la prédisposait à ces écarts, elle en avait oublié
les règles ; l’oubli s’appuie sur l’absurde : ils font bon ménage

5

Tandis qu’elle rectifiait encore quelque position non conforme,
se produisaient d’autres modifications rapides, qu’elle ne
pouvait contenir : elle eût aimé être surprise, oh oui !

6

se fanaient les fleurs
un peu ivres, les compagnons
meurent lorsqu’ils peuvent. Enfin.

à distance [deux versions]

I   Signes écrits

Champ labouré, consciencieusement labouré, dans un sens puis dans l’autre, avec le soc, avec les boeufs entravés deux par deux.
L’autre est toujours loin, et c’est mieux qu’il en soit ainsi.
À distance : l’autre. À distance respectable.

L’autre ne franchit pas le couloir, n’entre pas dans la cuisine,
on ne sent pas son haleine, on ne se frotte pas à son corps, et c’est mieux ainsi.
Et c’est mieux sans ainsi.
L’autre reste à distance. Ne parle pas. On en reçoit des signes écrits.
L’autre n’existe que par signes écrits.
Et c’est mieux.
On reçoit ses signes comme dans une prison. On est dans cette prison, confortable, convenable, à distance. Bien peigné.

La solitude est un pur plaisir ; on parle seul, on a raison, on effeuille les arguments : aucune contradiction, aucun avis venant biaiser la forme pure de la parole pure.

On ne ressemble pas à un couple de boeufs entravés labourant le champ dans un sens puis dans l’autre. Bien peigné.

II   Une moisson de petits signes

faire le deuil des pages, explique-t-elle,
et au milieu, impromptu :

une moisson de petits signes / oui, en lisant vite :
une moisson de petits singes !

faire le deuil des pages, de la forme finie, du début à la fin,
noir sur blanc juré-craché
si je mens je vais en enfer

le deuil des pages : cinq cents au moins, sept cents,
livre lourd,
chapitres se suivent sans se ressembler,
l’ensemble se ressemble comme il s’assemble,
l’ensemble (ici, une suite d’adjectifs laudateurs dans les sommets du laudatif) pèse,

c’est tout ce que fait l’ensemble : il pèse !

journaux
étalés
sur
sa
table
basse,
elle
lit,

tentant de se concentrer,
l’actualité des semaines passées :

une moisson de petits signes satisfaits

                                                                                   

Marcel Duchamp, Prière de toucher, Le Surréalisme en 1947, Catalogue de l’exposition internationale du surréalisme, Maeght Éditeur, Collection Pierre à feu   

La violence et le vif.

Ce titre induit un texte qui se construirait comme on construit un petit immeuble de deux ou trois étages. Or je n’ai jamais construit un seul texte non plus qu’un petit immeuble.

Que faire ? Un paragraphe ? Une phrase ? Un étage ?
Où il serait question de la violence et du vif ? Cela n’a aucun sens.
De viande rouge ? Oui. Plus. Je fais les préalables ; je pratique la palabre.

Il n’y a pas de regain de la violence.
La violence est saine.
Le vif précède le mort.
Le mort saisit le vif.

Ils tendent le poing. Ils saignent du nez, de la tête, d’ailleurs.

Il existe des légumes à peine cuits, encore un peu durs sous la dent. La violence n’est jamais où on la croit ; elle est spirituelle, charnelle : abricot en quelque sorte. Le vif fait état d’une couleur. La violence est étale, parfois flasque. Abandonnée.
La raison, les passions, le climat, les êtres ; rester sur place, bailler.

On ne comprend jamais rien sur les trottoirs perdus. Voie sans issue. La violence et le vif à l’estomac, poing dégainé.

Ils étaient allongés, ensemble. Le temps était encore clair. La ligne de leurs corps, incertaine.
Par-delà la dune dont parfois le sable se soulève, le regard embrasse ce qu’il ne sait jamais.
Le vif est la violence. C’est dans le vertical ; c’est à étages, en effet.
Se croise avec la ligne d’horizon, des surgissements de bâtiments au-dessus des corps, malgré eux. Les seules issues sont à l’intérieur.

Ne vient de nous-mêmes que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous
et que ne connaissent pas les autres
.
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, 1913.

Sans fin.

                                                                                                                                     figuration du hasard

Vieille foreuse de langue

Elle me regarde lorsque je prononce le mot accélération, encore plus intensément que lorsque je prononçai le mot âme. Sûrement parce qu’âme est poétique alors qu’accélération non. Silencieusement, elle manifeste  son intransigeance là-bas, depuis son estrade.

J’interroge la poète, puisqu’elle ne peut pas l’interroger : elle ne peut que la violenter, la rembarrer, l’insulter. Je l’ai vue et entendue. On ne sait pas pourquoi mais elle ne supporte pas la poète. Je proposai de faire l’intercesseur. En tant qu’écrivain ou en tant que questionneur ?

La question ne s’est posée qu’une demi-seconde ; je pris le recueil de la poète. En effet, les mots y sont pauvres, mais tant pis, j’y vais. Je commence par un mot qui débute par a. Puis, un peu plus loin, je trouve le mot âme et fabrique une phrase interrogative qui lie les deux. Et sans attendre sa réponse, j’ajoute accélération, qui fait aussi partie des mots qu’elle emploie dans ses pages presque vides.

Voilà comment se passent les choses. Pendant ce temps, deux ou trois autres poètes attendent qu’on s’occupe d’elles. Toutes ces filles ont fait des recueils inutiles, elles écrivent mal. Comme des pieds. C’est ce qui l’a énervée, elle, là-bas, sur son estrade.

Elle dit qu’elle travaille la nuit. À soixante-dix ans passés, elle travaille encore la nuit, sur la langue des autres, elle fore la langue sans répit. Elle n’a que faire de l’âme ; elle travaille pour l’accélération continue du monde capitalistique. Dur, elle travaille dur. Pour le premier mot qui commence par a dans le poème : argent.
                                                                         Willem Bastiaan Tholen, Devant la fenêtre, Ewijkshoeve, 1894