le long de l’amour long

mon mari et moi, le long de l’amour long
l’homme et la femme, c’est moi qui, c’est lui qui
mon mari et moi l’oeuvre commune avec
les yeux du rire et la voix qui tremblote

c’est quelqu’un, mon mari et moi :
qui marche le long de l’amour long
indifférencié vers le Nord, tranquille, paisible
mon mari et moi, des bisbilles lumineuses
dans le croûton du temps, le long de l’amour long

encore un peu de temps, encore une voix encore
des yeux, mon mari et moi, à regarder en face
à marcher le long des digues vers le phare
le long de l’amour long

la nuit tombe sur les commencements, sans les voir

La nuit serait une suite. Ne pourrait être autre chose qu’une suite. Ce qu’elle est.
Pourtant il y aurait des commencements, qu’elle ne verrait pas. Parce qu’elle serait trop vieille, la nuit, et presbyte, la nuit. Elle n’y verrait plus rien, quelques lueurs, quelques lignes de fuite, quelque pétales de temps envolés, quelques badineries de trottoir consumées. Et des silhouettes disparaissent.

La nuit tombe sur les commencements. Rien ne dit qu’elle s’en relèvera. On ne l’aidera pas.
Des silhouettes précipitamment disparues, précocément disparues, sombrent avec elle. On ne les regrettera pas. La nuit ne voit rien, elle trébuche et bégaye, chaque soir au lieu de voir.
Elle a de grands aînés sur lesquels elle s’appuie, la nuit. Claudiquante, elle réclame le soutien d’un bras de chaque côté. Puis tombe.

La nuit surgit dans le bois. Où est-il, celui-là ? Un peu d’air circule aux fenêtres qu’elle décide d’envelopper de noir. Un feu crépite dans une cheminée ; une grosse dame noire chante divinement. Le bois disparaît dans la nuit, après la rivière, avant la plaine. La nuit décide du sort du bois et des feux, de l’amour et des silhouettes, qu’elle agrandit et distord. La nuit fait semblant d’être noire, mais ne l’a jamais été.

La nuit ne lit plus. Elle voudrait mais ne sait plus. Caressant tous les livres, les palpant parfois, la nuit n’ouvre plus que rarement un livre. La nuit fait boum-boum, quand elle reprend son souffle. Sinon, elle écoute les voix des juges dans les prétoires, ça la berce. Et les cris des détenus qui rythment les heures noires dans les cellules suroccupées. La nuit n’aime pas les alinéas. Elle fait dans le continu. C’est pourquoi elle est vieille à force de recommencer.

La nuit swingue quand on ne la regarde pas. Elle prend un balai dans le coin là-bas, et furtivement trace quelques pas dans sa cuisine minuscule. C’est comme cela qu’elle devient blanche. Qu’elle ne fait plus semblant. Qu’elle ne tombe plus sur les commencements sans les voir. Et des silhouettes réapparaissent tout au bout de l’allée près de la rivière. Lorsque la nuit n’est plus la nuit, elles sont au moins cinq.

                                                                              sculpture L’Été, de Bernard Mougin, avenue Foch, Le Havre

jours de retrait

noirs, gris, beaux
noirs, gainés d’anthracite,
gris, sombres, corbeaux
gris, creusés découpés
noirs bleutés, gris fêlés
noirs, gris, beaux,
découpés, noirs encore
creusés encore, gris arrêtés
noirs déserts, cris d’échelle,
beaux découpés, divers gris
noirs, gris, bleutés fêlés
découpés encore, gris d’échelle
pris de noirs, creusés bleutés
cris de gris, sombre anthracite
noirs encore, gris, beaux

[modalité : resserrée et en expansion]

ainsi passa l’après-midi, avec pour horizon le poisson

je n’écris pas pour des lecteurs, pour aucun lecteur –

en regardant mon tapis de salle de bains –

les lecteurs trouvent les livres, point 1

aucun lecteur ne trouve aucun livre, point 2

les pluriels se marient entre eux et avec le je, ça fait désordre

je m’adresse à lui toi, à peu près, point 3

mes pieds sont mouillés : le tapis n’est pas sec, lui

les formes des pieds y sont dessinées, pour savoir où les placer

un lecteur lira des livres, et avant, aucun –

aucun livre : quel rapport ? aucun –

aucune émotion ne m’étreint à la vue des formes, de pieds

j’espère et n’espère pas une disparition des formes

point 4 : avec pour horizon le poisson –

ainsi passa l’après-midi, sans émotion –

c’est encore trop : aucun lecteur ne lira (plus) aucun livre

il faut que je fasse un autre texte

c’est un peu long à dire, à penser, à écrire
comment éviter cette longueur ? il n’y a pas de solution,
s’il le faut, je dois le faire, s’il ne le faut pas, je ne le fais pas.
il se trouve que je le fais,
mais comment en être sûre ?
ce texte se fait aussi sans moi, il court sa petite vie de texte
comme un grimpant le long d’une façade, le long le haut,
pas un rosier, pas du lierre, un autre : du chèvrefeuille ?

c’est un petit texte.
qui a dit qu’il devait être long ? qui a formulé cela ?
regards circulaires, silence dans les rangs.
il a été dit : autre, c’est tout.
pourquoi long ? de quelle longueur (serait-il le nom – nouveau clichééééé -)
un autre par rapport au même : où est enfoui le même ?
sous la glycine des jours perdus ?
sous le mauve du taffetas inutile ?
sous les mots qu’on n’utilise plus jamais ?
sous le on un peu piteux que j’emploie pour me cacher ?

il faut que je fasse un autre texte :
c’est pourtant simple, limpide, quasi-princier,
il a sa traîne, ses favoris, ses lumières,
point.
enfin… un autre texte ?…
je le vois comme si je l’avais fait !
et peut-être l’ai-je déjà fait ? voyons, regardons sous le lit :
il attend dans l’ombre le signal de la sortie, de sa parution
il attend dans l’ombre des années, d’exister
il attend que je le fasse
il m’attend.