subterfuge & vacillement

quelqu’un baisse la tête au matin.
quelqu’un se tait : c’est le moment matinal.

Il est recommandé d’utiliser : subterfuge, couverture, mensonge, excuse, etc.
Le degré de confiance à accorder aux sources périphériques sera très variable d’une source à l’autre.
Il sera tributaire des facteurs motivants (exemples : la vénalité, l’ambition, la vengeance, le sexe, la vanité et son corollaire, le désir de paraître, etc.) et des moyens de tenue en main.*

ce qui tombe ne se relève pas,
dans un régime
de destruction des connaissances.

les couleurs coulent, bien sûr

il n’y avait pas de preuves, et pourtant
la coulure du coulé était à l’oeuvre.

ensuite on dispose, on bricole, on remue le petit doigt.

il n’y a pas de fin et ce sans fin
chagrine les humains.

cependant, mettre des points aux phrases
permet d’amortir le vacillement.

* Extrait d’un cours d’Ingénierie de l’intelligence économique,
à la toute fin du XXe siècle.

                                           Édouard Vuillard, Couverture de l’album Paysages et intérieurs, 1899 (détail).

un bout sur le blanc


et c’est blanc si on veut, blanc comme la vérité blanche
qu’ils disaient dire
ils disaient la vérité, mais ça n’a pas tenu

la vérité n’est pas vraie, elle est autre chose que vraie
elle se promène dans des bouches et fait de la vapeur
la vérité se vaporise

ainsi d’une disparition subite et sans spray
on ne sait pas où se forme le nuage ni quand il n’est plus là

blanc comme les oeufs blancs

ce n’est pas un truc sur le blanc pourtant
il s’en faudrait de beaucoup
et nous n’avons pas de beaucoup

reprendre le spray et vaporiser sur l’ensemble de la surface
se reculer et regarder l’effet
blanc chaulé si on veut

toute de blanc vêtue elle allait vers le zénith
fuyant dans la forêt poursuivie
sa robe s’accrochant dans les branches courbées

comme la neige ne tient plus, ni blanche

détail d’une affiche de rue mal collée (texte FEAR OF GOD)

:: du littéraire par défaut ::

j’ai descendu les poubelles
penser
poubelle générale

c’est le moment de penser
c’est le moment
de faire diversion

penser tri des ordures
penser au verre
penser au papier

*

j’ai descendu les poubelles
chanson similaire
à l’air général

tri des déchets
penser
ordures ménagères

j’ai descendu la ménagère
penser
diversion générale

Une histoire de carottes

J’achète des carottes.

Dans le frigo, elles font de l’eau.
Il m’est insupportable de les voir faire de l’eau, alors qu’elles sont dans un sachet en papier.
Elles faisaient de l’eau sans sachet.
J’ai essayé le sachet, mais c’est pareil.
Les carottes font inéluctablement de l’eau.

Je les oublie.
J’oublie ces carottes aqueuses.
Parfois je me lamente de l’eau dans le bac à légumes.
Je tourne le sachet pour changer.
Elles font de l’eau de l’autre côté.

Le jour est venu de manger les carottes.
Il faut attendre le jour, et c’est le problème : en attendant le jour, les carottes font de l’eau.
Avant ce jour, je les avais sorties, pour ne plus voir l’eau.
Sur le plateau où je les avais placées, je les vois soudain : très diminuées, atrocement amaigries.
Les carottes ont rétréci, considérablement.
C’est triste.

Je les prends : elles sont molles, affreusement molles.
Je les épluche avec un économe, difficilement, elles sont si molles qu’elles se plient avec l’économe.
Qu’il est difficile de leur ôter la peau, mais je m’y applique.
Je les coupe en morceaux : mous.

Les carottes sont coupées.
Il y a peu à manger.
C’est ainsi, il fallait en prendre soin, vous n’aurez rien d’autre à manger.
Beaucoup plus tard, cuites, réduites : d’un orange foncé.
Les morceaux de carottes brillent sous le beurre et le citron.

Le peu secrète du bon, de l’élégant, de l’orange insolent.

souvent Nathalie s’échange.

 

des fois ils ont le même prénom, des fois il y a de la lumière
la lumière se déplace le long des livres où les prénoms se mélangent, se superposent

un que j’ai dû jeter, ce prénom

celui qui parle d’une femme et d’un homme avec un je : terrible
terrible d’y reconnaître toujours une femme
elle se débat dans le noir, dans la mer, elle s’enfonce

en revanche : celui qui parle, ah oui, de quoi ?
par exemple de phrases et de calepin, ou de recopier
ah recopier ! nous aimons !
celui qui parle de recopier, ça frétille énormément !
et les noms propres…

il est très facile de faire une liste et de prétendre monter des images,
très facile
ah ?
oui oui (ça répète, ça vieillit, ça se transforme, ça se ride, 
le visage est une caricature de ce qu’il a été, on cherche les traits, etc.)

on reprend là où on en était ; on constate une certaine maîtrise

le point commun, c’est la maîtrise ?
oui - et aussi la complaisance -

surtout : la compréhension est plus compliquée
comprendre n’est pas le but, c’est pas comme si :
"les sapins sont bleus" -
(c’était en altitude les sapins sont bleus
et toutes sortes de petites émotions dues à un caillou,
à un âne dans son champ, à une brise qui se lève comme sa jupe)

il fallait inscrire la pensée dans des courants
et pas trop pagayer en sens contraire
alors abonde en son sens !

ensuite il y avait beaucoup de sang pour valider les topoï :
des agressions, des coups de couteau mou de branleurs textuels
sinon ça ne fonctionnait pas -

ils se mélangent, se superposent, les prénoms,
je remarque : souvent Nathalie s’échange.

‘écriture’ se prête peu à l’apocope

on verrait des choses orange
on ne sait pas comment on les distinguerait
elles seraient chaudes, angora, éphémères,
elles ralentiraient le cours du temps
& permettraient des systèmes multiples :
des échafaudages comme le mouvement
de celle qui disparaît au coin d’une rue

à la nuit figée patience repenser
aux rires entre lui et elle :
dans sa veste émeraude il dirait
qu’il n’aime pas le vent à Paris,
comme au cinématographe les feuilles
volantes, leurs rides, vivantes
une paix de meringue étendue

à l’arrière d’un bus traversant éternel
les bruits des années bleues,
une figure au nez aquilin soudainement
se propose au souvenir aqueux :
des berges de la source observer
le bouillonnement de la chute
autour de ce grand silencieux

                                                                       Boris Rybak, Anachroniques, Gallimard, Les Essais CIV, 1962