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j’ai descendu les poubelles
penser
poubelle générale

c’est le moment de penser
c’est le moment
de faire diversion

penser tri des ordures
penser au verre
penser au papier

*

j’ai descendu les poubelles
chanson similaire
à l’air général

tri des déchets
penser
ordures ménagères

j’ai descendu la ménagère
penser
diversion générale

Une histoire de carottes

J’achète des carottes.

Dans le frigo, elles font de l’eau.
Il m’est insupportable de les voir faire de l’eau, alors qu’elles sont dans un sachet en papier.
Elles faisaient de l’eau sans sachet.
J’ai essayé le sachet, mais c’est pareil.
Les carottes font inéluctablement de l’eau.

Je les oublie.
J’oublie ces carottes aqueuses.
Parfois je me lamente de l’eau dans le bac à légumes.
Je tourne le sachet pour changer.
Elles font de l’eau de l’autre côté.

Le jour est venu de manger les carottes.
Il faut attendre le jour, et c’est le problème : en attendant le jour, les carottes font de l’eau.
Avant ce jour, je les avais sorties, pour ne plus voir l’eau.
Sur le plateau où je les avais placées, je les vois soudain : très diminuées, atrocement amaigries.
Les carottes ont rétréci, considérablement.
C’est triste.

Je les prends : elles sont molles, affreusement molles.
Je les épluche avec un économe, difficilement, elles sont si molles qu’elles se plient avec l’économe.
Qu’il est difficile de leur ôter la peau, mais je m’y applique.
Je les coupe en morceaux : mous.

Les carottes sont coupées.
Il y a peu à manger.
C’est ainsi, il fallait en prendre soin, vous n’aurez rien d’autre à manger.
Beaucoup plus tard, cuites, réduites : d’un orange foncé.
Les morceaux de carottes brillent sous le beurre et le citron.

Le peu secrète du bon, de l’élégant, de l’orange insolent.

souvent Nathalie s’échange.

 

des fois ils ont le même prénom, des fois il y a de la lumière
la lumière se déplace le long des livres où les prénoms se mélangent, se superposent

un que j’ai dû jeter, ce prénom

celui qui parle d’une femme et d’un homme avec un je : terrible
terrible d’y reconnaître toujours une femme
elle se débat dans le noir, dans la mer, elle s’enfonce

en revanche : celui qui parle, ah oui, de quoi ?
par exemple de phrases et de calepin, ou de recopier
ah recopier ! nous aimons !
celui qui parle de recopier, ça frétille énormément !
et les noms propres…

il est très facile de faire une liste et de prétendre monter des images,
très facile
ah ?
oui oui (ça répète, ça vieillit, ça se transforme, ça se ride, 
le visage est une caricature de ce qu’il a été, on cherche les traits, etc.)

on reprend là où on en était ; on constate une certaine maîtrise

le point commun, c’est la maîtrise ?
oui - et aussi la complaisance -

surtout : la compréhension est plus compliquée
comprendre n’est pas le but, c’est pas comme si :
"les sapins sont bleus" -
(c’était en altitude les sapins sont bleus
et toutes sortes de petites émotions dues à un caillou,
à un âne dans son champ, à une brise qui se lève comme sa jupe)

il fallait inscrire la pensée dans des courants
et pas trop pagayer en sens contraire
alors abonde en son sens !

ensuite il y avait beaucoup de sang pour valider les topoï :
des agressions, des coups de couteau mou de branleurs textuels
sinon ça ne fonctionnait pas -

ils se mélangent, se superposent, les prénoms,
je remarque : souvent Nathalie s’échange.

‘écriture’ se prête peu à l’apocope

on verrait des choses orange
on ne sait pas comment on les distinguerait
elles seraient chaudes, angora, éphémères,
elles ralentiraient le cours du temps
& permettraient des systèmes multiples :
des échafaudages comme le mouvement
de celle qui disparaît au coin d’une rue

à la nuit figée patience repenser
aux rires entre lui et elle :
dans sa veste émeraude il dirait
qu’il n’aime pas le vent à Paris,
comme au cinématographe les feuilles
volantes, leurs rides, vivantes
une paix de meringue étendue

à l’arrière d’un bus traversant éternel
les bruits des années bleues,
une figure au nez aquilin soudainement
se propose au souvenir aqueux :
des berges de la source observer
le bouillonnement de la chute
autour de ce grand silencieux

                                                                       Boris Rybak, Anachroniques, Gallimard, Les Essais CIV, 1962

 

:: protectorat de la langue ::

moi aussi j’attends qu’elle me livre son texte ;
elle doit me présenter :

Gjon Mili, Femme debout, réalisée au crayon lumineux par Pablo Picasso à la Galloise, Vallauris, en août 1949

protectorat de la langue
il y est question de poids des mots, de mots recherchés
(elle explique de manière fastidieuse qu’il ne s’agit pas
de la recherche des mots, qu’elle n’a pas de problème
avec une quelconque recherche de mots,
il y en a suffisamment à disposition, non, il s’agit d’autre chose)

et

longer un mur (ce point me paraît plus obscur)
elle longe le bord de mer, mais aussi une bibliothèque ;
un mur, c’est moins sûr, mais elle tient
à cette action de longer (quelque chose de solide,
de plus solide que la mer ou qu’une bibliothèque ?)

………………

le protectorat de la langue prend appui sur
ce que pèseraient des mots non pesants :
des mots avec poids mais pas lourds

qui seraient recherchés
sans avoir à les rechercher

d’un côté, le mur : mais il n’y a qu’un côté,
il n’y a pas de balancement dialectique

elle n’est pas entre deux formes, entre deux objets

elle n’est pas en retard à proprement parler

si elle est en avance, elle doit reculer

le film est passé à l’envers : on la voit reculer 
le long de la bibliothèque, de la mer, du mur

sa sihouette s’estompe sans qu’on sache
si elle est au loin : les couleurs et les formes pèsent
autrement qu’en une aquarelle (en mots)

………………

elle a attendu douze jours puis m’a livré son texte,
il n’est jamais revenu.