souvent Nathalie s’échange.

 

des fois ils ont le même prénom, des fois il y a de la lumière
la lumière se déplace le long des livres où les prénoms se mélangent, se superposent

un que j’ai dû jeter, ce prénom

celui qui parle d’une femme et d’un homme avec un je : terrible
terrible d’y reconnaître toujours une femme
elle se débat dans le noir, dans la mer, elle s’enfonce

en revanche : celui qui parle, ah oui, de quoi ?
par exemple de phrases et de calepin, ou de recopier
ah recopier ! nous aimons !
celui qui parle de recopier, ça frétille énormément !
et les noms propres…

il est très facile de faire une liste et de prétendre monter des images,
très facile
ah ?
oui oui (ça répète, ça vieillit, ça se transforme, ça se ride, 
le visage est une caricature de ce qu’il a été, on cherche les traits, etc.)

on reprend là où on en était ; on constate une certaine maîtrise

le point commun, c’est la maîtrise ?
oui - et aussi la complaisance -

surtout : la compréhension est plus compliquée
comprendre n’est pas le but, c’est pas comme si :
"les sapins sont bleus" -
(c’était en altitude les sapins sont bleus
et toutes sortes de petites émotions dues à un caillou,
à un âne dans son champ, à une brise qui se lève comme sa jupe)

il fallait inscrire la pensée dans des courants
et pas trop pagayer en sens contraire
alors abonde en son sens !

ensuite il y avait beaucoup de sang pour valider les topoï :
des agressions, des coups de couteau mou de branleurs textuels
sinon ça ne fonctionnait pas -

ils se mélangent, se superposent, les prénoms,
je remarque : souvent Nathalie s’échange.

‘écriture’ se prête peu à l’apocope

on verrait des choses orange
on ne sait pas comment on les distinguerait
elles seraient chaudes, angora, éphémères,
elles ralentiraient le cours du temps
& permettraient des systèmes multiples :
des échafaudages comme le mouvement
de celle qui disparaît au coin d’une rue

à la nuit figée patience repenser
aux rires entre lui et elle :
dans sa veste émeraude il dirait
qu’il n’aime pas le vent à Paris,
comme au cinématographe les feuilles
volantes, leurs rides, vivantes
une paix de meringue étendue

à l’arrière d’un bus traversant éternel
les bruits des années bleues,
une figure au nez aquilin soudainement
se propose au souvenir aqueux :
des berges de la source observer
le bouillonnement de la chute
autour de ce grand silencieux

                                                                       Boris Rybak, Anachroniques, Gallimard, Les Essais CIV, 1962

 

:: protectorat de la langue ::

moi aussi j’attends qu’elle me livre son texte ;
elle doit me présenter :

Gjon Mili, Femme debout, réalisée au crayon lumineux par Pablo Picasso à la Galloise, Vallauris, en août 1949

protectorat de la langue
il y est question de poids des mots, de mots recherchés
(elle explique de manière fastidieuse qu’il ne s’agit pas
de la recherche des mots, qu’elle n’a pas de problème
avec une quelconque recherche de mots,
il y en a suffisamment à disposition, non, il s’agit d’autre chose)

et

longer un mur (ce point me paraît plus obscur)
elle longe le bord de mer, mais aussi une bibliothèque ;
un mur, c’est moins sûr, mais elle tient
à cette action de longer (quelque chose de solide,
de plus solide que la mer ou qu’une bibliothèque ?)

………………

le protectorat de la langue prend appui sur
ce que pèseraient des mots non pesants :
des mots avec poids mais pas lourds

qui seraient recherchés
sans avoir à les rechercher

d’un côté, le mur : mais il n’y a qu’un côté,
il n’y a pas de balancement dialectique

elle n’est pas entre deux formes, entre deux objets

elle n’est pas en retard à proprement parler

si elle est en avance, elle doit reculer

le film est passé à l’envers : on la voit reculer 
le long de la bibliothèque, de la mer, du mur

sa sihouette s’estompe sans qu’on sache
si elle est au loin : les couleurs et les formes pèsent
autrement qu’en une aquarelle (en mots)

………………

elle a attendu douze jours puis m’a livré son texte,
il n’est jamais revenu.

un bouquet de joie touffu

écrire ne se montre pas
écrire ne se saute pas
écrire ne se vocalise pas
écrire est écrire (et c’est encore trop : écrire est)

plaza de San Agustín, Cordoba
une église en hauteur, Lons le Saunier, Jura

dans cette ville du sel à l’Est
dans cette ville au bord du Guadalquivir

dans ces villes que la géographie et l’histoire
peuvent tout à fait décrire avec de nombreuses phrases

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écrire le résultat ?

il faudra y revenir, disent-ils
oui, il le faudra, pourrait-elle dire

mais rien ne remplace l’expérience,
ajoute-t-il

on se demande pourquoi d’ailleurs,
ose-t-elle

écrire le résultat ?
oui ! un bouquet de joie touffu !

petit poème du brocoli [dit ppb]

j’vais tricoter un brocoli
j’vais l’bricoler l’tripoter
un brocoli frisé tout vert

j’vais l’plonger dans l’eau
j’vais l’voir verdir et verdir
pis j’vais l’bouffer

si bricolé l’brocoli
tout arrangé assaisonné
tout croquant l’brocoli

le brocoli et l’travail (et v’là l’travail)
j’me dépêche de faire le brocoli
c’est la chose la plus importante

tout remettre à zéro
c’est l’affaire du brocoli
le brocoli c’est mon frère

en tempura l’brocoli
et j’pense à Barthes comme
je n’y avais plus pensé d’puis longtemps

j’pense que mes pensées
n’sont pas arrêtées par quiconque
seule avec le brocoli

que personne ne vient m’interrompre
d’un à quoi tu penses
puisque l’brocoli est tout vert

[Paris-Madrid et autres cuissons]