:: protectorat de la langue ::

moi aussi j’attends qu’elle me livre son texte ;
elle doit me présenter :

Gjon Mili, Femme debout, réalisée au crayon lumineux par Pablo Picasso à la Galloise, Vallauris, en août 1949

protectorat de la langue
il y est question de poids des mots, de mots recherchés
(elle explique de manière fastidieuse qu’il ne s’agit pas
de la recherche des mots, qu’elle n’a pas de problème
avec une quelconque recherche de mots,
il y en a suffisamment à disposition, non, il s’agit d’autre chose)

et

longer un mur (ce point me paraît plus obscur)
elle longe le bord de mer, mais aussi une bibliothèque ;
un mur, c’est moins sûr, mais elle tient
à cette action de longer (quelque chose de solide,
de plus solide que la mer ou qu’une bibliothèque ?)

………………

le protectorat de la langue prend appui sur
ce que pèseraient des mots non pesants :
des mots avec poids mais pas lourds

qui seraient recherchés
sans avoir à les rechercher

d’un côté, le mur : mais il n’y a qu’un côté,
il n’y a pas de balancement dialectique

elle n’est pas entre deux formes, entre deux objets

elle n’est pas en retard à proprement parler

si elle est en avance, elle doit reculer

le film est passé à l’envers : on la voit reculer 
le long de la bibliothèque, de la mer, du mur

sa sihouette s’estompe sans qu’on sache
si elle est au loin : les couleurs et les formes pèsent
autrement qu’en une aquarelle (en mots)

………………

elle a attendu douze jours puis m’a livré son texte,
il n’est jamais revenu.

un bouquet de joie touffu

écrire ne se montre pas
écrire ne se saute pas
écrire ne se vocalise pas
écrire est écrire (et c’est encore trop : écrire est)

plaza de San Agustín, Cordoba
une église en hauteur, Lons le Saunier, Jura

dans cette ville du sel à l’Est
dans cette ville au bord du Guadalquivir

dans ces villes que la géographie et l’histoire
peuvent tout à fait décrire avec de nombreuses phrases

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écrire le résultat ?

il faudra y revenir, disent-ils
oui, il le faudra, pourrait-elle dire

mais rien ne remplace l’expérience,
ajoute-t-il

on se demande pourquoi d’ailleurs,
ose-t-elle

écrire le résultat ?
oui ! un bouquet de joie touffu !

petit poème du brocoli [dit ppb]

j’vais tricoter un brocoli
j’vais l’bricoler l’tripoter
un brocoli frisé tout vert

j’vais l’plonger dans l’eau
j’vais l’voir verdir et verdir
pis j’vais l’bouffer

si bricolé l’brocoli
tout arrangé assaisonné
tout croquant l’brocoli

le brocoli et l’travail (et v’là l’travail)
j’me dépêche de faire le brocoli
c’est la chose la plus importante

tout remettre à zéro
c’est l’affaire du brocoli
le brocoli c’est mon frère

en tempura l’brocoli
et j’pense à Barthes comme
je n’y avais plus pensé d’puis longtemps

j’pense que mes pensées
n’sont pas arrêtées par quiconque
seule avec le brocoli

que personne ne vient m’interrompre
d’un à quoi tu penses
puisque l’brocoli est tout vert

[Paris-Madrid et autres cuissons]

personne ne m’a sauvée

1
j’ai un fichier intitulé personne
personne comme personne ?
oui –
personne qui sonne ?
je n’ai pas personnellement entendu sonner
personne, elle ment ? mais ça ne veut rien dire
ça pourrait vouloir dire, en cherchant un peu
oui mais aujourd’hui je ne cherche rien

2
personne ne m’a sauvée
et alors ?
alors le fichier personne contient cette phrase
et alors ?
alors c’est très différent
en quoi ?
c’est pire, il y a une intention dramatique
qui fait frissonner ?

3
une nouvelle fois une promesse
née de personne ?
oui, de personne née, de poussière sur la table
l’avez-vous repoussée ?
la promesse ou la poussière ?
la table avait disparu, aspirée…
et la promesse ?
personne ne m’a sauvée

4
vous ne cherchez rien, vous non plus ?
ça dépend –
de quoi ?
de si j’entends sonner personne
mais si c’est personne, comment savoir ?
je me baisse pour ramasser la poussière
quel est le rapport ?
j’ai un fichier intitulé personne

                                                                       Robert Filliou, La Galerie Légitime – Place de la Concorde, 1968

à la brasserie du rugby (rédaction)

un homme mange des oeufs durs mayo
et regarde son ordinateur
(regardant son ordinateur, le lisant ? pourquoi pas ?)

la brasserie est déserte, non qu’il soit tard
(pas complètement déserte)
l’homme se régale
(comment trouver un autre verbe, et la petite fille de suçoter son stylo)

au milieu de la pièce (pièce ?)
se trouvent deux autres mangeurs, un homme et une femme
sur les murs, des écrans, l’un petit l’autre grand du double
où se déroule un match, le même
(est-ce si important, madame, que le match se déroule ?)

étonnamment déserte, la brasserie
la serveuse passe en souriant et dit : c’est la grève
(mais enfin, la grève n’a pas commencé ?)
oui mais les gens ne sont pas sortis
(ni rentrés ni sortis ? enfuis ?)

ils ont choisi le milieu mathématique
pour s’installer (tu es sûre qu’ils s’installent ?)
ils ont choisi le milieu de la salle (mieux que pièce)
ils ont clamé : tant qu’à faire, autant le milieu !

et les oeufs durs mayo ?
la femme a regardé l’homme au fond et lui a lancé
ah ! c’est bon les oeufs mayo !
l’homme avec qui elle était s’est retourné
tout le monde a pu constater (constater ?)
à quel point les oeufs mayo dans une brasserie déserte
focalisent l’attention (oui, enfin, éviter les clichés)

et le match ? de foot à la brasserie du rugby
(c’est comme ça et c’est pas plus mal)