c’est, pratiquement, pas moi

je l’ai vue passer : j’ai une tête de lampe
mon ministre est un interrupteur, et des ennuis
qu’il éteint fréquemment, je règne sur une
quantité d’infinités déplorables
leurs noms : long trait, compas, générateur obscur

                                                            Mélanie Manchot, Cornered Star, 2018

je me tords les chevilles, mon fil se noue de
courts-circuits probables, et parfois de langueurs
surprenantes, type quinconces avérées
corps obsolète, forcément, branchement syntone
épuisement des possibilités hors prise

mon être de lampe me convient mieux aux yeux
je me répète aux coins des pièces
il est des fuites non récupérables comme
proches des cardinaux, qu’une patente
viendrait sceller en vain, mais avec application

nos chambres célibataires

alors apparaissent les crayons,
ceux auxquels nous croyons

assis, nous ouvrons les yeux
et tapotons nos oreillers

dire n’est pas nécessaire
rien n’est nouveau, ni ce mur

que nous regardons longtemps
& les chuintements minuscules

que nous entendons amicaux,
ni l’horizon parsemé de silhouettes

                                                                          Henri Michaux + ombres + reflets

l’éloignement des arbres
dont les crayons sont faits

les rend approximatives
nous penserions primitives

si nous devions penser, ce qui
n’est pas non plus nécessaire.

retrouver ce que c’est

  1. trouver ce que c’est
  2. puis
  3. le tenir
  4. changer de pièce
  5. le perdre
  6. déambuler encore
  7. longer les soupentes
  8. traverser les nappes
  9. du temps

    Fernand Lantoine, Duco Sangharé, Peule, vers 1936
  10. exagérer un trouble
  11. se parler un peu
  12. murmurer ce désordre
  13. ce vacillement (cultiver les synonymes)
  14. agencer quelques pirouettes
  15. vues de l’extérieur
  16. du haut de l’être (s’adjoindre ce qu’il faut de
  17. philosophie)
  18. ne supporter aucune irruption
  19. aucune voix ni cri
  20. couper les sons
  21. couper les racines
  22. gravir les espoirs
  23. ne plus savoir
  24. oublier
  25. retrouver ce que c’est

cachettes et autres stylistiques pressées

et alors que je me dis : faut que je fasse un peu d’écriture à la main, je me dirige inévitablement vers l’ordi, je ne dis plus jamais l’ordi, qu’est-ce que je dis ? me souviens pas, je me dirige vers le truc et je tape sur le clavier
alors que je me dis faut que je trace à la main, comme hier ou avant-hier quand j’ai tracé et que je trace et que je tracerai, c’est pas le moment, c’est pas comme ça que ça se passe, le cahier est recouvert d’un chapeau (?), il n’est peut-être pas assez visible, toujours est-il que je viens taper ici

alors que je me dis / mais je ne me dis plus rien, qu’est-ce que je me dis ? qu’est-ce que je dis pour désigner ce sur quoi je tape ? je ne me souviens pas

pourquoi un mot est caché derrière un autre : ainsi Delaunay cachant de Staël
depuis plusieurs années c’est la même histoire, je pense à Nicolas de Staël et son nom est caché derrière Delaunay, c’est Delaunay qui vient, et je sais que ce n’est pas celui auquel je pense, et j’éprouve de grandes difficultés à retrouver de Staël
peut-être qu’en l’écrivant son nom cessera d’être caché derrière un autre ?

j’ai été écouter Kluge : beaucoup de savoir, d’écho, de rebondissements, oui mais quoi en particulier ? je ne sais pas
Kluge est né en 1932, ceci n’explique pas cela, mais se cacher oui, dans les caves pour échapper aux bombes lâchées par l’aviation ennemie

ou partir sur les routes pour échapper aux tirs ennemis : l’exode en 40

bien sûr, Le nom sur le bout de la langue, Quignard, m’effleure
– et une voix me souffle : mais ne devrait pas –

[une sorte de journal écrit ailleurs que dans le journal, ailleurs que dans tous les journaux en cours dans les cahiers et dans le truc sur lequel je tape]

méthode : lecture de tomates

hier j’ai vu des tomates dans un jardin
des tomates grosses et rouges, d’autres vertes
je manquais de tomates, je voulais quelques tomates.
la dame dans le jardin du bord du pont en réparation,
la dame habite là, le monsieur aussi,
il sortait de sa maison, gros, un gros monsieur,
mais pas plus gros que n’importe quel gros monsieur comme il y en a plein,
la dame je ne l’ai pas vue je l’ai entendue, derrière le buisson de tomates derrière le grillage qui les protégeait.
j’ai fait quelques pas, je suis revenue, repartie,
l’ombre difficile à trouver me faisait hésiter, je ne pouvais pas demander à la dame les tomates : elle restait cachée,
et le gros monsieur qui sortait là-bas de la maison était trop loin
j’ai encore regardé le pont en chantier, un très grand pont particulier comme il n’en existe plus, un monument à regarder
et puis je suis repartie, cette fois pour de bon, sans tomates.

dans ma tête, il y avait à la fois des tomates et de la confusion de pont,
je ne voulais ni pont rouge ni pont vert : le pont était recouvert d’un linge blanc brillant
je devais chercher l’ombre, je constatais que rien ne remplace l’ombre.
ce constat, je l’ai ensuite réitéré plus loin,
j’ai traversé un paysage très plat, jaune sec, sans ombre.

les tomates n’étaient pas obligatoires, mais ç’aurait été mieux,
ç’aurait été mieux que j’aie quelques tomates,
si je n’en avais pas ce n’était pas grave, oui mais,
certaines sont vertes, elles sont peut-être dures
je suis repartie avec l’idée que peut-être ces tomates n’étaient pas bonnes,
alors que je pensais aussi le contraire.