{il n’y a pas de phrase simple} + 1 [hyp.]

rien n’est simple, ni le mot ni l’homme ni le poisson

de nombreux mots se glissent comme des poissons
sous les ceintures abdominales et dévorent les organes
de la raison ; car la raison est un poisson intérieur

les mots au fond des bouches qui font plop à la sortie,
les mots à la surface comme quand on fait le poisson,
s’exercent à avoir raison de la raison
c’est la chose la plus forte – la plus forte (répète l’écho) –

*

je descends à S. pour écrire un mot
je ne m’appelle pas mon ami Pierrot
bien sûr que non ; devant le miroir
je fais le poisson que je ne mange pas

je descends à S. pour écrire un mot
et rencontrer le poisson que je ne suis pas
la solution que je mangerais violemment

la violence n’est jamais une solution, le poisson peut-être

la théorie de l’évolution n’est pas seulement
l’histoire de l’humanité mais aussi l’aspiration
à ce que l’être évolue tout au long de sa vie
or l’être peut revenir en arrière, redevenir poisson
[hyp.]

ciel devenu noir :: deux dizains

les mers du globe ont augmenté de six mm
nous apprenions les mm à l’école
des divisions, des grandeurs, des tailles
tout en dizaines
tout en disant
rien ne pouvait se produire d’autre
que de compter les distances
que de distendre les contes
chaque jour recommencés
et dans lesquels se confondre

 

les mers du globe ont augmenté de six mm
tous les chiffres rappliquent tous ensemble
tous les pourcentages, toutes les gravités
tous les superlatifs que plus aucun filet ne retient
un tout petit et un tout grand
toutes les mers et six millimètres
ils se font face et rien ne les arrête
ils se mixent et nous recouvrent
six millimètres sur toutes les mers
de ce globe que nous habitons

                                                             Arnulf Rainer, Zentralisation, 1951 (détail)

 

un jour je mettrai un titre (dizain x 2)

un jour un titre encadré à nouveau
qu’il n’y eut jamais comme il ne plut pas
non, il ne plut jamais, il n’y eut que soleil
et jamais mort, mort s’en alla sans titre
comme jamais n’y eut naissance :
elle ne plut ni au roi ni au bagnard
les faces A et B de plaire et pleuvoir
s’entremêlèrent tant que soleil darda
ensuite plus rien, encore une facétie facile
qu’elle eût pu mettre en titre

un jour je métrerai un titre, je le métrerai
avec précision, rigueur, valeur, excès
excès dans la délimitation du cadre
excès dans l’anaphore expansive
c’est tout vu c’est tout plu tout enfermé
dans le cadre millimétré à l’intérieur duquel
des mots enfermés à jamais crient
que personne n’entend, forcément
ça braille pas tant que ça un titre
il y manque des fleurs, il faudra pleuvoir

des apparitions opportunes

il y eut des apparitions
il faudra des apparitions, il en faudrait
il aurait fallu des apparitions
il y aurait des apparitions, et alors ?
ne se choisissent pas, ne sont pas élues
des apparitions surgissent

sans verbes, des apparitions surgissent
malgré tout quand même

des apparitions moelleuses
comme des figues sèches

elles rugissent et s’élèvent
de la brume leur amie proche
en bas elles sifflent près de la plage
marchent et disparaissent
ce que l’on préfère dans les apparitions
n’est-il pas leur disparition probable ?

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brève conversation avec un jardinier

vous vous rendez compte : douze degrés !
ah c’est de la bruyère rose, elle est belle

les bourgeons sont déjà commencés
il a beaucoup plu
il a fini par beaucoup pleuvoir
oui mais la sécheresse a duré longtemps
ce pin-là, il est malade
oui, il est complètement brun
bientôt il poussera des palmiers ici
c’était l’année la plus chaude
il faut s’en aller l’été
oui, même ici il fait chaud l’été
c’est un climat de mars
c’est comme il y a un mois
oui comme fin octobre
c’est un automne-printemps

on ne sait plus
non, on ne sait plus

                                                                                                               Tomás Saraceno, « On air », Palais de Tokyo