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La première rencontre entre A.G. et B.M. avait donc eu lieu in real life, comme avant l’effacement des historiques des sept derniers jours, avant les effacements qui ne s’effacent jamais pour de vrai, avant les vies entières en dépôt abandonné à la dictature du web, avant les changements irréversibles du sens des mots. Comme avant. Un avant qui serait un après tout en restant un avant ; on ne saurait bientôt plus de quoi le temps était fait. Mais au moins se voir. Encore. Encore un peu. Dans la vraie vie représentée comme vraie vie. Dans la vraie dans la vie.

Ce jour-là, Anaëlle avait parcouru les derniers mètres au pas de course en slalomant entre les touffes de cheveux échappés des coiffeurs de rue, les groupes de discussion établis sur les trottoirs crasseux, les individus en osmose avec leurs portables déversant leurs hurlements dedans. Et découvert à l’intérieur du bâtiment une atmosphère contrastant avec celle de la rue : cariatides soutenant le porche, vigile avec tableau luminescent, décoration bleue vacances d’écrans bleu vacant. La voix de Bertrand M., chaude et bien timbrée à l’adresse de son assistante, l’avait précédé, main en avant, sourire, bienvenue. Autour, peu de bruit, les moteurs des ordinateurs, quelques conversations à bas bruit dans l’open space, une musique discrète aussi sud-américaine que la grenouille fluorescente qu’Anaëlle G. venait de lui proposer.

*

Pour la première rencontre du quatuor, la réunion se tint en un lieu neutre, au premier étage d’un grand café du centre, peu après dix-neuf heures. Pendant qu’ils attendaient Philémon K., rituellement en retard, Tierceline I. avait déjà fait montre de grandes capacités de raisonnement et d’argumentation, à la satisfaction de B.M., dont A.G. percevait la fierté non sans s’interroger sur la nature exacte leurs liens. Tierceline I. était jeune et jolie, la peau mate, les yeux noirs brillants, et penchait sa tête dans un sens ou dans l’autre au gré de ce que l’interlocuteur disait. Elle avait été formatée par une grande école et énonçait fréquemment ce qu’elle avait à dire en trois points, structure héritée d’un usage abusif de la bullet-point list, dont elle tentait de dissimuler le systématisme par des échappées analogiques vaguement poétiques comme des micro-frisures distraites.

Philémon K., qu’A.G. connaissait depuis le temps de leurs études, ne parlait pas
fort ; il fallait tendre l’oreille voire le faire répéter.
Sa petite musique scientifique mâtinée d’une légère ironie permanente était parfois traversée de brusques éclairs d’autoritarisme : il savait. Il balayait, ajoutant le geste à la parole, triturant sans se lasser le moindre objet situé dans le rayon de ses avant-bras. Anaëlle G. avait fondé ses espoirs sur une alchimie particulière lorsqu’elle avait pensé à lui pour le ou la ***, nom encore officieux de leur micro-lobby naissant ayant pour finalité la restauration de la transcendance incluant l’hybridation. Il ne fallait probablement plus songer à contrer la soif d’hybridation de leurs contemporains, autant l’inclure dans le propos liminaire.

La science des espèces animales ayant des vertus apaisantes sur l’esprit, P.K. était tout indiqué pour concourir à l’essor de leur idée. Et le rôle de la grenouille fluorescente parfait dans ses contours pédagogiques, mystérieux, amicaux : la lumière fluorescente, qui nécessitait l’absorption de lumière, ne se produisait pas dans le noir total, différant en cela de la bioluminescence, phénomène dans lequel les organismes émettent leur propre lumière engendrée par des réactions chimiques. La fluorescence était une sorte de lumière intelligente, humaine, de savoir, de sagesse : la possible lumière de la transcendance. Une lumière culturelle, le contraire de divine…

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Préciser l’étonnement : ce n’est pas tous les jours qu’une espèce de grenouille vivant dans les forêts d’Amérique du Sud représente le premier cas de batraciens fluorescents au monde. L’étonnement était un sujet courant mais oublié, négligé, peu traité : pour la cohésion sociale et donc la limitation des conflits, la capacité d’étonnement pouvait permettre que le ciment social prenne, et qu’il y ait défense de valeurs communes par contamination d’étonnements successifs…

Les grenouilles ? Elles font partie du bazar, comme le reste ; elles existent. Elles sont livrées avec le mode d’emploi de la science. Des expérimentations, des débouchés thérapeutiques possibles, des applications pour lesquelles on investit, la fortune de laboratoires qui se ruent les premiers sur la découverte. La science observe : la fluorescence avait déjà été observée chez les insectes, oui, mais pas encore sur les batraciens. Et si la caractéristique est observée chez les amphibiens, alors c’est une révolution, d’autant plus que la fluorescence observée est intense. Les espèces, leurs disparitions, mais aussi leurs modifications, tout ce qui reste encore à découvrir.

La rainette ponctuée, autrement dite Hypsiboas punctatus, foncièrement banale, émet une lumière bleue-verte lorsqu’elle est exposée sous une lumière ultra-violette (en plein jour, cette grenouille arboricole apparaît plutôt jaune, avec des taches rouges). Restait encore une inconnue : étant donné que l’observation avait eu lieu sur des grenouilles en captivité, la fluorescence n’était-elle pas une réponse défensive à une captivité imposée ? L’expression d’un stress amphibien ? Un truc cosmétique de grenouille facétieuse ? Voire de grenouille factieuse aux capacités de révolte lumineuse ?

Malgré sa disponibilité très visiblement affable, il ne restait à Bertrand M. que peu de temps avant son prochain rendez-vous. Il proposa à A.G. de se revoir ultérieurement tout en trouvant son idée de relier les batraciens fluorescents argentins avec la transcendance très intéressante. Il lui parla de Tierceline I. qu’il mettrait bien dans la boucle de la transcendance fluorescente. Et conclua qu’avant d’aller taper aux portes des ministères, il leur fallait faire une étude approfondie, et que lui, B.M., était d’accord pour engager quelques fonds dans l’investigation préalable.

Anaëlle G. approuva et balança encore quelques thèmes pour leurs prochaines rencontres : intelligence collective, nouvelles modalités de l’amour, hybridation des cultures, mais un peu en vrac sur le pas de la porte, à peaufiner, hein. De son côté elle pensait à Philémon K. pour approfondir la réflexion tout en équilibrant le groupe sur une base à nombre pair.

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Anaëlle G. se tenait devant Bertrand M. et commença, une fois que celui-ci eut fini d’exposer ses vues, d’exposer les siennes. Naturellement, elle ne commença pas par la phrase qu’elle avait prévu de dire, et peut-être ne la dirait-elle pas, tout dépendrait de la direction prise par l’entretien. Et avant de solliciter de hauts fonctionnaires aux intérêts souvent contradictoires – les uns, par essence défenseurs de l’ordre établi et des hiérarchies, des protocoles et des célébrations ; les autres, prêts à tout pour noyer les différences dans une grande kermesse du savoir dévalué au nom de l’égalitarisme – elle commençait son tour de table avec des communicants au sens large.
C’est précisément ce à quoi elle avait décidé de sensibiliser B.M. et d’autres : le sens large, l’approximation, la dilution, le nivellement par le bas, l’accélération des déroutes et des chutes, le déficit de transcendance.

B.M. écoutait attentivement A.G. sur la restauration du nom de famille porteur de transcendance ; la transmission des valeurs passe aussi par le fardeau symbolique que chaque individu se traîne : s’il n’a plus rien à traîner, il n’a plus de poids, il flotte dans l’éther de l’indifférenciation, il grogne, il geint, il attaque au couteau. Si les gens se tutoient et s’appellent par leurs prénoms ou leurs pseudos, c’est la grande camaraderie généralisée, et le début de la guerre totale. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, il fallait lester l’individu plutôt que de le délester complètement…

Le raccourci emprunté par Anaëlle G. opérait sur Bertrand M. un curieux mélange réactif, qu’elle s’empressa de corriger, à la vue de ses sourcils froncés : la grenouille fluorescente argentine lui fut alors d’un grand secours. Rien de tel qu’un peu d’exotisme animal pour détendre l’atmosphère. Et c’est par elle, cette petite grenouille captive, qu’elle le tint, lui, dans le petit bocal où B.M. la recevait :

  • Du côté des grenouilles, il y a un enchaînement de questions : on ne sait pas très bien pourquoi les animaux ont cette aptitude à la fluorescence, mais on pense que cela pourrait leur être utile pour communiquer, se camoufler ou attirer un partenaire.
  • Et du côté de la science, le schéma fourni par le petit batracien amphibien s’inscrit clairement dans la grande course aux innovations, et ouvre à un profit possible.

La science, ultime rempart contre le désespoir. Des révolutions possibles pour le bien de l’humanité. Par l’étonnement.

UN ROMAN DES JOURS RAPIDES : devoir de sincérité à l’égard d’une pieuvre mentale

jour 17 – Pour assassiner le paysage, VM le regarde longtemps. Assis comme debout, il est un sphinx qui a cessé de poser des questions, ou n’en a jamais posé ; il a volontairement choisi un périmètre très petit. Ou le périmètre l’aurait choisi, incité se poser là, dans cette encoignure, sur ce morceau de terrasse d’environ quatre mètres carrés, d’où personne ne peut l’attaquer de dos.

Mais ce n’est pas la question : personne ne songerait désormais à l’attaquer de dos. L’ennemi s’est dilué. La conception de l’ennemi dilué exclut le face et le contre, le devant, le dos, exclut le corps, les contraires, exclut pratiquement la pensée.

De onze heure à midi et dans quatre mètres carrés, VM oublie la pieuvre, oublie son devoir de sincérité à l’égard d’une pieuvre mentale. Plus rien n’est assez grand pour les œuvres : le repli de VM dans un espace-temps aussi mesuré qu’une heure et quelques mètres carrés, serait mû par une assignation à résidence ; c’est incompatible, et pourtant.

La fulgurance de son esprit, d’avant, à laquelle il croyait, tout en imaginant la fin de l’identité, s’est réfugiée dans son visage, qui a changé au point qu’il est méconnaissable. Mais intéressant.

FIN

 

 

UN ROMAN DES JOURS RAPIDES – jour 16

jour 16 – VM se tient debout, sur un trottoir, non loin de son bout de terrasse. Il s’est déplacé, de quelques mètres. Il est bronzé ; ses cheveux sont extraordinairement propres, coiffés, peut-être ; ses ongles, visibles lorsqu’il tire sur sa cigarette, ont été passés au blanc. Il est long et élégant. Lorsqu’il soulève sa semelle, cependant, les picots des mocassins ont disparu, elle est lisse. Tout indique un renouveau du VM. Il porte des lunettes fumées et des mocassins, des bracelets de pacotille à ses poignets frêles, son profil de cliché (taillé dans un silex) dénote une attention aigüe à l’environnement, attention impossible à lui supposer lorsqu’il est assis sur son lopin de terrasse et qu’il regarde droit devant lui. Il se tient devant une boutique, comme s’il en était propriétaire, ou qu’il surveillât le magasin, les entrées et les sorties.

Sa chemise à motifs indiens discrets frappe moins que la chemise hawaïenne mais confirme un changement. Et puis il est bronzé, comme s’il avait fait un héritage qu’il aurait claqué en une seule fois aux Bahamas.

VM n’est plus le même, non seulement depuis 1994, mais depuis quelques jours, VM s’est transformé, il ne résiste pas aux saisons, il est devenu italien, ou grec. Pour le plus grand plaisir des amateurs de héros transformés. Une grande femme noire habillée en noir juchée sur des sandales noires sort de la boutique pour lui demander son avis. Le monde s’est inversé à cette seconde-même.

VM ne se souvient pas de Fernando, ne se souvient de personne. Droit comme s’il était devenu son propre réverbère, il ne paye plus rien ; entrant avec la femme noire dans la boutique, il se perd en quelque sorte dans un fleuve de longévité.