UN ROMAN DES JOURS RAPIDES – jour 12

jour 12 – Il se souvient aussi, encore plus loin, 1976, d’une femme, peut-être la même ?, avec des mules en bois, rouges, et blanches de brides, en Italie, solarisée, à Rome, à l’arrière d’un Vespa, et lui qui conduit. Il se souvient comme s’il ne s’agissait pas de lui. Le scooter est près du Colisée, ils montent, ils rient, la fille, très jeune, brune bouclée comme la Marilyn des débuts, porte une robe fluide, il ne souvient pas la couleur, il lui avait acheté une robe. Impossible de se souvenir du spectre, dans les bleus ? les verts ? les rouges ? tous ensemble ?

Elle avait ramené les pans de la robe sous elle, avait calé ses mules sur les cale-pieds exigus, et roule ! collée à lui. Il n’avait jamais conduit de scooter, ça sautait dans les nids-de-poule, l’atmosphère était poussiéreuse, une canicule s’était abattue sur l’Europe, une sécheresse monstre, un avant-goût des désastres futurs. Ils étaient rentrés au camping ensuite, la fille s’ennuyait, lui avait pris un livre et lu. Il lisait alors dès qu’il pouvait, très attentivement, lentement, longuement, comme s’il se recueillait dans la page.

L’esprit italien s’est dissipé, et avec, les ocres, le soleil, la cassate rayée. VM vit dans la tête de quelqu’un. Il se pénètre de l’esprit d’Italie, il devient plastique à ce point d’être là et ailleurs, devant sa petite table de café dehors, dans son angle de terrasse. Le soleil n’arrive pas, pas encore. Il est vidé de ses forces. La foule le traverse ; il est dans chaque regard et l’Italie nulle part. Aucun scooter visible ne lui rappelle rien, il y en a trop, de trop de sortes, avec trois roues, des nuées de vrombissements desquels ne se détache aucune idée formulable. Il ne s’y habitue pas, ou difficilement. Les glissements de son terrain intérieur sont devenus bien trop importants ; l’étanchéité entre l’intérieur et l’extérieur est déficiente ; parfois il ne se conjugue plus.

Ce pourrait être une défaite : celui qui ne serait pas, ou plus. Personne n’accorde de l’importance à ce grand type tous les jours ici, ses gestes mesurés en une direction, sa coiffure relativement stricte bien qu’asymétrique, raie de côté à l’ancienne, enflure d’une partie de la chevelure rejetée en arrière, sa parole rare. Classique, veste, chemise sombre, col roulé quand il fait froid. Et plat du jour pas tous les jours.

 

 

Auteur/autrice : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 / L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016 / pipelette dancing, Editions louise bottu, 2022 / L'homme en bleu, Julien Nègre éditeur, 2022 / Introduction au sommeil de Beckett, Julien Nègre éditeur, 2023 / En robe orange, Julien Nègre éditeur, 2024 / & textes dans des revues : larevue* 2019, 2020, 2021, 2022, 2024, Revue Rue St Ambroise (n° 45, 2020), TXT n°33 (2019), Jungle Juice (#6, 2017), + sur le web : Atelier des auteurs P.O.L, remue.net, libr-critique…

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