comment écrire et que ça fasse silence

 

 

J’ai un projet : devenir fou.
Fiodor Dostoïevski, in Correspondances, Lettre à son frère, 1839

tam-tam et être mou de naissance
cette distance qui nous sépare

où est tristesse
où injustice
quel est ce destin sans vertèbres ?

trop de mots dans le métro de mots

dans le métro il rapportait
une marionnnette de Prague
petit personnage des rivières

mélancolie coulissante
animaux sous tension

langue d’une mouche sur pédoncule de figuette
langue longue
précise
acharnée
raffinée délicate

voix des conversations
supérieure à voix des téléphones
je suis une cacahuète

toute mère égale par ailleurs
géopolitique du moi

pratique de la déviation
contre
normalisation des affects

un effet de résolution
jamais ne calmera
le bouillonnement de la question
dans l’écoulement du temps.

 

du lilas sec dans les cheveux

 

« nous ne sommes plus le personnage principal »
les choses comme on les pense, comme on y pense

c’est à quelqu’un qu’on dit ce qu’on dit
on adresse quelque chose

la poésie contemporaine ne vaut pas une cacahuète
la poésie ne vaut rien, elle est risible

la plupart du temps il faut y aller
ne pas mégoter, ne céder sur rien, se déhancher et avancer

celui qui tient le flingue à condition qu’il ne s’enraye pas
celui-là a raison avec le regard

les vieilleries ou choses anciennes comment les appeler,
les vieux machins irritent comme de la verroterie

une fois morts, ils vivent encore
alors on rit en ouvrant bien la bouche et revient l’enfance.

 

> ma douleur provient des pierres sèches >

 

 

 

un

un

un

un &

ça ne revient pas

(ça secoue ça remue c’est infime)

(ça se trémousse c’est pauvre ridicule risible)

provenir est un / ou est n’est pas ce / chemin illisible

désormais illisible

qui traverse (qui c’est qui ? tant que plutôt quoi )

qui traverse remonte / de la potée originelle

ses accidents ses détours ses nœuds ses réverbères /

                                                                Martha Jungwirth, 131 oeuvres récentes sur papier (détail)

<<< tout ça >>>>>>>>

 

 

commençons par la fin du symptôme
carnet ouvert à plat sur table basse
carnet jaune et blanc dos scotché
étiquette mentionnant deux dates
entre deux années,
d’une durée d’environ dix-huit mois,
commençons par ce petit carnet
à petits carreaux zébré de couleurs vives

la fin du symptôme est datée de douze
de septembre douze
et avec, une question :
”que voulez-vous faire ?”
ou plus exactement et moins élégamment
”qu’est-ce que vous voulez faire ?”

Le ciel est à tout le monde
est un magasin de jouets de son enfance ;
il fallait bien que quelque chose changeât,
que dans le décor la peinture s’écaillât
que des cris cessassent de résonner
que des objets changeassent de mains
que des livres s’écornassent

et puis, lassée des jeux de langue
des constructions verbales
des concordances de temps
gavées de crème et de meringue,
soudain la pavlova du ”tout ça” fondrait
au caniveau du temps perdu
& en violet s’écrirait :
je peux comprendre les vieillards
sur le banc d’un quartier
qu’ils n’ont jamais quitté

commençons par la fin du symptôme
et le principe de la répétition
commençons par les spires de l’escargot
et sa course lente dans l’allée
commençons par le tournage en rond
commençons par ne rien commencer
commençons par changer de page
commençons par ne rien changer
laissons le carnet ouvert à plat
& le ”tout ça” naviguer à l’envers…

< Parce que tout ça, ça rate, tout ça, ça rit, tout ça, ça rêve. >
Jacques Lacan, Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005

Sarah Sze, Tracing Fallen Sky, 2020
                                                              – Fondation Cartier, Installation in situ, 2025 –

 

Le petit gilet gris Tin’-gue-ly.

 

 

Elles s’appuient à la rambarde, la petite, la grande, au bord de l’eau. La petite a écarté ses bras pour s’accrocher à la barre la plus haute, se hissant légèrement sur ses pieds chaussés de souliers et socquettes blanches.
La grande tient un sac à main à peu près au même niveau que la barre. Elle est légèrement de biais, non pas penchée sur la petite, mais un peu de biais. On voit ses pieds dans des socques plates à la semelle préformée, en bois, comme les Allemandes en portaient dans ces années 60 l’été. Elle aime les Allemands et l’Allemagne.

Elle est vêtue d’une jupe en pied-de-poule et d’un pull ras-du-cou à manches courtes possiblement beige. On ne peut pas savoir, la photographie est en noir et blanc. Elles sont séparées par un espace. La petite porte un petit gilet gris clair tricoté par sa mère. La grande, c’est sa mère. La petite a huit ans, la grande vingt-huit. Elles sont à Bâle. Le père aurait pris la photo.

Ils sont allés voir Tinguely, ses machines inutiles. La mère dit Tin’-gue-ly comme si elle le connaissait bien. La petite entend le bruit des machines qui répètent le bruit sans rien fabriquer. L’entend comme l’exacte métaphore du monde : beaucoup de bruit pour rien.

lorsqu’il y a le jour trop de jour

 

[pour Frank Ronan]

laissant le piano et ses trilles
ses ralentis ses insistances
aller
un carré d’enveloppe un peu d’encre
un timbre Septembre

l’écrivain irlandais du fond de ma mémoire
mon voisin à la campagne
les roses trémières qu’il plantait
éclosaient comme il respirait

jour de grève

nous avions autour de trente ans
au bout du village
il écrivait comme il respirait
ses roses trémières noires
avaient éclos dans mon jardin
dessinant des lianes devant la rivière
invisible

jour de blocage

temps rabattu comme un trench
pans ceinturés
silhouette sur le chemin
près des ânes et des ronces
dans la fraîcheur toujours redite
de septembre

autre ailleurs du jour qu’il y a
trop de jour

                                                                                                          détail de l’exposition Art brut au Grand Palais