ce qui nous arrive nous banalise

 

Le temps : j’étais dans ma salle de bains, et j’ai regardé la serviette de pieds, c’était juste avant que je la prenne, que je la dépende (elle est en hauteur, suspendue, pincée à un barreau circulaire en hauteur), et j’ai pensé à toutes ces années ou plutôt à tout ce temps qui s’est écoulé depuis que j’existe, depuis très très longtemps toute cette espèce d’impression de coagulation, que je ne comprenais pas,

où était parti le temps, je ne comprenais pas en regardant cette serviette de bain pour les pieds, cette serviette de pieds, je ne comprenais pas où était passé le temps, où était parti le temps.

La verticalité de la serviette qui n’est pas une serviette, mais je ne sais pas comment ça s’appelle, cette verticalité figurait tout le temps passé depuis que je suis née, c’était pas un immeuble c’était une serviette, c’est-à-dire quelque chose de mouvant ; parce que le temps n’est pas rigide, n’est pas fixe, mais la serviette, qui est un morceau de tissu, pendu verticalement, peut représenter verticalement, peut représenter ce temps qui a disparu.

je ne voudrais plus ne pas (sauf si)

 

 

nous ne sommes plus le personnage principal
avait-elle déjà écrit et récrit en un temps
où le monde avait tourné le dos
le monde ou elle comment savoir
le monde comme un indéfini auquel
elle appartenait auquel elle appartint
auquel un appartement donnerait consistance
la contiendrait la régulerait l’obligerait
à rester là à stationner par maladie par canicule
par abandon par négligence

nous ne sommes plus le personnage principal
avait-il dit lorsqu’une échographie lui avait été présentée
un nouveau-né en formation
que lui mourrait peu d’années après avoir dit la phrase
que les phrases ne s’enchaînaient plus naturellement
entre sa fille et lui
qu’il souffrait de maladies fatales superposées

nous ne sommes plus le personnage principal
nous ne sommes plus le personnage
nous ne sommes plus
nous ne sommes
nous
qui sommes-nous ?
que sommes-nous ?

                                                                            essai sons pour une rencontre, chantier « pidou », surveillance

à travers le piano impossible

 

 

Absolument rien de la description ou de la narration ne fait le poids
(ne pondère) des mots. La littérature n’est ni un récit ni un raconter ni une vision…
probablement la nécessité de peser en mots.
14 août 2013, petit carnet jaune foncé, dernière page.

 

il s’agit des lieux d’antan
des lieux douloureux
comme des amandiers
des chutes d’amandes à terre
des plateaux horizons
d’un infini du paysage
d’une beauté si falsifiée
que même le mot chute
comme les amandes

 

de ces lieux impossibles
par le son
par l’image
par le texte
impossibles comme le piano
interdit par la gravité
des notes qui chutent
comme les amandes
& restent à terre.

                                                                                                                        l’écriture d’un tilleul vénérable

 

comment écrire et que ça fasse silence

 

 

J’ai un projet : devenir fou.
Fiodor Dostoïevski, in Correspondances, Lettre à son frère, 1839

tam-tam et être mou de naissance
cette distance qui nous sépare

où est tristesse
où injustice
quel est ce destin sans vertèbres ?

trop de mots dans le métro de mots

dans le métro il rapportait
une marionnnette de Prague
petit personnage des rivières

mélancolie coulissante
animaux sous tension

langue d’une mouche sur pédoncule de figuette
langue longue
précise
acharnée
raffinée délicate

voix des conversations
supérieure à voix des téléphones
je suis une cacahuète

toute mère égale par ailleurs
géopolitique du moi

pratique de la déviation
contre
normalisation des affects

un effet de résolution
jamais ne calmera
le bouillonnement de la question
dans l’écoulement du temps.

 

du lilas sec dans les cheveux

 

« nous ne sommes plus le personnage principal »
les choses comme on les pense, comme on y pense

c’est à quelqu’un qu’on dit ce qu’on dit
on adresse quelque chose

la poésie contemporaine ne vaut pas une cacahuète
la poésie ne vaut rien, elle est risible

la plupart du temps il faut y aller
ne pas mégoter, ne céder sur rien, se déhancher et avancer

celui qui tient le flingue à condition qu’il ne s’enraye pas
celui-là a raison avec le regard

les vieilleries ou choses anciennes comment les appeler,
les vieux machins irritent comme de la verroterie

une fois morts, ils vivent encore
alors on rit en ouvrant bien la bouche et revient l’enfance.

 

> ma douleur provient des pierres sèches >

 

 

 

un

un

un

un &

ça ne revient pas

(ça secoue ça remue c’est infime)

(ça se trémousse c’est pauvre ridicule risible)

provenir est un / ou est n’est pas ce / chemin illisible

désormais illisible

qui traverse (qui c’est qui ? tant que plutôt quoi )

qui traverse remonte / de la potée originelle

ses accidents ses détours ses nœuds ses réverbères /

                                                                Martha Jungwirth, 131 oeuvres récentes sur papier (détail)