je ne voudrais plus ne pas (sauf si)

 

 

nous ne sommes plus le personnage principal
avait-elle déjà écrit et récrit en un temps
où le monde avait tourné le dos
le monde ou elle comment savoir
le monde comme un indéfini auquel
elle appartenait auquel elle appartint
auquel un appartement donnerait consistance
la contiendrait la régulerait l’obligerait
à rester là à stationner par maladie par canicule
par abandon par négligence

nous ne sommes plus le personnage principal
avait-il dit lorsqu’une échographie lui avait été présentée
un nouveau-né en formation
que lui mourrait peu d’années après avoir dit la phrase
que les phrases ne s’enchaînaient plus naturellement
entre sa fille et lui
qu’il souffrait de maladies fatales superposées

nous ne sommes plus le personnage principal
nous ne sommes plus le personnage
nous ne sommes plus
nous ne sommes
nous
qui sommes-nous ?
que sommes-nous ?

                                                                            essai sons pour une rencontre, chantier « pidou », surveillance

à travers le piano impossible

 

 

Absolument rien de la description ou de la narration ne fait le poids
(ne pondère) des mots. La littérature n’est ni un récit ni un raconter ni une vision…
probablement la nécessité de peser en mots.
14 août 2013, petit carnet jaune foncé, dernière page.

 

il s’agit des lieux d’antan
des lieux douloureux
comme des amandiers
des chutes d’amandes à terre
des plateaux horizons
d’un infini du paysage
d’une beauté si falsifiée
que même le mot chute
comme les amandes

 

de ces lieux impossibles
par le son
par l’image
par le texte
impossibles comme le piano
interdit par la gravité
des notes qui chutent
comme les amandes
& restent à terre.

                                                                                                                        l’écriture d’un tilleul vénérable

 

comment écrire et que ça fasse silence

 

 

J’ai un projet : devenir fou.
Fiodor Dostoïevski, in Correspondances, Lettre à son frère, 1839

tam-tam et être mou de naissance
cette distance qui nous sépare

où est tristesse
où injustice
quel est ce destin sans vertèbres ?

trop de mots dans le métro de mots

dans le métro il rapportait
une marionnnette de Prague
petit personnage des rivières

mélancolie coulissante
animaux sous tension

langue d’une mouche sur pédoncule de figuette
langue longue
précise
acharnée
raffinée délicate

voix des conversations
supérieure à voix des téléphones
je suis une cacahuète

toute mère égale par ailleurs
géopolitique du moi

pratique de la déviation
contre
normalisation des affects

un effet de résolution
jamais ne calmera
le bouillonnement de la question
dans l’écoulement du temps.

 

du lilas sec dans les cheveux

 

« nous ne sommes plus le personnage principal »
les choses comme on les pense, comme on y pense

c’est à quelqu’un qu’on dit ce qu’on dit
on adresse quelque chose

la poésie contemporaine ne vaut pas une cacahuète
la poésie ne vaut rien, elle est risible

la plupart du temps il faut y aller
ne pas mégoter, ne céder sur rien, se déhancher et avancer

celui qui tient le flingue à condition qu’il ne s’enraye pas
celui-là a raison avec le regard

les vieilleries ou choses anciennes comment les appeler,
les vieux machins irritent comme de la verroterie

une fois morts, ils vivent encore
alors on rit en ouvrant bien la bouche et revient l’enfance.

 

> ma douleur provient des pierres sèches >

 

 

 

un

un

un

un &

ça ne revient pas

(ça secoue ça remue c’est infime)

(ça se trémousse c’est pauvre ridicule risible)

provenir est un / ou est n’est pas ce / chemin illisible

désormais illisible

qui traverse (qui c’est qui ? tant que plutôt quoi )

qui traverse remonte / de la potée originelle

ses accidents ses détours ses nœuds ses réverbères /

                                                                Martha Jungwirth, 131 oeuvres récentes sur papier (détail)

<<< tout ça >>>>>>>>

 

 

commençons par la fin du symptôme
carnet ouvert à plat sur table basse
carnet jaune et blanc dos scotché
étiquette mentionnant deux dates
entre deux années,
d’une durée d’environ dix-huit mois,
commençons par ce petit carnet
à petits carreaux zébré de couleurs vives

la fin du symptôme est datée de douze
de septembre douze
et avec, une question :
”que voulez-vous faire ?”
ou plus exactement et moins élégamment
”qu’est-ce que vous voulez faire ?”

Le ciel est à tout le monde
est un magasin de jouets de son enfance ;
il fallait bien que quelque chose changeât,
que dans le décor la peinture s’écaillât
que des cris cessassent de résonner
que des objets changeassent de mains
que des livres s’écornassent

et puis, lassée des jeux de langue
des constructions verbales
des concordances de temps
gavées de crème et de meringue,
soudain la pavlova du ”tout ça” fondrait
au caniveau du temps perdu
& en violet s’écrirait :
je peux comprendre les vieillards
sur le banc d’un quartier
qu’ils n’ont jamais quitté

commençons par la fin du symptôme
et le principe de la répétition
commençons par les spires de l’escargot
et sa course lente dans l’allée
commençons par le tournage en rond
commençons par ne rien commencer
commençons par changer de page
commençons par ne rien changer
laissons le carnet ouvert à plat
& le ”tout ça” naviguer à l’envers…

< Parce que tout ça, ça rate, tout ça, ça rit, tout ça, ça rêve. >
Jacques Lacan, Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005

Sarah Sze, Tracing Fallen Sky, 2020
                                                              – Fondation Cartier, Installation in situ, 2025 –