petite production vivrière

Vendredi 9 octobre 2009

Ils sont autour, ils me parlent ; je suis entourée de bons princes. Nous lisons nombre de livres, nous sommes tenus par moult sortilèges, nous n’avons plus peur, nous avançons, fiers, nous dansons des danses compliquées, un tout petit peu rigides, nous voulons le bien des populations. Pour cela, nos colonnes vertébrales doivent être parfaitement entretenues : nous ne devons en aucun cas plier l’échine, en aucun cas travailler.

Sur la grande carte du monde, désormais trop petit, nous piquons des destinations dont nous imaginons sans mal la situation politique. Pas fameuse. Et les princes de hocher la tête. Nous déplaçons les épingles à tête ronde en évitant toute logique. Nous tentons de régler les conflits et attribuons le Nobel de la Paix à un président nouvellement élu, après avoir longuement hésité. Parallèlement, nous attribuons un autre prix à une femme qui n’a pas démérité, mais avec circonspection. Nous n’avons plus aucune confiance et donnons un nom de code à ce prix, que nous oublions aussi vite.

Quand j’éteins la lumière, le soir, les princes disparaissent discrètement, ils ont d’autres rendez-vous.

……tuuup tuuup tuuup……

“Vous avez de la chance, d’habitude je n’en ai pas…vous savez, c’est très rare, c’est parce que ma fille m’en a amené l’autre jour…Des fois, j’ai envie de rire, parce que je sais que c’est bon de rire,  mais je me dis elle va me prendre pour une folle si elle m’entend rire toute seule…C’est dur parfois, de ne pas pouvoir exprimer ses sentiments à quelqu’un ; je passe beaucoup de temps à ne parler à personne, et puis celle du rez-de-chaussée, elle voudrait bien, mais j’ai pas d’atomes crochus avec elle… Elle me propose sans arrêt de faire mes courses, mais je ne veux pas, je veux garder mon indépendance ; je ne l’aime pas, qu’est-ce que vous voulez ! Elle est gentille, mais bon, je ne vais pas me forcer, à quatre-vingt-cinq ans, on ne se force plus, c’est comme ces clubs de vieux, c’est d’un triste !…
Je voulais vous demander, c’est quoi cette sonnerie que j’entends parfois, ça fait tuuup-tuuup-tuuup, je me demande ce que c’est, ça ne me dérange pas mais je  me demande !…Vous en revoulez un petit ? L’Ambassadeur, c’est mon apéritif préféré ; souvent je n’en ai pas, mais là, c’est ma fille, avec les petits gâteaux au fromage, vous avez de la chance !…
Je m’ennuie, vous ne pouvez pas savoir comme je m’ennuie, et ne pas pouvoir lire, vous comprenez, la télé, au bout d’un moment on en a marre, et puis les films intéressants, c’est toujours tard le soir…Vous me direz, je pourrais avoir un magnétoscope, mais c’est trop compliqué, je ne me vois pas faire ça, faut le programmer, je ne suis pas moderne, moi !…Ce qui me manque aussi, c’est le cinéma, c’est pas très loin la place Clichy, mais le problème c’est ces foutues jambes, elles ne me portent plus du tout, et il est hors de question que je m’habitue à marcher avec une canne, après, on ne peut plus s’en passer…
J’espère que ça ira mieux après l’opération, parce que vous voyez, avec cet oeil, j’essaie de lire, et je vois tout en double et flou, c’est très énervant…Cette journée m’a énervée, pourtant je suis plutôt calme, je me demande bien pourquoi cette infirmière n’est pas venue, elle savait qu’il y avait trois piqûres à faire les trois jours précédant l’opération, et elle ne prévient même pas…L’infirmier de SOS Infirmières ne peut pas venir avant minuit, enfin, c’est déjà bien que quelqu’un vienne, j’ai demandé combien c’était, 130 francs, ça va, c’était pas la peine de déranger un médecin…Je comprends que vous n’ayez pas voulu me faire la piqûre, quoique moi, les piqûres, c’est moi qui les faisais à mon mari, je ne faisais pas venir d’infirmière, fallait en faire tous les jours…
Ça me fait plaisir que vous soyez passée prendre l’apéritif, ça change, vous, c’est le porto, vous aimez bien le porto, hein ?!…”

• Dimanche 3 novembre 1996 •  
texte publié par Fred Wallich sur son site toonet

dans ma très courte série « Parution arbitraire » conçue à destination de la « toile »,
vocable d’époque

au point mort

Vendredi 13 novembre 2009

Il marche le long de la digue. Il slappe négligemment ses espadrilles archi-usées sans se rendre compte, il les traîne, nonchalamment. Il a dû être beau, on le suppose. Sa chemise est un peu déchirée là, vers la manche, et là, vers le pan sur l’estomac. Il marche en balançant un vieux tricot sans couleurs, c’est comme ça que sa mère disait pour dire pull : tricot, mets ton tricot. Les cheveux lui manquent, ceux qui lui restent sont un peu longs et gras. C’est Nice ou une ville dans le genre, la mer n’est pas très causante, juste un petit bruit comme si elle avait honte. Il marche sans but. Il ne veut plus se poser la question de quand il aura faim ou soif, ou de quand un autre de ces besoins qui le font humain, le ramènera à l’organique. Une fois qu’il aura fait le tour de la Terre, il sera débarrassé de ses besoins. Il ne se rappelle plus ce qu’il fait là. De temps à autre il s’arrête pour scruter ses espadrilles comme si elles allaient parler, lui livrer l’oracle, lui indiquer la direction, mais rien ne vient alors il continue.

 

brouillon petite forme

21 mai 2007 (soi-disant)

De cette sorte de rien qui fait que années 60 sonne très connu, banal, archi-vu, testé et approuvé, rock’n roll, soubresauts de l’histoire occidentale, bas nylon et Kennedy. Très pauvre instruction de l’histoire ; bilan maigrelet,
vous repasserez.

Je me lamente et me tords dans ce vestiaire prolifique, à manipuler à l’arraché des cintres empilés, étouffant et froissant les vêtements, dans cette odeur de vieille poudre de Madame. Labyrinthique, pire qu’un entrepôt d’archives souterrain, l’endroit n’est pas brillant question éclairage, moi non plus question pas brillant, donc, j’ai les bras épuisés à tirer comme un forcené chaque manche pour examiner des vestes incongrues, mais les ordres sont les ordres. Trouvez-vous un écossais en base bleue pour faire figure. De quoi j’aurais l’air ? C’est la consigne de la production, c’est très années 60, l’écossais. Oui mais en base bleue ? Vague suspicion d’un truc qui n’existe pas ; je chercherais quelque chose qui n’existe pas, je passerais tout le reste de ma vie dans ce vestiaire poussiéreux à la recherche d’un écossais inexistant, tandis qu’au-dehors le monde se modifierait à vue, et moi je serais toujours là à chercher
la veste indispose.

La haute verrière dispense sur ces vieilles fringues soi-disant rangées par genres, styles, types, fonctions, et tailles mais je n’en suis pas sûr, un surplomb de saleté, une aura grise surajoutant à la lumière insuffisante le souvenir des années fanées.
Quand je pense que certains les aiment tant.