[] du sable des ancêtres []

parfois je suis moins féroce, ils viennent, ils débarquent, ils vroument,
ils cabriolent, devrais-je les quitter ?
mes pieds secs circulent dans des babouches anciennes,
devrais-je les oublier ? ma mémoire les laisser divaguer comme les errants, dans une immense forêt les perdre ? 



j’ai un costume noir, je les interroge, je ne parle pas leur langue,
des fumées calment mes fureurs, des décisions, implacables,
à leur propos sont prises, que mes mains signent
après avoir classé sans suite des photogrammes enluminés



j’ai baissé la lumière et des îlots de sons recourbés se déplacent
au bout des cils du temps,
un bâton, une fois, scande les échos comme une talonnette asymétrique le trottoir ébréché des arguments perdus,

je me tiens droit,
des voix portent la distance mouillée depuis l’enfantement ruineux des ancêtres, il me reste du sable à la naissance des orteils

[28 avril 2015]


Robert FILLIOU (1926-1987)
La belette est solitaire, 1961/1972.
Lithographie sur papier kraft en 7 couleurs.

Deux chauffeurs, un sujet, 1984.

[2 mars 2004, une heure du matin]

À l’aller. Un sujet attend le bus. Soleil froid. Camionnette 93 au feu rouge. Temps d’attente trop long. Le sujet s’approche de la portière ; la vitre descend ; une question est posée : vous allez à République ?
Le rouquin beur au volant y va. Le sujet se hisse. La route et ses incidents. Le couloir de bus qui peut coûter 93 euros. Puis les présentations. Juste avant de descendre.

Au retour. Le sujet attend le bus. Soleil froid. Le sujet monte dans le bus et reste à côté du chauffeur. Conversation roule, parallèlement aux souples mouvements du levier de vitesse. État policier, Sarkozy, service public, insécurité, propagande, premier tour, en souplesse, couloirs de bus, banquettes, séparateurs, murettes, rouler, ne pas rouler, fusion des lignes, lignes de fuite… Jospin, le deuxième tour, le premier. Parler.
Le chauffeur parle : on dirait qu’ils suivent tous les chapitres de 1984 les uns après les autres.
Le sujet pense, incidemment : grands corps de l’État et abeilles anormales, mourant de mort subite, mortalité anormale des vieux par grandes chaleurs.

Puis descend. Il fait froid, beau, on est sous la droite, toute. Et les chauffeurs réchauffent (les coeurs engourdis).

La Rambour d’été est une variété ancienne de pomme, déjà citée en 1535.

 

 

Une vieille odeur de banquette

[5 octobre 2011]

Être libre.

Myriam coincée sur la banquette défraîchie dans le recoin du bar réfléchit.

Être libre.

Ses doigts enserrent la tasse, mais elle ne boit pas, elle enserre et repose, elle enserre et ne desserre pas.

Elle tient l’objet.

Être libre et tenir quelque chose.

Elle repose la tasse et se détend dans le fond de la banquette, dont une odeur passe au ras de ses narines.

Une vieille odeur de banquette.

de nombreux apitoiements et un zeste d’oubli

[Mercredi 21 octobre 2009]

Il n’ y a pas de raison, on se dit, pas de raison pour, à, et on balbutie.

Une jeune fille
dont les yeux restaient de longs instants dans le vide
tandis qu’aux commissures de ses lèvres se formaient d’invisibles bulles,
se tenait là.
Cette jeune fille ne nous servait à rien.
Elle avait envie de manger et de boire.
Elle était grosse mais il fallait qu’elle fût encore plus grosse.
L’occupation de manger l’absorbait entièrement.
Et alternativement elle avait besoin de boire.
Les nourritures d’aujourd’hui
sont ainsi faites
qu’elles appellent le boire,
vite,
engouffré comme un vent impérieux fait perdre un couvre-chef mal fixé
et rabattre encore les pans du paletot
sur un corps prématurément conformé aux idéaux de sa propre destruction.

Il n’y a pas de raison, on se dit, pas de raison pour, à, et on balbutie.

La jeune fille
qui ne nous servait à rien avec ses bulles à la place des paroles,
souriait de manière bienveillante,
comme si elle savait
que notre principale occupation
était de remuer du vent.
Alors rien ne se décidait à sortir de sa bouche,
tandis que son regard sans portée ne tentait aucun coup d’éclat,
ne réverbérant aucunement la connivence.

petite production vivrière

Vendredi 9 octobre 2009

Ils sont autour, ils me parlent ; je suis entourée de bons princes. Nous lisons nombre de livres, nous sommes tenus par moult sortilèges, nous n’avons plus peur, nous avançons, fiers, nous dansons des danses compliquées, un tout petit peu rigides, nous voulons le bien des populations. Pour cela, nos colonnes vertébrales doivent être parfaitement entretenues : nous ne devons en aucun cas plier l’échine, en aucun cas travailler.

Sur la grande carte du monde, désormais trop petit, nous piquons des destinations dont nous imaginons sans mal la situation politique. Pas fameuse. Et les princes de hocher la tête. Nous déplaçons les épingles à tête ronde en évitant toute logique. Nous tentons de régler les conflits et attribuons le Nobel de la Paix à un président nouvellement élu, après avoir longuement hésité. Parallèlement, nous attribuons un autre prix à une femme qui n’a pas démérité, mais avec circonspection. Nous n’avons plus aucune confiance et donnons un nom de code à ce prix, que nous oublions aussi vite.

Quand j’éteins la lumière, le soir, les princes disparaissent discrètement, ils ont d’autres rendez-vous.