[(…) mauvais est un beau titre]

 

 

tout est possible d’être dit,
même sans cercles concentriques, même sans hiatus /
les lointains s’époussètent élégamment
comme des costumes sous la nue (lapins, lucioles) /

 

tu aimes faire des phrases / les pincer avec cet instrument spécial, et les placer ici ou là en tirant la langue, oui, comme des timbres, tu comprends vite /

 

une femme, seule dans sa grande maison, n’a ni peur ni froid ;
elle ne décrit rien, n’invente rien, n’a jamais fait de politique ni de jardin, elle n’est pas une femme /

 

tout est possible d’être dit :
ils coupaient les tulipes plantées (rouges) et allaient les vendre, plus une autre sorte de fleurs (roses) ; dans les forêts résident des contes imparfaits pour un loyer modique et de sporadiques meurtres /

 

lorsqu’elle s’exprime, sa mâchoire circule latéralement, soulignant encore davantage la conviction qu’elle souhaite imprimer à son propos /

 

de nombreuses hésitations [ce n’est pas une fin mais (…)]

11 novembre 2014

nuit / forme de nuit

 

 

nuit / forme de nuit,

sans complication aucune, qui, à la mesure d’un rythme précédé (celui-là même qui est le bon, et dont la confiture vous apparaît absolument sage), tient sa couleur et sa confusion d’une étoffe légère, admirablement ceinte sur ses épaules,
nuit qui, claire et définie, aussi dessinée qu’une photographie, encore plus acérée qu’une photographie, vous tend ses nuages comme des sexes victorieux, bleu nuit, pris dans les plis relevés (mais aussi roulés) des éclairages occultes

nuit / forme de nuit,

aux dimensions rectilignes, solides, catapultées sans leurs adverbes, pratiquement sans sommation, sous les armes hargneuses des croyances finissantes (y compris en chercher le sens absent ! toujours ! encore ! à jamais !)

nuit / forme de nuit,

si obéissante au portionnement obéré du temps, et, dansant comme une gigue ivre, nuit d’occupation, au finissage équivalent à la restauration après la déception, à l’insistance du refus

[le 21 octobre 2014]

÷÷ levage, engins de levage ÷÷

C’est le lieu d’une ville, souvent central, avec des employés, qu’on pourrait bientôt apercevoir pour peu qu’on mette les pieds sur les marches. C’est ce que fait Marie : elle monte. Plutôt précipitamment et sans trébucher. Pénètre dans la mairie, au rez-de-chaussée. Derrière l’imposant comptoir, haut et large, recouvert d’un matériau imitation cuir orangé, deux bustes de femmes attendent et disent bonjour, l’une après l’autre. Deux employées de mairie auxquelles Marie rend le bonjour, mais à peine audible, et tout de suite : une brève enfilée de mots qui se termine par clés.
Les deux bustes de femmes surmontés de visages se regardent, s’interrogent. Marie ne veut pas voir l’interrogation. S’énerve quasi instantanément. Elles devraient avoir compris. Clés, quoi, clés.
Interloquées, les deux femmes s’interrogent à nouveau du regard. Sous la banque, elles peuvent actionner le dispositif d’alarme relié au commissariat. Les directives ne sont pas claires sur les circonstances du déclenchement. Pour l’instant elles s’abstiennent.

Marie redevient calme après sa brève agitation. Rien ne se parle. Alors elle prononce :
– Je cherche le bureau du conseiller aux affaires.
– Le conseiller aux affaires ?
– Oui, il me semble que c’est ce que je viens de dire. Il n’est pas décédé au moins ?
– Nous aurions du mal à vous donner l’information : un tel conseiller ne figure pas sur nos listes.
– Ah. Pourtant c’est bien la fonction qu’on m’a donnée. Ce n’est pas grave. Donnez-moi l’heure je vous prie.
– Vous avez une grande horloge là, vous la voyez ?!
– Bien sûr que je la vois, et alors ?
– Alors il y a l’heure sur le cadran.
– Oui, mais ce n’est pas celle que je demande. Auriez-vous une autre heure que celle-ci ?
– Non.
– C’est embêtant. Il faut que je la donne à quelqu’un qui me l’a demandée.
– …
– Si le conseiller aux affaires n’est pas là, je dois donner une heure à quelqu’un.
– Mais enfin, vous la voyez, l’horloge, là ?
– L’horloge, je la vois, oui.

Le conseiller aux affaires absent n’arrange pas les siennes ; si elle en croit les employées, il n’existe pas. Il porte peut-être une autre dénomination, Conseiller aux us et coutumes ? Délégué aux inconvénients courants ? Comment savoir ? S’il n’est pas là, Marie doit trouver une heure à donner.

Marie a hésité avant d’entrer, à cause des complications prévisibles avec les employées. Elle a marché depuis le port, elle a regardé les engins du port, très hauts, les mâts des engins, les poulies, les couleurs, le bleu, le jaune. Elle les a regardés, surnaturels dans leur hauteur, et bien en équilibre sur leurs grosses pattes clouées au sol.
Elle s’est souvenue du nom ensuite. Le levage. Des engins de levage.

Sète (aussi bien Calais), 25 mai 2016

pâté de maisons

[septembre 2006]

C’est le moment de faire un tour, dit l’homme au chien emmenant son chien, c’est le soir, faire le tour du pâté de maisons, dit-il à cette femme qu’il rencontre devant le restaurant, à ce moment sortent quelques convives un peu bruyants c’est une heure tardive, à cette heure pissent les chiens qu’on promène.

Arrête de sauter sur les jambes, j’aime pas qu’il me saute sur les jambes dit la femme, arrête ça dérange reprend l’homme, et toi comment ça va, on va par là le tour c’est par là, c’est bien ça fait des cadres, il aime les poteaux, là on doit revenir par là, je veux pas qu’il pisse sur les voitures.

On est en septembre, l’atmosphère est assez poisseuse, il fait encore chaud, incidemment chaud, les gens paressent dans les rues ce vendredi soir, c’est Rosh Hashanah, soudain on est en 5767, le monde entier se crispe sur la ritualisation des situations, on se fait balayer par l’actualité, on est des fétus devant la petite balayette des infos, le Pape il en est où, il est désolé, s’excuse pas, c’est déjà fini, Benoït s’écrit comme coït, et Bugaled Breizh c’est tout un peu pareil, le sous-marin qui lui est rentré dedans. On vit des miettes on serait des miettes ?

C’est pour ça que je préfère rester en-dehors du temps dit l’homme, dans une sorte de littérature, moi dit la femme, entre les deux guerres, cette époque. Oui. Rêver, ne rien faire, boire des coupes de champagne. Mais qu’est-ce qu’il a à ne pas finir de pisser il se force ce chien, t’as plus rien à pisser ça va. Pour ça faut trouver un vieux plein de fric et tu attends qu’il meure pour récupérer le magot, oui mais c’est encombrant, non, tu le prends pas trop vieux.
De la porte cochère sort un jeune homme à vélo, l’homme dit à son chien de se décaler, comme si le chien pouvait comprendre le décalage.

Cette bizarre chaleur de septembre. L’homme et la femme échangent encore quelque mots de connivence puis se séparent, ils se croisent souvent le soir.

Cornelius Norbertus Gijsbrechts, Trompe l’oeil with Studio Wall and Vanitas Still Life, 1668

le retour du rocher, probabilités –

le retour du rocher donne à l’encombrement une tonalité minérale,
nous pouvons le placer devant la mer, il ne bouche pas la vue, nous n’avons qu’une faible idée de ce rocher – il peut aussi diminuer, c’est sa qualité, son œuvre, son plaisir, son choix –

……………………………………

le retour du rocher signe une chute probable – il est signalé sur la route : chute de pierres, il s’agit parfois de rochers – la chute de rochers ou bien leur présence au bord de la mer manifeste les deux termes du monde : horizontal et vertical, et, partant, de toute matrice interprétative – abscisse et ordonnée, etc. –

……………………………………………………………

le signalement visuel par le rocher – devant la mer qui bouche ou non la vue, risquant de chuter sur la route – n’est qu’une des particularités de l’encombrement ou de l’hésitation – les autres dimensions du rocher sont prises en charge par les autres sens, et notamment la voix qui braille, soit de surprise, soit de douleur –

………………………………………………………………………………………………

or il y a le reste,
ce reste (le rocher, ou une partie du rocher) reste,
le reste a pour mission de rester et de lester une partie du temps,
le rocher va et vient, et leste,
le reste est (ou n’est qu’)un lest

 

DE L’USAGE DE LA PARANOIA EN TEMPS DE PAIX

 

[2 juin 2002]

(…) la paranoïa se retrouve à son acmé dans le besoin d’un leader qui aurait déterminé avant nous le savoir auquel nous pourrions nous confier.
Et peu importe les dégâts opérés par une telle soumission.

François Roustang, in Comment faire rire un paranoïaque ?

 

Ça ne suffira pas d’envoyer des policiers et des ? dans les banlieues.
Je ne crois pas qu’il faille plus de policiers et plus de ? dans les cités dangereuses.

La perception de l’insécurité / la lutte contre l’insécurité
J’ai bien entendu ce qu’était l’exigence de sécurité
Pas simplement des mots mais des actes
Nous avons acté
La punition la sanction
Oui, il faut une véritable politique d’immigration / d’intégration
Prendre en charge les jeunes qui sont
Il faut aussi responsabiliser les parents
Le bâti, oui, mais beaucoup plus ?

On a beaucoup parlé de l’insécurité, dit celui qui vient de prononcer 10 fois le mot

L’insécurité est le fait d’un certain nombre d’individus
Faut réguler les flux / il faut régler / traiter globalement les questions

Nous nous disons
Ce que nous venons de dire
Deuxièmement
Il est normal qu’il puisse y avoir
Et la troisième proposition que nous faisons…

Et votre stratégie pour les élections législatives ?

Faire vivre les valeurs de la démocratie
Va voir dans les campagnes où mugissent de terribles soldats
qui piétinent nos sillons qu’un sang impur les abreuve
pendant qu’un bout de banquise de 70 kms se détache négligemment du Pôle

On doit faire un travail de pédagogie, de combat politique
Et les 35 heures pour les gens d’en bas / d’en haut ?
Est-ce que ce n’était pas nécessaire ???

Je crois qu’il faut faire une distinction
Les salariés les moins protégés = les ouvriers
Il y a eu progrès collectif (dans l’euphémisation)

Partout en France les candidats
L’immigration de première deuxième génération
C’est une poussée de l’extrême-droite partout en Europe
Nous devons réfléchir à la cause de cette poussée ?

Nous n’avons pas été capables de
La question, c’est quel projet ?
Nous devons poser les questions, et y apporter des réponses

Les flux migratoires ?
Les couches populaires ?…….

La note que Musil inscrit le 2 juin 1902 dans son journal commence par les mots :
« Ein Thema für den Herrn Schriftsteller : […] ».