c’était Nietzsche

[texte lulu le jeudi 21 juillet 2016 à 18h23 puis à 18h46,
à la librairie L’humeur vagabonde, 44, rue du Poteau, 75018 Paris]

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la question de la jeune liseuse autodidacte portait entre autres sur la vie sexuelle de Nietzsche. il y avait deux choses plus exactement : la Généalogie de la morale et la vie sexuelle de N. la jeune liseuse était à l’hôpital pour des douleurs auxquelles personne ne donnait de nom. des internes se succédaient au pied de son lit, et s’interrogeaient. c’était l’été, les montagnes étaient belles : la liseuse les regardait. un paysage de montagne en été dans un hôpital, des couleurs de bleu, de vert, de brume soulevée par du bleu pur : des couleurs parfaites pour ses douleurs.

Nietzsche lui donnait envie de lire tous les autres livres, et d’abord Schopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstellung 13600178_10210348571141321_5780624164580253451_nLe monde comme volonté et comme représentation –. elle voulait forger sa solitude douloureuse en un silence élégant porté au fer rouge. elle redessinait son nécessaire silence et définissait sans cesse ce qu’elle était dans un livre ; elle écrivait dans un livre ce que les autres livres pourraient lui apporter. elle voyait des pans entiers de murs couverts de livres dans une maison qu’elle aurait un jour, une maison avec jardin et solitude, avec jardin et silence.

mais pour l’instant, et sans qu’elle sût la durée de cet instant, elle était immobilisée, et Nietzsche ne la quittait pas. elle lisait ce qu’étudiant, il écrivait : Je ne sais quel démon me souffla : rentre chez toi avec ce livre… À peine dans ma chambre j’ouvris le trésor que je m’étais acquis, et commençais à laisser agir sur moi cet énergique et sombre génie…la jeune autodidacte se voyait alors dans le tunnel du savoir avec lui, elle aussi allant vers ce livre de Schopenhauer, jalouse de sa possession, et qui lui ouvrirait les portes de la félicité supérieure.

la vie sexuelle de N. lui revenait avec inquiétude : cette question-là. si N. n’avait pas eu accès à la jouissance, s’il était pur esprit, la jeune liseuse, elle, ne l’était pas, comment ferait-elle. il y aurait un enfant dans cette maison pleine de livres, et un homme, bien qu’ils seraient incompatibles avec le silence et les livres. elle balayait l’objection et continuait de lire et d’écrire.

rampant dans le tunnel de la volonté de savoir avec Nietzsche, Schopenhauer et d’autres qui se découvriraient en temps voulu, la jeune autodidacte adhérait pleinement à cette secrète violation de soi-même, cette cruauté d’artiste, cette volupté à se façonner comme on ferait d’une matière résistante et sensible, à se marquer de l’empreinte d’une volonté, d’une critique, d’une contradiction, d’un mépris, d’une négation ; ce travail inquiétant, plein d’une joie épouvantable, le travail d’une âme volontairement disjointe qui se fait souffrir par plaisir de se faire souffrir, toute cette « mauvaise conscience » agissante, en véritable génératrice d’événements spirituels et imaginaires, a fini par amener à la lumière une abondance d’affirmations, de nouvelles et d’étranges beautés, et peut-être lui doit-on même la naissance de la beauté même…

elle comparait sa beauté intérieure et extérieure avec la laideur des gens, elle s’était approchée de la fenêtre avec sa perfusion, envahie par un profond mépris. dehors, le rythme de la petite ville accrue de ses touristes hideux répartis en grappes de familles criardes, accroissait le mépris de la liseuse et sa prédilection pour sa souffrance, sa perfusion, ses douleurs. par la fenêtre grande ouverte sur des montagnes vertes, elle ricanait des mémés vieilles avant l’âge et des touristes à la chair grasse et blanche. elle avait soif de beau avec Nietzsche.

c’était l’été de la nouvelle philosophie, mais la jeune liseuse avait décidé qu’il était temps qu’elle regardât vers l’ancienne, il lui manquait trop de bases, il lui manquait toutes les bases à vrai dire. mais elle voulait la beauté, le silence, la musique. de cela, elle était sûre. et la solitude. et les mots. il n’existait aucun texte qu’elle ne pourrait forcer avec sa volonté de savoir. la solitude l’inquiétait tout de même, pour l’enfant à venir, comment ferait-elle. elle écrivait toutes les questions dans son cahier qui ressemblait à un livre, et de cette manière accompagnait les livres qu’elle lisait.

les douleurs persistaient. on l’avait transférée dans l’hôpital d’une ville plus importante d’où elle pouvait encore moins s’évader : les fenêtres en étaient condamnées. elle était en observation pour une maladie à laquelle on n’arrivait pas à donner un nom, qu’on ne pouvait pas soigner. l’idée de la maison pleine de livres avec jardin s’éloignait. elle était angoissée, et dérangée par une vieille qui partageait sa chambre dans l’attente d’être opérée.

alors elle revenait vers Nietzsche, au rendez-vous de ses questions, Par-delà le bien et le mal : Choisissez la bonne solitude, la libre solitude, enjouée et légère, qui vous autorise à rester bons, en un sens ou en un autre. oui mais que faire de la vieille, N. ne donnait pas de réponses. et la jeune liseuse ne se sentait pas si bonne que cela ; il lui manquait une grandeur d’âme qu’elle ne savait inventer, trop prise par son corps souffrant et les bruits de la vieille.

alors elle revenait dans le tunnel ramper avec Schopenhauer, sans qui Nietzsche n’était rien, ou si peu. avec la volonté posée comme un cataplasme apaisant sur son corps et ses maux, sous la forme du vouloir-vivre dans le jardin, dans la solitude légère et enjouée de la chose en soi que nous sommes nous-mêmes, puisque nous appartenons nous-mêmes à la catégorie des choses à connaître. et la jeune liseuse autodidacte poussait un grand soupir et s’endormait enfin, vaincue.

le rouge est dans le bleu

lorsque je vais pour écrire le rouge est dans le bleu, tout s’en va, le rouge, le bleu, les autres
l’incertitude est majeure, les rêves, nombreuxIMG_20160709_143918
les bruits du bleu, les cris du rouge, les uns dans les autres,
un clapotis d’adjectifs clinquants, l’insolence de la couleur : le choc

le rouge dans le bleu, sortis de leur contexte, nus comme des vers, devant la façade, blanche
éclairée, étincelante, sans objet autre que le soleil décidé, vengeur

l’idée du bleu bruit dans la flaque du rouge : un silence pleut, dur

lorsque je vais pour écrire le rouge est dans le bleu, d’innombrables objets quêtent une probation
par exemple : deux combinaisons chair ont chuté, nouées, pour orner sans toucher le sol deux chaussures vides
leurs nuances chair n’est pas la même, l’une est plus claire, l’autre un peu plus brune

lorsque je vais pour écrire le rouge est dans le bleu,
l’étoffe soyeuse des combinaisons sans corps nouées dans les œillets du rêve jette à la nuit la fugacité des vies

à sortir de l’herbe et de ses courants

le vide est arrivé, vite arrivé il était déjà là
retrouvé sans faillir, et ses frivoles insectes
au bruit dont les sens repèrent l’ineffable
répétition à croire l’été, du vide séparés
sans aucun jamais, sans aucune obscurité

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alors que dans les courants d’herbe
bruissent cinglantes des cigales soucieuses,
l’ineffable vide répété, ce vide soucieux
pleutrement réparé organise l’idée
que les corps épuisés épousent l’été (…)

pour que je te voie, le mot

ils viennent pour qu’il y en ait un et un seul –
rudes et se bousculent, depuis le port vétuste

leur ennui brouillon viennent étouffer –
se séparent au seuil des maisons colorées

Robert Berény , 1928


une volute occupe seule l’espace là-bas

sinon une canne et un chapeau : un homme marche

 

il n’est de forme que haute : son haut-de-forme
et ces rues pentues que l’ombre découpe, brute


©Robert Bereny, 1928

 

ils viennent, encore, pour qu’il n’y en ait qu’un,
drus serrés comme semés avec irraison

des engins de levage aux pattes fines, bleus,
jaunes ensemble, pour que je te voie, le mot

:-: redevenir revenir :-:

le chien a été au musée

et pendant ce temps

langue pendante

Tchécoslovaquie envahiecapture végétale

par ce violoncelle

et des fumées sombres

des traces diffusées

le chien est au musée

et la rue s’est vidée : dans ce vide, M. passe

[reprise couturée de Rue, un texte, sans photo]

Dans une province villageoise, non loin de la mer. Un bras de mer arrive dans le village, qui suffit à la distraction coutumière des villageois. La mer dans laquelle on se roule n’est pas de mise ; c’est un village de travailleurs. On se lève le samedi matin pour faire ses civilités au marché. Et le dimanche, on chasse de très bonne heure, dans les brumes humides quand la campagne sent l’humus.

M. ne travaille pas ; elle est amoureuse de l’homme. Assis à son bureau, avec des lunettes à monture épaisse, écaille, l’homme la regarde. L’homme travaille. M. pose son pull sur le dos d’une chaise et ne sait quelle contenance se donner. L’homme corrige des copies tandis que le feu crépite dans la cheminée. Il lève le nez de ses copies et la regarde fixement. Ses yeux sont bleus, c’est une fente de bleu. M. parle, parle.
Après avoir déposé son pull, elle parle, elle est allée au marché, elle y a trouvé des bottes, regarde mes bottes elle s’extasie. Les bottes sont couleur caramel en skaï avec des talons carrés et hauts. Elle ne fait rien, elle s’ennuie, elle achète des bottes, elle achète en skaï et tente de faire croire, avec l’intonation idoine, que c’est comme si c’était du cuir, ça n’en est pas mais presque, c’en est à force de n’en n’être pas.
Elle-même, elle ne sait pas si elle est en cuir ou en skaï.

M. a marché dans le village pour essayer ses bottes. Le nez dessus, elle a regardé son reflet dans chaque vitrine. Elle ne se lasse pas de contempler ses bottes dans les vitrines éteintes. Le reflet est bien meilleur quand les lumières sont éteintes. C’est l’heure de la sieste, les magasins sont éteints. M.  croit que c’est l’heure de la sieste, mais c’est l’heure du travail, toute la journée c’est le travail. Elle erre dans le village, elle décide de trajectoires compliquées, il s’agit de ne pas se faire voir plusieurs fois des mêmes personnes. Et prépare des raisonnements pour si on l’interroge. Elle lève le menton, ferme sa bouche, se rend dure, marche fermement avec ses bottes qui la rassurent. Elle prend des angles droits après des façades aveugles et grises, s’approche de l’établissement où enseigne l’homme qu’elle aime, puis s’en éloigne. L’homme fait étudier des poèmes qu’elle a écrit, plus jeune, à des élèves qui ont son âge.

M. fume énormément, puis jette ses clopes dans la cheminée. Elle voudrait garder l’homme pour elle toute seule. Tous les hommes, M. veut les garder pour elle, pour les observer, savoir ce qu’ils ont dans le crâne, percer leurs cerveaux. Parfois le matin, la voiture ne démarre pas dans le froid humide. M. dit à l’homme viens te recoucher, n’y va pas, c’est trop tard, mets-toi en maladie. Viens me rejoindre dans le lit. L’homme essaie de démarrer le moteur, il veut y aller, c’est important, il doit rendre des copies, faire un cours. M. a voulu l’homme, terriblement, il l’a d’abord trouvée pressée, alors elle l’a rendu jaloux avec d’autres pour qu’il s’attache, et maintenant, dans ce désert provincial, elle se rend compte que même une colonie d’hommes à observer ne suffirait pas.