au point mort

Vendredi 13 novembre 2009

Il marche le long de la digue. Il slappe négligemment ses espadrilles archi-usées sans se rendre compte, il les traîne, nonchalamment. Il a dû être beau, on le suppose. Sa chemise est un peu déchirée là, vers la manche, et là, vers le pan sur l’estomac. Il marche en balançant un vieux tricot sans couleurs, c’est comme ça que sa mère disait pour dire pull : tricot, mets ton tricot. Les cheveux lui manquent, ceux qui lui restent sont un peu longs et gras. C’est Nice ou une ville dans le genre, la mer n’est pas très causante, juste un petit bruit comme si elle avait honte. Il marche sans but. Il ne veut plus se poser la question de quand il aura faim ou soif, ou de quand un autre de ces besoins qui le font humain, le ramènera à l’organique. Une fois qu’il aura fait le tour de la Terre, il sera débarrassé de ses besoins. Il ne se rappelle plus ce qu’il fait là. De temps à autre il s’arrête pour scruter ses espadrilles comme si elles allaient parler, lui livrer l’oracle, lui indiquer la direction, mais rien ne vient alors il continue.

 

brouillon petite forme

21 mai 2007 (soi-disant)

De cette sorte de rien qui fait que années 60 sonne très connu, banal, archi-vu, testé et approuvé, rock’n roll, soubresauts de l’histoire occidentale, bas nylon et Kennedy. Très pauvre instruction de l’histoire ; bilan maigrelet,
vous repasserez.

Je me lamente et me tords dans ce vestiaire prolifique, à manipuler à l’arraché des cintres empilés, étouffant et froissant les vêtements, dans cette odeur de vieille poudre de Madame. Labyrinthique, pire qu’un entrepôt d’archives souterrain, l’endroit n’est pas brillant question éclairage, moi non plus question pas brillant, donc, j’ai les bras épuisés à tirer comme un forcené chaque manche pour examiner des vestes incongrues, mais les ordres sont les ordres. Trouvez-vous un écossais en base bleue pour faire figure. De quoi j’aurais l’air ? C’est la consigne de la production, c’est très années 60, l’écossais. Oui mais en base bleue ? Vague suspicion d’un truc qui n’existe pas ; je chercherais quelque chose qui n’existe pas, je passerais tout le reste de ma vie dans ce vestiaire poussiéreux à la recherche d’un écossais inexistant, tandis qu’au-dehors le monde se modifierait à vue, et moi je serais toujours là à chercher
la veste indispose.

La haute verrière dispense sur ces vieilles fringues soi-disant rangées par genres, styles, types, fonctions, et tailles mais je n’en suis pas sûr, un surplomb de saleté, une aura grise surajoutant à la lumière insuffisante le souvenir des années fanées.
Quand je pense que certains les aiment tant.

deux mardi d’un juin lointain

Mardi 23 juin 2009

Et ici, encore une fois, l’humain pressé se révèle plus petit que la pierre blonde, le bruit des cris des petits résonne, ils s’attrapent, jouent à s’attraper devant un mur construit de pierres blondes, que le coucher de soleil lèche avantageusement, que bientôt l’heure bleue découpe, vif, à étreindre.
IMG_20160826_094240Et ici, encore une fois, un regard s’élève, d’autres déambulent, incapables de se fixer, un regard rencontre l’arête vive de vitraux assombris, un regard sombre dans un excès de larmes sèches.
Et ici, encore une fois, on ne sait pas quoi faire de ses bras ni de ses pieds, encore une fois encombrés de ses membres, tandis que les voix s’élèvent, les mains tendent à prendre leur liberté, quitte à finir faute de mieux sous ses propres fesses.

Mardi 30 juin 2009

Si nous étions cohérents, nous devrions avoir un projet, un projet souligné par une acuité supérieure de la succession des jours et des nuits,
un projet nécessitant une organisation inflexible de la contingence,
un projet tout à fait caractérisé.
Nous devrions suivre une ligne qui fût au moins dédiée
à la dimension de notre ombre au couchant,
à la survie d’une image humaine de l’attention,
à l’hommage vertébré fait au hasard,
à notre verticalité pensante.

Un État, dans la gestion duquel s’installe durablement un grand déficit de connaissances historiques, ne peut plus être conduit stratégiquement.
Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle.

scotomes scintillants

Vendredi 26 juin 2009

 

Je n’avais qu’à pas déjeuner, ou pas là, ou pas à ce moment, ou pas avec cette femme, ou pas sous cet angle, ou pas japonais, ou pas après avoir autant jeûné.

Soudain, son visage s’est comme replié d’une moitié sur l’autre. J’ai tenté de la regarder latéralement.
Nous avons échangé nos places. C’est alors que la salle entière s’est repliée par sa moitié de l’une sur l’autre, comme un panoramique désajusté.
J’ai repris ma place. Je tentai de la regarder, en tournant la tête, pour arrêter cette érosion du faciès. Je le voyais cubiste, les yeux très près l’un de l’autre, le nez et la bouche désaxés.
La conversation s’est décentrée. Impossible de maintenir ma concentration.

Puis la focale s’est refaite sur son visage, subitement redevenu net.

Et c’est à ce moment que les scotomes scintillants ont commencé à danser de part et d’autre de son visage. C’est rapidement devenu infernal. J’avais quitté la vision en kaleidoscope pour entrer dans une autre vision, encore plus inquiétante, instable aux bordures, trop brillante.

À la première bouchée de sashimi, tout est rentré dans l’ordre. Elle me dit : tu avais peut-être besoin de manger. Ici, le service est très lent.

depuis des bastingages aux débords imprévisibles

Le printemps bizarre saoûle les insectes. La volupté les guette. Ils envoient des messages baroques. Ils sont tout sauf précautionneux. Être aussi maladroits qu’eux.

Rien sur Bach, j’enrage ; j’enrage de ne pouvoir, j’enrage de l’impossibilité dans laquelle je me trouve de ne désormais plus pouvoir le jouer. L’abandon m’a rayée de l’accord de la main, j’ai perdu la main, j’ai jeté la main aux orties, j’ai anéanti mes mains. Tout exercice d’accompagnement serait vain, j’entends des phrasés, j’entends des notes divines, j’entends des pleurs, j’entends jusqu’aux orteils, j’entends des pincements, des sautillements, j’entends des caresses, j’entends des montées en demi-tons, j’entends, je ne fais qu’entendre. C’est horrible. La beauté, c’est horrible.
Et en plus mes mains sentent le Munster.

Tu as deux modes de pousse, la pousse verticale et la pousse horizontale, si tu choisis la pousse verticale tu es plus grand, plus élégant, mais plus étique, tes fruits risquent de ne pas être suffisamment comestibles ; si tu choisis la pousse horizontale, tu es plus petit mais tu crées des branchages auxquels les singes peuvent facilement s’accrocher, et ainsi tu acquiers une fonction sociale incontestable.

Reverse, position reverse, se mettre dans l’autre sens, changement de perspective, travaux pratiques du changement, pousse, revient à la pousse, pousse rapide, pousse inattendue, pousse tendue, attente, carreau immobile, lapidaire.

L’odeur animale du jasmin, musquée, non travaillée, non arrondie, non esthétisée, non mise en forme, non soumise à l’enrobage, non civilisée, est due à l’indol.

Personne n’est gai, chacun veut monter un parti et descendre un escalier.
Il est temps d’en finir, il s’agit de ne pas commencer. Les peuples, y est.

[printemps 2009, collage]