deux bancs en mars

Au Père-Lachaise, assis sur un banc sans dossier, face à la sépulture des Leblond-Pagnier, on apprend que Berthe Saurin, 1866-1955, est née Leblond.
Robert Pagnier, lui, est né en 1888 et mort en 1972 ; ils ont déjà pas mal vécu ces gens, avec leurs noms si français.
À côté, une vieille pierre moussue dissimule la famille Brazil ; des arbres bourgeonnent, dans les jaune et les rose.

Des familles marchent, assez lentement ; des couples de copines, plus rarement des gens seuls.
Un pépé a descendu une petite allée en sifflotant, il avait l’air si content, il s’est retourné sur deux jeunes filles.

Le banc se situe avenue Neigre, entre les 56e et 57e division ; en montant les quelques marches qui vont au-dessus, on découvre le pourquoi du nom : un monument gravé Famille du général B. Neigre.

l’artichaut, soi-disant fleur préférée de Freud

Sur un autre banc, un de ceux qui entourent le tombeau de Thiers, immense tombeau pour un si petit homme – il mesurait 1,55 m – sur ce banc, donc, un homme, vêtu d’une veste imperméable rouge dont il remonte la fermeture Éclair, lit Sehnsucht nach Leben.

une fois commencé, ça ne finit pas

Vous avez dominé, souvent.
Il y a trop de heurtés, trop de cascades, et sans cesse ces noms.
…Qui reviennent en boucle ?
Qui disparaissent et ressurgissent sans crier gare.

Les noms des sciences, lettres et arts. De la culture.
Vous les avez saisis ?
Ils sont insaisissables.
Les noms de la mémoire, les noms qui fuient.

Et si vous les supprimiez d’une pichenette ?
Rejeter les premiers mouvements.
Saquer les développements naturels.
S’enrichir sur le dos des héritiers. Tout claquer en une seule fois.

Nous n’avançons plus.
Nous n’avons jamais avancé.
Il est urgent d’attendre que quelque chose vienne.
Les précautions ne servent à rien.
Cette fois, c’est sûr, nous sommes foutus.
Parlez pour vous.
Très rapidement la guerre s’installe, les preuves se dissolvent, plus personne ne sait de quoi on parle.

Ensuite les grands murs. Prenons les grands murs, essayons.
Les murailles de calcaire ? Les formations naturelles type cheminées des fées ? Les menhirs ?
Les falaises : brusquement oiseaux, ciel, apparitions, discours, mélancolie etc. ?
Je pensais grand mur simple, un peu granitique.

Vous avez déjà vu un grand mur tout seul ?
Se défaire des choses. Peut-être.
Oui, enfin, un mur tout seul…
Vous devriez essayer. Dos au mur.

Cette trop grande liberté vous nuit. Vous rend triste.
 Personne ne peut savoir.
Cette pauvre chose dont nous voudrions parler.
Dont vous voudriez parler…
Qu’est-ce que ça change ?

Vous êtes comme une mécanique : quelque chose de l’acier.
Vous avez roulé sur les pentes herbues, roulé, et encore roulé. En bas, des syndicalistes. Tout le monde en bleu.
Ce bleu de travail ?
Oui. Nous le portions en pantalon et en veston fatigué.

Y a-t-il eu de l’espoir ?.
Il aurait fallu compulser les notes.
Les avez-vous compulsées ?
Inaccessibles. Emmurées. Et leurs synonymes.
Pourtant il vous reste : 
Bien sûr ; ma mémoire, et que je ne feinte pas.

Si vous savez et que les autres ne savent pas, ça ne sert à rien.
Ils se détournent ?
Oui.
S’ils n’ont pas immédiatement accès, ils se détournent.
Mais on ne comprend jamais rien.
Il existe des subterfuges.

Ce ne sont pas des noms qui me sont familiers.
Le plus frappant : ils sont tous là, devant toi. Ennemis comme amis.
Tous visibles et surgissant. Avec un taux de visibilité important.
Des noms propres en pagaille.

Il est possible qu’ils se rencontrent et qu’ils fomentent un projet commun. Qu’ils se décident à quelque chose.
Prenons du recul, montons sur la colline, regardons la vallée d’en-haut.
La perspective : 180°. Manière d’emphase sur le paysage.
Une aire de pique-nique. Un melon à point. Pas de couteau, sauf minuscule.
À l’arrière-plan, un couple, à pied. Prêt de couteau. Tranchage du melon. Remerciements.

Allers, retours, demi-tour, hésitations, diffractions temporelles.
Dans un temps vague, le même que : il était une fois, une action se dépose telle le tartre sur la porcelaine de l’incréé.
Il n’y a pas de feinte possible.

                                                                                                                         ©Abdallah Ben Salem d’Aix

quelque chose de chaud

[11 novembre 2013]

rousse, cheveux épars sur les épaules, elle me demande quelque chose,
je ne regarde pas, je ne regarde jamais les tons plaintifs,
s’il vous plaît madame, je suis inflexible, je dis non, je ne dis rien, je passe, vite, je pousse la porte de la boulangerie, la jeune boulangère me donne ma tradi chaude, je lui souhaite bonne journée, je ressors,
la jeune rousse cheveux épars, je rencontre ses yeux, clairs, peut-être bleus, un peu noyés, je m’arrête, que voulez-vous, voulez-vous quelque chose à manger,
elle touche son ventre et me répond dans un souffle, quelque chose de chaud, n’importe,
quoi par exemple, quoi, elle me dit un,
quoi, un quoi, elle dit un chocolat chaud,
vous voulez un chocolat chaud, oui, quelque chose de chaud,
et autre chose, non, vous êtes sûre, vous ne voulez pas autre chose, non,
je rerentre dans la boulangerie, demande un chocolat chaud, m’assure qu’elle pourra venir le consommer ou l’emporter, ressors et lui dis, vous pouvez aller chercher votre chocolat chaud, la jeune fille est au courant, elle va vous le donner, il est payé,
je repars avec ma tradi chaude en en croquant le bout, ce que j’adore faire, immédiatement

Rachel Whiteread, Modern Chess Set, 2005, Matériaux divers  (exposition Women House, Monnaie de Paris, du 20/10/17 au 28/1/18)

respirer ≡ une pivoine imaginaire ≡≡≡

(…)
Elles avaient rencontré un type blond, à l'allure de vieux bébé, très très déprimé, dont la petite amie venait de disparaître mystérieusement par la fenêtre, enfin, c'est ce qu'Orlove avait expliqué à Roberta, de ce qu'elle en avait compris. Il semblait riche extérieurement : costume de très bonne coupe et chaussures extrêmement reflétantes, d'une couleur entre le bordeaux et le taupe.
Dans le restaurant où elles avaient été acceptées pour ne prendre qu'un flacon de saké, le blond avait fini par payer les repas de tout le monde. Il voulait rester seul avec les deux femmes, et congédier le monde élégamment. Il s'exprimait à la fois dignement et avec vigueur, notamment pour mimer la jeune femme qui lui avait fait faux-bond ce soir.
On ne comprenait pas tout, naturellement, notamment l'étage duquel elle avait sauté, et avait-elle sauté, cela restait relativement énigmatique. Mais le Hollandais (car c'en était un) s'épanchait de plus en plus, quelques larmes avaient surgi de ses yeux, on finissait par le croire. Et le plaindre.
Roberta voulait surtout savoir le pedigree de la fille, et depuis combien de temps ils étaient ensemble, et si c'était prévisible, si une telle chose, un tel abandon était prévisible. Elle lançait de temps à autre un regard vers Orlove pour vérifier ce qu'elle devait croire et ne pas croire. Orlove restait débonnaire avec le type, menant une conversation essentiellement gestuelle et mimiquelle, continuant à semi-traduire, au passage. La cause des choses (causa rerum) importait à Roberta.
La soirée s'avançant, le Hollandais à l'allure de vieux bébé de plus en plus ivre, mais toujours parfaitement maître de lui, proposa aux deux femmes d'aller dans une boîte de nuit finir de noyer son chagrin. Il n'avait pas retrouvé sa bonne humeur, du tout, mais il était évident qu'il n'allait pas se suicider ce soir, sur ce point Orlove rassura Roberta.
Dans la boîte où ils allèrent tous, des magnums de champagne sortirent des frigos, et deux personnages jouant au go consentirent à accueillir les quatre nouveaux : le Hollandais, plus un abruti racolé parce que conducteur d'une berline bichonnée, et les deux femmes. Quelques couples tentaient de se rallumer dans les coins sombres. Le rouge des velours, auréolé à la fois par la crasse et les éclairages, accueillait tous leurs culs fatigués. 
Orlove se leva pour danser ; l'abruti vint s'y coller. Roberta se faisait entreprendre par le Hollandais tellement saoul qu'il commençait à dessaouler. Beaucoup plus requinqué que suicidaire, remarquait Roberta, tandis que ses mains ne savaient pas quoi faire d'elle-même. 
(…)

sans titre de Maud M.

Installée dans un petit hôtel face à la mer, Maud M. a disposé ses affaires dans le petit placard au papier peint défraîchi avant de prendre une douche et de se poster à la fenêtre qui laisse passer un filet d'air froid. Un bruit de fond ainsi qu'une odeur de varech suffisent à évoquer la mer, sur laquelle la nuit repose déjà, comme une vieille amie un peu encombrante.
Au Tréport comme à Honfleur, à Cancale ou à Roscoff, Maud M. a cessé de se regarder nue dans les armoires à glace des vieilles chambres qui sentent la pomme normande. Elle enfile, sans aucune conscience de ses membres, peau, chairs, ses vêtements les uns derrière les autres, de sorte qu'ils la réchauffent. 

Maud M. se repose sur un des bancs de pierre longeant la mer, disposés à équidistance sur une sorte de large corridor pavé de dalles de béton saumonées. Devant elle, la mer la reconstitue, elle la prend, s'enroule en elle comme dans une couverture de survie.
Elle débarque son surplus de paroles aux cormorans, tenez. Il fait gris, c'est la toile de fond sur lequel elle peut se découper sans gêner personne, replier ses jambes contre elle se disant qu'elle a froid, se disant que c'est trop mais n'en pouvant pas moins.

Son regard se remet dans l'axe de la mer, et peu à peu son esprit se calme, elle arrive à isoler le bruit du ressac des autres bruits, humains et issus de l'activité humaine. Et des mouettes aux cris impérieux. Voir la mer quelques instants et revenir. Une fois devant, Maud M. est rituellement déçue. La mer ne dit rien de plus que ce qu'elle est. La mer ne dit rien, elle est. Et être devant ne s'apprécie que d'une présence ténue, ou fugitive, un peu comme une guimauve : beaucoup de promesses mais peu de consistance.

Des avions, blancs, traversent le ciel, bleu, et ainsi chaque jour, de nombreux avions emmènent de nombreuses personnes loin, dont le regard de Maud M. suit distraitement la trajectoire. Elle se tait. 
Elle attend ce qu'elle ne sait pas. Sur son banc, figée. Ce que la mer lui renvoie, un mur ou un miroir, un mur et un miroir, l'attend encore. La mer : miroir ou mur. Réfléchit, miroir. Regarde la mer : mur.

Malgré les galets sur lesquels elle se tord les pieds, Maud M. s'est décidée à marcher le long de la plage. Des cueilleurs de coquillages en couleurs vives officient. C'est marée basse.
Marcher, c'est encore quelque chose qu'elle murmure, elle accompagne marcher de parler, sa parole sort avec le bruit du ressac. Il fait froid, elle s'enhardit, elle grogne, elle profère des morceaux de mots, des bouts, que l'air plein d'iode gifle, elle ne sait pas si c'est de l'iode, l'iode est ce qu'elle a lu, elle respire ce qu'elle a lu, des pages et des pages de bouts de mots.

Oui, redit-elle dans un sursaut, et elle shoote dans une coque d'oursin on dirait. Maud M. ne perd pas la raison, la raison n'existe plus, elle s'en débarrasse comme de la chair orangée de l'oursin, elle la crache, la raison. 
L'idée qu'elle a du bleu de l'azur est un bleu de littérature, comme les travailleurs avaient des bleus de chauffe. Elle se déplace au jugé, rien n'est resté, elle nage dans les mots, une mer de mots. Et parfois, aucun d'eux ne saille comme une queue de requin, aucun. 

                                   *

Beaucoup plus tard, Maud M. recevra un SMS mystérieux : Mettez un costume rouge, vous êtes plus que nu, vous êtes un objet pur, sans intériorité *. Elle ne répond pas, ça n'appelle pas de réponse. Une pensée démodée, parfois un peu surprenante, comme cette phrase  ; et vraie. 

L'anse devant laquelle elle s'est arrêtée, en suivant la côte, sur l'un de ces petits parkings qui indiquent le point de vue avec un œil aguicheur étoilé de noirs traits gras, profile une orbite abrupte et brune en haut de laquelle elle a laissé traîner sa pensée bien au-delà de ce qu'elle eût voulu.

* Baudrillard, J. (1968) : Le système des objets,  Paris : Gallimard (collection Tel).