« toutes proportions gardées »

 

 

comment se souvenir de ce qu’on dit
de ce qu’on fait ?
comment se souvenir ?
comment se souvenir des mots
des choses qui sont derrière les mots ?
des gens qui habitent les mots ?

comment se souvenir des mots ?

il fut question du temps
il y avait même des réserves de mots
des caves entières
des grimoires et des locuteurs
et du temps
un mot si lointain si imprécis si fragile

on retrouva même la page où il apparut :

Le temps, dit-il dans le cabinet aux étoiles de Greenwich, le temps était de toutes nos inventions de loin la plus artificielle et, lié aux étoiles tournant autour de leur axe, il n’était pas moins arbitraire que s’il eût été calculé à partir des cernes de croissance des arbres ou de la durée que met un calcaire à se désagréger ; sans compter que le jour solaire auquel nous nous référions ne fournissait pas de repère précis et que pour mesurer le temps il nous fallait avoir recours à un soleil moyen, imaginaire, dont la vitesse de déplacement ne varierait pas et qui dans son orbite ne serait pas incliné vers l’équateur.*

il y avait bien trop de mots
et certains étaient soulignés
et dans la marge était inscrit « le temps »
comme une fébrile redondance
une périlleuse extraction du jus du sens
et il fut préférable d’inscrire
« toutes proportions gardées » à la place
et ce fut fait.

* W.G. Sebald, Austerlitz, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2002

les mots dorment quelque part

 

 

 

il est 8h22 comme il est courant qu’il soit une heure et pas une autre

depuis 8h02 quelques minutes sont passées, vingt exactement

depuis 9h22 qu’il n’est pas encore, d’autres minutes attendent

il est 9h20 mais déjà plus

 

ils sont trois dont un crayon gris glissé entre deux pages

les deux autres, un noir et un rouge, délivrent de l’encre

le noir sert à griffonner sur le rouge

le rouge barre souvent le noir

bref c’est la bagarre sur la page de bloc

sur un plateau, un gris d’encre repose sur son bouton-poussoir

lassé d’attendre qu’une main le prenne

son encre trop pâle ne séduit plus,

trop sympathique pour être honnête

 

entre les deux pages du cahier le crayon gris a tracé

je n’y comprends toujours rien mais je peux lire

c’est un livre avec des images en noir et blanc

un livre dont les mots dorment quelque part…

 

 

 

< un collier bleu de perles >

 

 

les vies fragiles
près de la marche de l’escalier
la première marche
ses pieds aériens
une silhouette se retourne

les vies fragiles
ses mains attrapent
un collier bleu de perles
égrènent le bleu des vies
le posent sur du jaune

les vies fragiles
près de l’évier
ses yeux dans le vague
détaillent le parfum
du gris dehors

les vies fragiles
un cinéma les aurait filmées
leurs vapeurs de déplacements
leurs silences obstinés
aux fenêtres du temps

chu sur une table jaune
un collier bleu de perles
des vies fragiles
dit leur fin possible
l’échéance sans retour

suis suis suis (texte)

 

 


suis / suis \ suis

dans un sens oui
dans un sens non

suis l’être
au sol
—> chauffé par le soleil

sons et peintures
revenus /\/\
couleurs passées

un peu de sang sur la touche é

suis l’être
revenu passé chauffé
légère asymétrie [occulte]

déséquilibre machinique
& cuisson sinon

la touche essuyée : é

désordres sans stades
avant pendant autour
avance recule arrêt

suis l’être essuyé
suis l’essuyé é

 

grammaire au jardin (à défaut)

 

elle photographie des chaises vides
leurs couleurs sur l’herbe etc.

elle aurait été dans l’amour l’amour
ses pieds dans des sandales mouillées ?

*

l’orage a tout nettoyé
le piano ruisselle de Brahms
j’arrache des touffes
les ongles noirs de terre
je coupe des roses
je regarde les agapanthes
j’aperçois les fraises
je médite sur la couleur des hortensias
je marche dans le jardin
il n’y a personne autour
je n’aime ni les gens lents
ni les gens rapides
je n’aimais pas la terre
je n’aimais pas les fleurs
les ongles noirs de terre
je me penche & pense à la figure
de celui que l’esprit a déserté

le moment est rapide
le soleil n’a pas encore tout envahi
je fais des courants d’air partout
je ne regarde presque rien
je pense et ne pense plus
le piano ruisselle de Ravel

• les oiseaux méritent une ligne à part •

 

 

chutes de papier

 

 

j’ai écrit papier de quoi s’agit-il
de petits papiers ou de gros ?
j’ai écrit papier pourquoi
le point d’interrogation n’est pas toujours
nécessaire ça dépend

chutes de papier ne sont pas du Niagara
et les isotopies ne se recouvrent pas
comme l’herbe pour conserver l’humidité naturelle
ici je peux mettre un point.

ce qui n’arrête pas « pour autant »
le cheminement de la pensée
et conformément aux Essais de Montaigne
il est des rites auxquels ne pas déroger

je mets en relation des choses
que je ne comprends pas
avec des choses que je comprends
et à cause de cela j’ai encore un esprit d’enfant

On s’habitue à toute étrangeté avec l’aide du temps.
Montaigne, Essais, III/12

                                                                                                                        La Perrière 61360 Belforêt-en-Perche