(une formule encore secrète)

(1)

Anaëlle G. se tenait devant Bertrand M. et commença, une fois que celui-ci eut fini d’exposer ses vues, d’exposer les siennes. Naturellement, elle ne commença pas par la phrase qu’elle avait prévu de dire, et peut-être ne la dirait-elle pas, tout dépendrait de la direction prise par l’entretien. Et avant de solliciter de hauts fonctionnaires aux intérêts souvent contradictoires – les uns, par essence défenseurs de l’ordre établi et des hiérarchies, des protocoles et des célébrations ; les autres, prêts à tout pour noyer les différences dans une grande kermesse du savoir dévalué au nom de l’égalitarisme – elle commençait son tour de table avec des communicants au sens large.
C’est précisément ce à quoi elle avait décidé de sensibiliser B.M. et d’autres : le sens large, l’approximation, la dilution, le nivellement par le bas, l’accélération des déroutes et des chutes, le déficit de transcendance.

B.M. écoutait attentivement A.G. sur la restauration du nom de famille porteur de transcendance ; la transmission des valeurs passe aussi par le fardeau symbolique que chaque individu se traîne : s’il n’a plus rien à traîner, il n’a plus de poids, il flotte dans l’éther de l’indifférenciation, il grogne, il geint, il attaque au couteau. Si les gens se tutoient et s’appellent par leurs prénoms ou leurs pseudos, c’est la grande camaraderie généralisée, et le début de la guerre totale. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, il fallait lester l’individu plutôt que de le délester complètement…

Le raccourci emprunté par Anaëlle G. opérait sur Bertrand M. un curieux mélange réactif, qu’elle s’empressa de corriger, à la vue de ses sourcils froncés : la grenouille fluorescente argentine lui fut alors d’un grand secours. Rien de tel qu’un peu d’exotisme animal pour détendre l’atmosphère. Et c’est par elle, cette petite grenouille captive, qu’elle le tint, lui, dans le petit bocal où B.M. la recevait :

  • Du côté des grenouilles, il y a un enchaînement de questions : on ne sait pas très bien pourquoi les animaux ont cette aptitude à la fluorescence, mais on pense que cela pourrait leur être utile pour communiquer, se camoufler ou attirer un partenaire.
  • Et du côté de la science, le schéma fourni par le petit batracien amphibien s’inscrit clairement dans la grande course aux innovations, et ouvre à un profit possible.

La science, ultime rempart contre le désespoir. Des révolutions possibles pour le bien de l’humanité. Par l’étonnement.

ce petit meuble jaune exposé aux intempéries

il y aurait quelque difficulté à se souvenir des rebuts :
ils ne le réclament pas, ils n’ont aucune conscience de leur état de rebut
le commentaire placé en texte premier suppose d’extraire
abruptement & prestement ce dont on parle, de le jeter, de le laisser
…………………………………………………………………………………
encre de Michaux avec reflets d’arbre
exposé aux intempéries, ce petit meuble jaune jamais
ne finira : écaillé rouillé divisé pâli, mais encore ici
sa clé fonctionne parfaitement, ses petites portes s’ouvrent
sans grincer, comme si ses gonds étaient à jamais huilés
jaune, le petit meuble date d’avant une guerre, ou d’après
les guerres s’inscrivent dans les rebuts, ainsi que les
intempéries exposent des fractures et des entailles
et qu’il n’est pas besoin de chercher leur comblement
autre et plus mince circule l’idée de la fissure venue
des entrailles : la surface contredit la profondeur
et pourtant jamais l’une sans l’autre, le rebut se saisit
des moindres écailles et perpétue le vivant contraire
à sa peinture nouvellement dessiquée, fantaisie continue
de successions d’intempéries cloquantes

Une vieille odeur de banquette

[5 octobre 2011]

Être libre.

Myriam coincée sur la banquette défraîchie dans le recoin du bar réfléchit.

Être libre.

Ses doigts enserrent la tasse, mais elle ne boit pas, elle enserre et repose, elle enserre et ne desserre pas.

Elle tient l’objet.

Être libre et tenir quelque chose.

Elle repose la tasse et se détend dans le fond de la banquette, dont une odeur passe au ras de ses narines.

Une vieille odeur de banquette.

vaudeville et scories plates du présent

à propos du présent : ni répétition, ni surprise
le présent est un présent, il y a des champs traversés
et c’est le présent, c’est au présent

ce n’est ni la première fois ni d’autres fois
il n’y a aucune surprise, aucune répétition
aucune interdiction à l’il y a : les champs s’étendent
sans circonstance aucune, le ciel les couvre
de variations déjà périmées

au présent, dans ce présent, là, traversé
en mouvement traversé d’immobile, l’il y a
s’abstient de répéter, s’abstient de surprendre,
n’effracte pas la pensée : le présent se love
& adoube en grands claquements
les minutes de procès infinis

ce présent non pas autre ni même
capture les aiguisements de contenus,
les arase et les restitue
pourtant en une singulière mixture
l’il y a jadis interdit se vautre où l’énamouré
absorbé disparaît dans sa vacuité

(par enchantement, etc.)
(à perte de vue, etc.)
(le saisissement, le ravissement, etc.)
(jusqu’à plus soif, etc.)

mémoire fraîche & grammaire courte

mémoire fraîche
dans l’allée moirée
ses reflets zim-zim
découpage d’ombres
swinging elle
pans voletant
grammaire courte
sous l’eau
respire : bulles
herbes au vent
folâtre chien
ses poils doux

ce jour a été le jour du fish & chips

l’envie d’un fish & chips est venue, elle a été considérée
puis retardée par une rencontre sur ce large trottoir,
une rencontre banale, quotidienne

comme le serait ce fish & chips s’il était n’importe lequel
ce qu’il n’est pas : il est d’un endroit, sourcé, fabriqué
avec du poisson blanc et des frites couleur de miel

ce jour le fish & chips est d’abord advenu par les mots
sus et reconnus dans le jour qui a vu naître l’envie
avant la rencontre du grand trottoir le retardant

le fish & chips Hanif Kureishi banlieue de Londres
avec sa crème à la ciboulette servi ce jour tout près d’ici
ressembla au désir d’un transport abrupt sous sa panure

Que rien ne remplace le fish & chips de ce jour
fabriqué par des mains pakistanaises et dégusté
sur le zinc d’un après-midi quand il n’est pas trop tard

ce jour a été le jour du fish & chips sur un zinc
taché de vin rouge et piqueté des politesses du temps
dans l’encore possible surgissement d’un ailleurs immédiat