elle chante et c’est si doux, sa voix posée sur doux piano
comme elle prononce silence, comme elle prononce ses yeux elle demande dites-moi, on entend l’absence, encore l’absence les arpèges se poursuivent sa voix câline lumière et l’azur on entend le mode mineur puis les cavaliers sous sa fenêtre sa voix monte et grince, le piano conclut d’un accord sec elle fait monter son âme et sa voix chute tout en planant et son âme sous sa fenêtre cavalièrement triomphe de ces folles amours sa voix déraille planante et dévisse à coup de rimes sous sa fenêtre, et encore le froid du soir le froid du ciel noir ! adieu, rupture & syncope adieu, elle répète, adieu, un adieu long sous piano pensif et péremptoire, piano bientôt désespoir un adieu en note allongée, étirée jusqu’à extinction
que les mots paressent loin d’une fenêtre, & seule une pluie d’hiver les dessinera, visions névralgiques, nombreuses énigmes, souvent identiques, souvent répétées, toujours différentes : leur chemin serpente sur la parcelle des lus, à écarter en nombre, à la machette, après-coup
amour violent, amour perplexe, signe de l’amour, tu parles trop, tais-toi
les nuits et les puits autant que la pluie, au pourtour desquels se trouve l’impossible agité tremblant c’est là ! ici ! qu’il y a ! le tout à trouer ! le trou à creuser ! et ses cris : occupe-toi de moi ! ses cris déchirants d’appel : de l’amour le signe
Est-il sensé de vouloir faire le tour d’un terme pareil ? Peut-être sera-t-il bon de penser au mot fourchette. Il existe des fourchettes à manger, des fourchettes de jardinier, la fourchette du sternum, des fourchettes de gantier ou de pendule : toutes ont en commun un caractère distinctif, « le fourchu ».*
dans la langue ne se produit pas ça, l’amour est toujours là, pas même tapi, l’amour phagocyte la littérature, sinon l’absence, sinon l’ennui il n’y aurait rien d’autre que l’amour, signe de l’amour, ça crie encore ! ferme ta bouche !
Il y a un autre espace, quelque chose qui n’est pas complété, qui ouvre, c’est récent. Quand la perception de l’espace change. Il ne s’agit pas que d’espace physique.
En reviennent d’autres.
L’espace pas complété qui ne relève pas de l’espace physique. Se cherche : c’est une trouée. L’espace, loin.
Ce qui restera sans réponse est toujours resté sans réponse. Il est où le truc de l’espace ?
On rêve d’un ordre souverain, d’un murmure soutenu,
et l’on n’en sauve que de vagues fragments. Philippe Jaccottet, Éléments d’un songe, 1961
La nuit serait une suite. Ne pourrait être autre chose qu’une suite. Ce qu’elle est. Pourtant il y aurait des commencements, qu’elle ne verrait pas. Parce qu’elle serait trop vieille, la nuit, et presbyte, la nuit. Elle n’y verrait plus rien, quelques lueurs, quelques lignes de fuite, quelque pétales de temps envolés, quelques badineries de trottoir consumées. Et des silhouettes disparaissent.
La nuit tombe sur les commencements. Rien ne dit qu’elle s’en relèvera. On ne l’aidera pas. Des silhouettes précipitamment disparues, précocément disparues, sombrent avec elle. On ne les regrettera pas. La nuit ne voit rien, elle trébuche et bégaye, chaque soir au lieu de voir. Elle a de grands aînés sur lesquels elle s’appuie, la nuit. Claudiquante, elle réclame le soutien d’un bras de chaque côté. Puis tombe.
La nuit surgit dans le bois. Où est-il, celui-là ? Un peu d’air circule aux fenêtres qu’elle décide d’envelopper de noir. Un feu crépite dans une cheminée ; une grosse dame noire chante divinement. Le bois disparaît dans la nuit, après la rivière, avant la plaine. La nuit décide du sort du bois et des feux, de l’amour et des silhouettes, qu’elle agrandit et distord. La nuit fait semblant d’être noire, mais ne l’a jamais été.
La nuit ne lit plus. Elle voudrait mais ne sait plus. Caressant tous les livres, les palpant parfois, la nuit n’ouvre plus que rarement un livre. La nuit fait boum-boum, quand elle reprend son souffle. Sinon, elle écoute les voix des juges dans les prétoires, ça la berce. Et les cris des détenus qui rythment les heures noires dans les cellules suroccupées. La nuit n’aime pas les alinéas. Elle fait dans le continu. C’est pourquoi elle est vieille à force de recommencer.
La nuit swingue quand on ne la regarde pas. Elle prend un balai dans le coin là-bas, et furtivement trace quelques pas dans sa cuisine minuscule. C’est comme cela qu’elle devient blanche. Qu’elle ne fait plus semblant. Qu’elle ne tombe plus sur les commencements sans les voir. Et des silhouettes réapparaissent tout au bout de l’allée près de la rivière. Lorsque la nuit n’est plus la nuit, elles sont au moins cinq.
sculpture L’Été, de Bernard Mougin, avenue Foch, Le Havre