d’un poirier ::: désamour

Elle a acheté un poirier, il a déposé un pot de designer sur sa grande terrasse, et ce matin, il a planté son poirier dans le pot. Ils ont marié l’un avec l’autre. En peignoir éponge blanc et mules de mouton, dans le froid, il a planté le poirier puis l’a longuement arrosé avec le tuyau bleu.
Le poirier a été disposé de sorte à cacher de la vue une cheminée en face, un peu vieille, jaunie, marronnée par le feu. Le pot a été placé exactement à la place qu’elle voulait.

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L’amie a dit, en le voyant, oh, le poirier va faire de très belles fleurs. C’est à la fois un arbre très structuré, bien formé, et qui devrait les ravir à la floraison. Un arbre fait pour le ravissement, un arbre qu’il a choisi attentivement, il sait choisir les arbres. 
A-t-elle dit blanches, pour les fleurs ? elle ne se souvient plus. D’autres arbres produisent en abondance des fleurs blanches.
Elle a encore oublié de lui donner des nouvelles du poirier. Elle ne pense pas qu’il va fleurir tout de suite. Se demande si la floraison attendra son retour.

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Il pleut sans discontinuer sur le poirier et les autres arbres.

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Un rayon de soleil éclaire les arbres et crée des ombres sur les façades. Soudain, les choses s’éclaircissent. Les fleurs blanches pullulent et quêtent l’assentiment du ciel, tendant les branches sur lesquelles elles sont accrochées. La fin de journée redevient bleue.
Les arbres autres que le poirier ploient sous les fleurs blanches exaspérées d’épanouissement sous la pluie de mars.
Elle se demande si l’une d’entre elles ne va pas toucher le sol de la terrasse à force de ployer sous la multiplication des fleurs. C’est très beau, presque insupportablement beau.

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Plus tard, alors que l’après-midi est déjà très avancée, l’heure d’été ralentit la course des ombres ; le poirier dresse ses ergots, on dirait un chandelier à sept branches démultipliées.
Ce matin, la fleur de poirier est déjà très épanouie ; chez le poirier, lorsque la fleur s’ouvre, les étamines rouges sont toutes repliées au centre de la fleur. (…) Le pistil, lui est au centre de la fleur et émerge légèrement. La fleur du poirier est dite hermaphrodite car elle rassemble les organes mâles et femelles. 
Elle vérifie de visu, non pas l’hermaphrodisme de la fleur, incapable de telles observations scientifiques, mais l’épanouissement de la fleur.

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Plusieurs fleurs du poirier se décident. Un autre arbre à fleurs blanches, qui n’avait pas encore fleuri, s’est lancé aujourd’hui, lui aussi. Qu’est-ce qui décide les arbres à faire leurs fleurs ? Comment ça se décide, d’un jour à l’autre ?

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Elle ne voyait que le poirier bourgeonnant, la pluie sur les vitres, les autres arbres, le ciel bas, gris.

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Peu après elle a été voir les petites feuilles encore recroquevillées du poirier, les a caressées. L’unique fleur grande ouverte ne sentait rien. Un gros bourdon lutinait les fleurs blanches des autres arbres, alors que le soleil voilé éclairait de plus en plus les façades au loin, très lentement, dans un ciel strié de larges rayures pâles.

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Le poirier a eu un problème durant leur absence. Ses feuilles ont viré au marron. Ensuite, il s’est déplumé. On se demande s’il va ressusciter. Ceux qui connaissent intimement l’espèce poirier ont regardé ses bourgeons en hochant la tête. Elle a regardé, par acquit de conscience, mais ne traduit pas le bourgeon. Le verdict est sensiblement le même que partout ailleurs : on verra, il faut attendre.
L’existence est un concentré d’attente, il faut en prendre son parti.

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Elle ne pense absolument plus au poirier, à ses feuilles marron, elle suppose à peine que la pluie tombe sur lui, là-bas, sur la terrasse de l’appartement déserté.

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Le poirier a toutes ses feuilles marrons et sèches. Il pleut dessus mais elle se demande ce que ça va changer, une fois que les feuilles ont marronné, comment ça va pouvoir rebourgeonner, et qu’en est-il d’un poirier dont l’état stagne au lieu de s’augmenter. 
D’un poirier il est surtout plaisant d’admirer qu’il a pris vingt centimètres en peu de temps, comme d’un enfant au moment de sa pousse brutale, quand il a mal aux genoux.

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Les ouvriers ont repeint la cheminée, celle que le poirier devait cacher, la marron jaunie. De la cheminée, ils ont fait quelque chose de propret, ainsi que des autres murs visibles.
 C’est presque l’automne, c’est l’automne.
Quand c’est l’automne, les feuilles marron deviennent normales ; le poirier, les siennes ont cramé, qui d’autre le sait, qui peut le deviner ? S’agit-il d’un désastre ? Va-t-il repartir ?
À côté de lui, petit, le basilic jaunit tranquillement, juché sur des coquilles pour éviter la montée des limaces.

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Le poirier et son copain le basilic restent droits dans leurs pots respectifs malgré le vent fort qui souffle en bourrasques. Au pied du poirier a poussé une petite pelouse drue, vert cru, comme s’il avait besoin de poils, lui aussi.

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Après avoir cramé durant l’été et dormi durant l’hiver, inerte, le poirier rebourgeonne. C’est le printemps. Le poirier en fleurs très dessinées, fines, délicates, ça ne durera pas : après les fleurs, on aperçoit déjà les toutes petites feuilles blotties, recroquevillées, duveteuses.

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Le poirier, lui, se fout de la prochaine minute, il ne s’occupe pas du temps, c’est bientôt l’été, il a épanoui toutes ses feuilles, comme embelli par leur désamour.

[version longue initiale avec personnages : août 2008]

                                                                                Parc du Domaine de Chamarande, octobre 2008 (artiste ?)

Auteur : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 Introduction au sommeil de Beckett, publie.net, 2013 L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016

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