comment Fenêtre (Buenos-Aires)

Fenêtre avait bien compris que l’amour était le but, on ne peut pas la lui faire, il saurait répondre si on l’interrogeait par surprise, mais en fait, il ne comprenait toujours pas ; par exemple, quelle attitude devait-il adopter face à cette vieille dame qui l’avait adopté, lui. Le mystère de l’autre restait intact, et tant mieux, sinon quel ennui.

Finalement je me suis perdu, finit-il par dire, à moitié pour lui à moitié pour la vieille dame. J’ai attendu en bas, je pensais que vous n’étiez pas dans votre chambre. On ne sait jamais si on est vraiment là où on est, dit la vieille dame avec un petit sourire. Ah ! vous avez entendu ce que j’ai dit ? Oui, tu vois bien que j’ai mes oreilles ! Elle avait ses jambes hors du lit, qui pendaient, comme si elle était entre deux stations, assise-debout. Vous voulez que je vous aide ? Je n’ai pas besoin d’aide, mon petit. Ou bien si, aide-moi ! À quoi ? À mettre mes chaussures. Lesquelles ? Celles qui sont là, avec le petit noeud.

Ils sortent de la chambre, contournent les quelques obstacles habituels aux couloirs des hôpitaux et des maisons de retraite, notamment des humains statiques dans des fauteuils, empruntent l’ascenseur et se dirigent vers le jardin. Mme Salzburg s’appuie sur Fenêtre et pas le contraire. Fenêtre ne déteste pas cette situation. Un chat passe, pas très vite, à une allure de chat, elle le remarque, et bizarrement susurre quelque chose d’inintelligible comme si elle pensait parler chat. Le chat s’arrête, la regarde, puis reprend le cours de sa promenade, de son inspection générale, de sa quête de câlins, de croquettes, de thon.

Fenêtre, on s’en serait douté, professe une indifférence non jouée envers la gent féline domestiquée. Mais pas seulement ; envers tous les animaux. Ça ne lui suffirait pas de vivre, il voudrait autre chose mais quoi ? Les animaux, ça leur suffit, de vivre : il les envierait. À ce stade, on ne sait pas tout, et d’ailleurs Mme Salzburg veut s’asseoir, là, à la petite table, tu crois qu’on aurait frais ? Non, tenez, un châle. Autour, c’est pas mal la débandade de vieux et de vieilles, surtout des vieilles, enfin, à un moment, on ne fait plus la différence : les vieux ont des visages de vieilles et vice-versa. Les traits se diluent dans des expressions indéchiffrables. Des regards noyés et des paroles à peine audibles ou très criées.

Mme Salzburg est un mystère, comme il a été dit plus haut. Oui, l’amour était le but, le fondement, les environs.

il est possible de trouver deux autres textes ayant trait à Buenos Aires :
ici, un Prologue
ici, un fragment

Bjarne Melgaard, Elisabeth and me, Galerie Thaddaeus Ropac, 2020

Auteur/autrice : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 Introduction au sommeil de Beckett, publie.net, 2013 L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016

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