melodica melancholia

/ est calme, une calme présence, un calme doublé de sa présence,

tout ce qui rend malheureux dans l’accord
tout ce qui rend malheureux dans l’accord vu,
dans l’accord devant les yeux, dans l’accord visible, « voilà »,
tout ce qui rend malheureux de trop d’accord,

melodica melancholia (douce nuit d’une saison nommée) :
quelques notes précieuses excessivement séparées :
un chuchotement de la séparation, comme ceci /

des pas murmurent sur la dalle enfouie du temps perdu,
distinctement et encore plus distinctement,
grâce au brouillard d’échos duquel ils émergent, cristallins,

la forme inachevée de l’absence
/ est calme, et redoublée, et inconnue,

une note après l’autre, cristalline dans la résonance séparée
tout ce qui rend malheureux dans l’accord vu,
tout ce qui est impossible dans l’accord arpégé *
tout ce qui reste intraitable, absolument intraitable,

melodica melancholia : la voix du refus encore plus distinctement


* arpégé n'a pas de synonyme 

en outre : Accord arpégé et arpège ne sont pas synonymes : l'arpège s'exécute en jouant successivement les notes d'un accord (en les répétant éventuellement à plusieurs octaves) dans les 2 sens (ascendant et descendant), tandis que l'accord arpégé s'exécute seulement dans le sens ascendant ; celui-ci est marqué d'une barre perpendiculaire ondulée précédant l'accord, alors que pour l'arpège les notes sont écrites dans leur succession réelle.

en outre : Il y a des instruments sur lesquels on ne peut former un accord plein qu'en arpégeant ; tels sont le violon, le violoncelle, la viole, & tous ceux dont on joue avec l'archet ; car l'archet ne peut appuyer sur toutes les cordes à la fois.

en outre : Emploi métaphorique du verbe arpéger. Faire naître des sensations ou des sentiments.

 

Noémi & la colonelle des fourmis

Sur la Côte d’Azur en 1967, Noémi, dont l’occupation principale semble être l’observation des fourmis, se trouve saisie d’un ennui mortel. Les fourmis vont à la boulangerie, à la teinturerie, reviennent avec des provisions beaucoup plus grandes qu’elles, ressortent, formant des colonnes très organisées. Les fourmis déploient une force qui paraît surnaturelle. Rien n’intéresse Noémi dans les fourmis. Le temps passe. Elle ne sait plus comment le faire passer. Les colonnes de fourmis, sous le commandement de la fourmi en chef, bien décidées à ne rien laisser sur leur passage, défilent devant Noémi, cheveux dénoués, vêtue d’un haut jaune et d’un bas bleu, uniforme imposé aux petits malades de l’aérium au moment de la guerre des Six-Jours : short bleu marine ; tee-shirt jaune bouton d’or. Les mots américains désignant ces petites pièces de vêtements n’étaient jamais correctement prononcés ; peu importait, tout le monde faisait semblant de comprendre.

Personne ne se demandait si ça vous allait, le jaune, on vous mettait du jaune, on vous décorait en quelque sorte. Chacun essayait de faire en sorte que son bleu-et-jaune ne fût pas uniforme, que son uniforme laissât visible une différence : un marcel à côtes, par exemple. Mais même le marcel, on ne vous le laissait pas passer : il fallait les petites manches pour protéger les épaules du soleil dangereux.

Noémi née sans guerre, attend dans sa tenue bicolore près des bougainvillées de savoir si ses poumons vont être ou non arrangés par le séjour. Un séjour au bord de la mer implique un laps de temps assez long pour qu’il soit réellement qualifié de séjour ; un séjour est donc plus qu’un seul jour. Un jour de plus ou de moins dans un séjour peut changer le destin de quelqu’un, mais cela, Noémi ne peut pas le savoir. Pour l’instant, elle vit ce séjour long, d’une durée de plusieurs semaines, tandis que la guerre des Six-Jours ne dure que six jours. Elle n’a rien d’autre à faire que de figurer dans cet uniforme (les pièces de vêtement sont changées de temps à autre selon une loi propre aux hauts et aux bas, respectivement tous les deux jours pour le haut, tous les six jours pour le bas). La journée est scandée par la prise de médicaments, le fait de boire à telle ou telle heure, de pouvoir se baigner deux heures après le repas, etc. Noémi s’ennuie.

Sur la Côte d’Azur, Noémi en bleu et jaune, née sans guerre comme d’autres sans doigts de pieds, estime qu’elle a déjà pas mal patienté, et que faire du sur-place alors que le monde bouge tant autour d’elle,

– Allez, viens !…

La voix claire de la monitrice la sort de sa torpeur un peu morose, elle est vive, elle s’appelle Claire ou Cécile, et elle, oui, elle, a un chemisier rose sur le dos, et les cheveux raides, blonds foncés, attachés en queue de cheval. Être grande, c’est avoir la capacité de choisir la couleur de son chemisier, porter autant de bijoux qu’on veut, et de jolies claquettes aux pieds.

Noémi regarde la mer, perdue dans la pensée un peu mélancolique de sa solitude, identique à celle qu’elle a déjà éprouvée dans des champs de bruyère rose balayés par un vent de crête qui rend fou, quand on marche deux par deux en chantant à tue-tête Un kilomètre à pied, ça use, ça use, un kilomètre à pied, ça use les souliers. Être enfant, c’est ça : on marche en groupe compact, on avale des kilomètres en rythme, on s’arrête pour boire à la gourde et goûter des pâtes de fruits qui collent aux doigts avec des grosses tranches de gros pain trop blanc et terriblement mou.

Ici, devant la mer, Noémi goûte une solitude aigre-douce, dont elle se figure qu’elle pourrait devenir différente quand elle sera grande. Il lui tarde d’être grande. Noémi n’a à proprement parler aucune revendication précise, si ce n’est que les choses n’avancent pas assez vite. Elle attrape ses jambes avec ses bras et elle reste là, avec le bob obligatoire sur la tête. Devant, la mer promène ses bateaux avec sa langueur habituelle et ses petits clapotis insolents, pratiquement familière. Sur le sable, la figure qu’elle a dessinée a disparu, effacée par le dernier ressac, celui qui va un peu plus loin que les autres. Il y en a toujours un qui va un peu plus loin, de temps à autre, et qu’on ne peut pas prévoir.

Elle s’est rapprochée du bord, assise presque au bord, en essayant de ne pas mouiller son short bleu. Le bord est mouvant, le bord n’est pas vraiment un bord comme à la piscine ; le bord de la mer n’est pas fixe, la mer arrive et fait ce qu’elle veut, à son gré, une fois arrive un peu loin que les pieds, une fois surprend et s’insinue sous les fesses, une fois renverse les rêveurs. La mer déborde, sauf qu’elle ne peut pas déborder puisqu’elle n’a pas de bord défini. Cette bande de sable de laquelle Noémi est prisonnière un temps indéterminé avant d’avoir l’autorisation de mettre son corps à l’eau, cette bande de sable de laquelle elle conserve systématiquement des grains collés sur les cuisses, isolés ou en pâtés, parfois chaude à en être bouillante, cette bande de sable représente très exactement l’attente, l’expectative, le lieu unique d’entre les décisions.

Renfrognée sur sa frontière intérieure, la petite fille entoure ses jambes repliées avec ses bras et tente de faire face à l’attente brûlante en poursuivant son dialogue interrompu avec la colonelle des fourmis et les autres fourmis.

 

semblant symétrique

(chapitre 4)

et encore, avec le respir arrêté ; sur une longue phrase soufflée sans interruption, musicale polyphonique, en canon écoutée :
ce que la notion de définitif, de finitude, de conclusion implique, est une insoutenable idée de la mort ; conclure, finir, fait référence à la mort (mort d’une histoire, fin d’un livre) – or le mouvement est celui d’une ellipse aveugle –

Une figure, ressemblant à une aire de jeu, à un terrain de football, scindée en deux dans le sens de la longueur, plane, avec, de part et d’autre, des équipes positionnées selon des règles précises.
Un personnage est à l’arrêt, dans une voiture haute, une sorte de pick-up. Il a oublié quelque chose. Derrière lui, une femme, c’est la nuit, dans une rue en pente. La voiture est garée à l’orée de cette rue qui porte un nom tout à fait vernaculaire, insignifiant, un mot de la langue courante, comme « receveur », mais ce n’est pas receveur (de bac de douche). De cette trivialité inconséquente, les personnages se sortent comme ils peuvent.

Trouver une figure stable par laquelle saisir un tout petit peu de réalité lui paraît compliqué : S. choisit des structures et les remplit avec obstination, mais se trompe perpétuellement ; la variété et la multiplicité des matériaux est à la fois nécessité et obstacle. S. s’arrache les cheveux, qu’elle a fournis.

S. n’avance pas, la situation n’avance pas, c’est exactement cela qui se passe : S. ne considère pas que les choses avancent, qu’il y aurait une avancée en quoi que ce soit.

GÉNÉRIQUE

I

La porte à côté, le corps dedans, l’âme à côté, un peu décalée, observe, regarde, revient en arrière (fonction reward, double flèche), choisit dans un catalogue l’époque. Par exemple l’époque des vaches : des vaches noires et blanches, ou bien des marron clair soyeuses, et leurs petits veaux tout autour, si gentils, si mignons, si doux à caresser (Carol n’a jamais touché une vache : la vache est dans le champ, elle y reste, elle est de profil debout, elle pisse très à l’aise, ou chie, droite et impavide). La vache est absconse, légère, peu utile au raisonnement. Carol les envie, elles broutent et dorment, n’ont aucune justification à donner de leur emploi du temps : mieux, elles restent. Et de rester semble la condition la meilleure.
Une fois les cabrioles habituelles provoquées par la situation inédite dans laquelle nous sommes plongés, tous, une fois que ces cabrioles sont consommées (potage léger, quelques vermicelles surnageant, vapeur de homard), nous pouvons nous tourner le dos. Nous pouvons continuer de nous regarder, telles des vaches se regardant (elles ne se regardent pas à proprement parler, mais nous pouvons nous accorder la liberté d’imaginer qu’elles se regardent, de même que n’importe quelle liberté d’imaginer quoi que ce soit, y compris qu’elles s’envolent, mais elles ne s’envolent pas et ne nous retombent pas dessus, sinon ce serait terrible à vivre toutes ces vaches retombant de leur promenade en l’air sur nos corps sans défense, nous n’osons l’imaginer, cela). Ou bien nous tourner le dos. C’est au choix. Nous avons tous les choix, y compris de fuir. Bien sûr, ce n’est pas glorieux, de fuir. Mais qui a dit que la gloire était à rechercher ? Qui ? Nous préfèrerions être glorieux, dans nos corps glorieux, avoir des esprits glorieux. Ce serait le chic ultime, glorieux non pas de la tête aux pieds, mais du corps à l’esprit.

Ensuite, il y a un peu de silence, tout à fait adapté à la situation. On ne parle pas au concert, on ne remue pas des sachets plastiques au cinéma, on n’échange pas avec son voisin en classe, on évite de crier dans le métro, etc. Toute situation suppose un état particulier du niveau sonore. Ça n’a aucune incidence sur la situation des vaches. Il y a une permanence dans la vache, qu’on trouve rarement chez nous. Nous avons essayé de trouver un être humain en vache, nous n’avons pas.

II

Carol arrive devant le lieu habitable : le lieu d’habitation. Ce n’est pas une étable, il n’aurait pas supporté les autres congénères non plus que leurs meuglements. Il fait nuit mais quand même, à ce point, c’est délicat. Des détecteurs de présence la détecte, sa présence, ça tombe bien. Ça tombe très bien, c’est un beau tombé. Il y a quelques incohérences dans le scenario mais tout ne peut pas être parfait, on le lui répète assez souvent ; Carol entre dans la chambre après un petit moment durant lequel n’entre pas. Une sorte de moment d’hésitation, comme il en a souvent, à tout propos et surtout à propos de rien.
Il est question de passer un casting, c’est la nuit, Carol sans verbe ; c’est le moment de passer un casting, la nuit, près des vaches.
Dans la chambre, une bière fraîche l’attend sur la petite table, ainsi que des noix de cajou disposées dans un ravier. Se place quelque part dans la pièce et se photographie faisant des grimaces, une dizaine, pour voir. Voit, revoit, fait défiler, verbes. N’a pas froid, se sent bien. Ultra-bien. Prend la bière, croque quelques graines nobles grillées-salées, se souvient de certaines choses, les chasse, veut rester là maintenant, ou ici et maintenant, bref, reste, ha, comme la vache, oui. Puis se demande à voix haute : est-ce que c’était un petit merdier ou un gros merdier, ou un merdier moyen ? Se pose la question, qui mérite d’être posée. Bien qu’un peu trop générale, la question. Il y a un peu de vent, des choses métalliques font du bruit, des enseignes comme dans la rue principale de Salzburg ; la bière se consomme, Carol se prépare.

Certains font du ski pour se détendre, non loin. D’autres dansent comme des forcenés dans la nuit du night-club. D’autres baisent comme des forcenés avec des miroirs et quelques lumières qui ne seraient tamisées que par convention ; il faudrait tenir compte des nouvelles normes électriques, très ennuyeuses à cause du calcul des kwh, mais passons. Carol passe (le temps, l’ange, etc.).
Le casting sera le choix, le vrai. Incontestable. Après le casting, on verra ce qu’on verra. Pour cela, beaucoup de travail, de préparation, ça rigole pas. C’est demain mais il fallait arriver la veille. Carol se tripote le menton, boit un peu de sa bière et espère. Espère, bien que montagnes russes de l’espérance, ça monte et ça descend ; se lève, va au miroir, recule, pense à téléphoner, est-ce qu’il y a du réseau dans cette foutue campagne, oui, un peu ; trop tard pour téléphoner à quiconque.
Mal fixées, sûrement, les enseignes. Ouais. Carol va se laver les mains, au sens propre ; la tête de robinet est tournée vers la droite, comme si elle l’invitait, mais à quoi ? Entend Marlene Dietrich, enjôleuse, grande dame dont la voix sort de la tête de robinet, rauque zurück und Sehnsucht.

Il n’entend rien à part la tête de robinet quand il la touche. Ils doivent être tous couchés, ou bien il est seul, les autres seraient éparpillés ailleurs ; Carol prend des résolutions, c’est mauvais signe.