quand le choix s’impose

quelqu’un a noté la phrase qu’il venait de dire,
accoudé à une table de bar haute, un mange debout
elle était émerveillée que toutes affaires cessantes il notât la phrase

oui, dit-il, parce que sinon elle se perd

un type entre deux âges, maigre et sec, impossible de savoir ce qu’il faisait
sinon noter sa phrase,
n’était là que pour la noter sinon elle se perdait

elle était émerveillée de cela

était-elle autour du mange debout ? rien de moins sûr
elle était un peu éloignée, un peu plus dans la salle
une salle de bar d’avant, cependant déserte ou presque déserte

Marguerite Duras n’existait plus mais son parfum flottait dans le bar
qui n’était qu’une salle déserte, dont même les tables avaient été ôtées
peut-être ne restait-il que cette table haute ronde
à laquelle le nom de mange debout fut accolé bien plus tard
lorsque les salariés devaient manger debout pour faire plus vite
et accroître dans des proportions non négligeables leur productivité

l’esprit de M.D. ? ce n’était pas non plus exact :
dans cette salle de bar, le mange debout et l’homme qui prenait sa phrase en note
plus cette femme un peu en retrait…
mais aucun comptoir de bar en vue, aucun

peut-être était-ce une salle préparée en vue de danser ?
les deux personnages en embuscade, avant de danser ?
non, on ne voyait pas l’homme se préparer à danser :
entre deux âges, sérieux, affairé à noter sa phrase,
assez sympathique cependant, répondant volontiers à la femme
qui ne posait pas spécialement de question, il faut le noter

la femme se tenait un peu en retrait et l’homme répondait
à ce qui n’était pas une question
oui, dit-il, parce que sinon elle se perd
la femme était émerveillée du calme avec lequel il notait
et surtout qu’il notait spécifiquement cette phrase-ci et pas une autre

dans cette réponse il y avait une puissance particulière
du choix qui s’impose malgré la lourdeur de la narration
qui le rapporte ensuite,
une échappée gracieuse du saisissement immédiat
qui rendait subitement les imparfaits acceptables :
enfin des imparfaits courts, abandonnés, insaisissables

Auteur : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 Introduction au sommeil de Beckett, publie.net, 2013 L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016

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