Vous avez dominé, souvent.
Il y a trop de heurtés, trop de cascades, et sans cesse ces noms.
…Qui reviennent en boucle ?
Qui disparaissent et ressurgissent sans crier gare.
Les noms des sciences, lettres et arts. De la culture.
Vous les avez saisis ?
Ils sont insaisissables.
Les noms de la mémoire, les noms qui fuient.
Et si vous les supprimiez d’une pichenette ?
Rejeter les premiers mouvements.
Saquer les développements naturels.
S’enrichir sur le dos des héritiers. Tout claquer en une seule fois.
Nous n’avançons plus.
Nous n’avons jamais avancé.
Il est urgent d’attendre que quelque chose vienne.
Les précautions ne servent à rien.
Cette fois, c’est sûr, nous sommes foutus.
Parlez pour vous.
Très rapidement la guerre s’installe, les preuves se dissolvent, plus personne ne sait de quoi on parle.
Ensuite les grands murs. Prenons les grands murs, essayons.
Les murailles de calcaire ? Les formations naturelles type cheminées des fées ? Les menhirs ?
Les falaises : brusquement oiseaux, ciel, apparitions, discours, mélancolie etc. ?
Je pensais grand mur simple, un peu granitique.
Vous avez déjà vu un grand mur tout seul ?
Se défaire des choses. Peut-être.
Oui, enfin, un mur tout seul…
Vous devriez essayer. Dos au mur.
Cette trop grande liberté vous nuit. Vous rend triste.
Personne ne peut savoir.
Cette pauvre chose dont nous voudrions parler.
Dont vous voudriez parler…
Qu’est-ce que ça change ?
Vous êtes comme une mécanique : quelque chose de l’acier.
Vous avez roulé sur les pentes herbues, roulé, et encore roulé. En bas, des syndicalistes. Tout le monde en bleu.
Ce bleu de travail ?
Oui. Nous le portions en pantalon et en veston fatigué.
Y a-t-il eu de l’espoir ?
Il aurait fallu compulser les notes.
Les avez-vous compulsées ?
Inaccessibles. Emmurées. Et leurs synonymes.
Pourtant il vous reste :
Bien sûr ; ma mémoire, et que je ne feinte pas.
Si vous savez et que les autres ne savent pas, ça ne sert à rien.
Ils se détournent ?
Oui.
S’ils n’ont pas immédiatement accès, ils se détournent.
Mais on ne comprend jamais rien.
Il existe des subterfuges.
Ce ne sont pas des noms qui me sont familiers.
Le plus frappant : ils sont tous là, devant toi. Ennemis comme amis.
Tous visibles et surgissant. Avec un taux de visibilité important.
Des noms propres en pagaille.
Il est possible qu’ils se rencontrent et qu’ils fomentent un projet commun. Qu’ils se décident à quelque chose.
Prenons du recul, montons sur la colline, regardons la vallée d’en-haut.
La perspective : 180°. Manière d’emphase sur le paysage.
Une aire de pique-nique. Un melon à point. Pas de couteau, sauf minuscule.
À l’arrière-plan, un couple, à pied. Prêt de couteau. Tranchage du melon. Remerciements.
Allers, retours, demi-tour, hésitations, diffractions temporelles.
Dans un temps vague, le même que : il était une fois, une action se dépose telle le tartre sur la porcelaine de l’incréé.
Il n’y a pas de feinte possible.


Au Tréport comme à Honfleur, à Cancale ou à Roscoff, Maud M. a cessé de se regarder nue dans les armoires à glace des vieilles chambres qui sentent la pomme normande. Elle enfile, sans aucune conscience de ses membres, peau, chairs, ses vêtements les uns derrière les autres, de sorte qu'ils la réchauffent.
Maud M. se repose sur un des bancs de pierre longeant la mer, disposés à équidistance sur une sorte de large corridor pavé de dalles de béton saumonées. Devant elle, la mer la reconstitue, elle la prend, s'enroule en elle comme dans une couverture de survie.
Elle débarque son surplus de paroles aux cormorans, tenez. Il fait gris, c'est la toile de fond sur lequel elle peut se découper sans gêner personne, replier ses jambes contre elle se disant qu'elle a froid, se disant que c'est trop mais n'en pouvant pas moins.
Son regard se remet dans l'axe de la mer, et peu à peu son esprit se calme, elle arrive à isoler le bruit du ressac des autres bruits, humains et issus de l'activité humaine. Et des mouettes aux cris impérieux. Voir la mer quelques instants et revenir. Une fois devant, Maud M. est rituellement déçue. La mer ne dit rien de plus que ce qu'elle est. La mer ne dit rien, elle est. Et être devant ne s'apprécie que d'une présence ténue, ou fugitive, un peu comme une guimauve : beaucoup de promesses mais peu de consistance.
Des avions, blancs, traversent le ciel, bleu, et ainsi chaque jour, de nombreux avions emmènent de nombreuses personnes loin, dont le regard de Maud M. suit distraitement la trajectoire. Elle se tait.
Elle attend ce qu'elle ne sait pas. Sur son banc, figée. Ce que la mer lui renvoie, un mur ou un miroir, un mur et un miroir, l'attend encore. La mer : miroir ou mur. Réfléchit, miroir. Regarde la mer : mur.
Malgré les galets sur lesquels elle se tord les pieds, Maud M. s'est décidée à marcher le long de la plage. Des cueilleurs de coquillages en couleurs vives officient. C'est marée basse.
Marcher, c'est encore quelque chose qu'elle murmure, elle accompagne marcher de parler, sa parole sort avec le bruit du ressac. Il fait froid, elle s'enhardit, elle grogne, elle profère des morceaux de mots, des bouts, que l'air plein d'iode gifle, elle ne sait pas si c'est de l'iode, l'iode est ce qu'elle a lu, elle respire ce qu'elle a lu, des pages et des pages de bouts de mots.
Oui, redit-elle dans un sursaut, et elle shoote dans une coque d'oursin on dirait. Maud M. ne perd pas la raison, la raison n'existe plus, elle s'en débarrasse comme de la chair orangée de l'oursin, elle la crache, la raison.
L'idée qu'elle a du bleu de l'azur est un bleu de littérature, comme les travailleurs avaient des bleus de chauffe. Elle se déplace au jugé, rien n'est resté, elle nage dans les mots, une mer de mots. Et parfois, aucun d'eux ne saille comme une queue de requin, aucun.
*
Beaucoup plus tard, Maud M. recevra un SMS mystérieux : Mettez un costume rouge, vous êtes plus que nu, vous êtes un objet pur, sans intériorité *. Elle ne répond pas, ça n'appelle pas de réponse. Une pensée démodée, parfois un peu surprenante, comme cette phrase ; et vraie.
L'anse devant laquelle elle s'est arrêtée, en suivant la côte, sur l'un de ces petits parkings qui indiquent le point de vue avec un œil aguicheur étoilé de noirs traits gras, profile une orbite abrupte et brune en haut de laquelle elle a laissé traîner sa pensée bien au-delà de ce qu'elle eût voulu.

