(une formule encore secrète) 6

(6)

Pour tenter d’expliciter sa définition de l’emprise, Anaëlle G. avait ajouté comme pour elle-même mais personne n’avait relevé : et avec l’image de petits espaces parallèles aux grands. La suite fut tout à fait encore plus obscure : le canyon dont l’infini rougeoyant de terre et de ciel furieux aimante le regard est aussi nécessaire qu’un évier de petites proportions où baignent patiemment des poireaux sectionnés, sans hiérarchie entre grands et petits espaces, juxtaposés, tous utiles.

Le pragmatisme de T.I. devant la sorte d’esprit volatil et volontiers digressif d’A.G., l’obstination qu’elle percevait de P.K. sous des dehors aimables, la tortuosité de B.M. qu’elle pratiquait de longue date dans une collaboration non exempte de trouble libidinal, créait ce qu’il fallait de liant à la //A. Elle ne releva pas la comparaison avec le canyon dont l’infini rougeoyant et les poireaux sectionnés dans un petit évier, dont elle ne comprenait ni le sens ni l’occurrence à ce moment précis.
C’est ici que le qu’est ce que tu veux dire prenait tout son sens entre protagonistes, et qu’il n’y avait pas nécessairement de réponse. Mais la considération que les membres – parce qu’il fallait bien parler désormais de membres – de ce groupuscule nouvellement né se portait, surpassait l’étroite et mielleuse bienveillance à l’oeuvre dans la société toute entière (alors que qui veillait bien sur qui, franchement ?).

– En gros, il faut qu’on soit carré sur le projet, que le chantier soit quadrillé de manière implacable, reprit B.M., pas en reste sur la proposition d’élimination de mots avancée par P.K.
– D’où les histoires de corps et d’esprit, avança encore A.G.
– Précise ta pensée, Anaëlle, dit calmement T.I.
– Le pouvoir et l’obéissance, il faut qu’on s’attelle à cette question comme aux
autres ; la contrainte est nécessaire, sans quoi rien n’avance ; s’il n’y a qu’une juxtaposition de volontés, c’est impossible, répondit A.G.

– Tu dis le contraire de ce que tu venais de dire avec le canyon et les poireaux ! Tu dis qu’il n’y a pas de hiérarchie, qu’il y a coexistence…, dit B.M.
– L’un n’empêche pas l’autre, coupa A.G. avec une évidente mauvaise foi.
– On peut tenir plusieurs discours, il suffit de bien les articuler, ajouta T.I.

Ils s’étaient éloignés de la grenouille fluorescente, mais se dirent bientôt qu’ils pourraient peut-être entrer en contact avec l’équipe qui avait mis au jour cette découverte, et qu’avait-elle de si singulière par rapport aux autres animaux ? C’est qu’elle était rare chez les animaux terrestres et que ces molécules fluorescentes nouvellement décrites émettaient apparemment une quantité de lumière surprenante chez la rainette à pois.

– Mais la confrontation avec la réalité d’une découverte de cette nature n’est pas la question, on se fout de savoir ce qu’il en est de la fluorescence et de comment elle augmente le système visuel du batracien dans la réalité, on ne s’occupe que des représentations ; je vous rappelle qu’on est là pour la transcendance, dit B.M.
– Elles voient leur propre fluorescence ? On ne le sait pas, n’est-ce pas ? demande T.I. par acquit de conscience et pour faire le tour du problème.
– Je reviens sur mon histoire de corps et d’esprit, qu’en penses-tu, Philémon ?, demanda A.G.

Philémon K. se tripota le menton, comme fréquemment avant de prendre la parole et d’émettre l’hypothèse que peut-être y aurait-il homothétie entre la fluorescence et la transcendance. C’est à dire qu’une quantité de transcendance déjà existante dans l’humain pourrait être réarmée (réamorcée serait peut-être le bon mot ?, P.K. adorait interroger les mots en plissant un peu les yeux, un sourire flottant encore sur sa bouche) par un type de lumière particulière. Pour le reste il ne s’avancerait pas.
Les autres le regardaient avec des yeux ronds, surtout qu’il parlait à mi-voix, comme d’habitude, et qu’ils devaient tendre l’oreille alors que le premier étage du café s’était rempli.

au loin Le Havre

Auteur : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 Introduction au sommeil de Beckett, publie.net, 2013 L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016

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