CANICULE 4 (échos de 2003)

 

À l’avant-veille de ses 69 ans (l’âge que j’ai aujourd’hui),
mon père (un scientifique humaniste mort 20 ans plus tard, en 2023)
écrit ceci dans l’un de ses carnets :

26 août 2003.

(…) la canicule et le récent scandale de l’hécatombe des vieux.

Nous aurons vécu un drôle d’été, si l’on peut dire, comme si soudain le temps s’était arrêté, ou le climat se serait figé, sur un pointe extrême de température, chaude, très chaude, que même des populations méridionales n’auraient jamais connues.
Un temps suspendu, les portes du four ouvertes, pour ne pas dire celles de l’enfer si on se laissait aller à y croire.
Plus prosaïquement à travers les medias, la recherche d’explications orientée vers les modifications climatiques résultant de l’effet de serre ou des méfaits du progrès.
Des météorologues, des physiciens, des intellectuels, ont manié l’hypothèse, tentant de l’accréditer, s’appuyant plus ou moins sur des données quantitatives statistiques.
Et nous sommes déjà situés dans la prospective. Que seront les prochaines saisons, l’hiver qu’on nous promet très froid, et les étés qui viendront encore plus brûlants ?

En fait, tout brûle, cela a commencé tôt dans l’année, avec les mouvements sociaux autour des projets de réforme d’institutions telles que l’Éducation, la retraite.
Toutes propositions rejetées fermement, voire avec violence, par les intéressés. Puis le problème de l’indemnisation des intermittents ayant pour conséquence l’annulation de maints festivals et non des moindres.
Chaude aussi la proximité des incendies, ici même à Manosque, dans notre colline des Spels, et en Provence tout autant et plus fort encore. Incendies dont l’origine criminelle est fortement suspectée et quelquefois avérée.
Et puis le monde en flammes dans ce Proche et Moyen-Orient qui n’en finit pas de convulser sous les assauts antagonistes et répétés de fondamentalismes islamiques d’un côté, et libéro-évangéliques de l’autre, le tout sur fond de relents pétroliers.
On peut continuer la liste en prenant comme angle de vision d’autres parties du monde : Asie, Afrique, Océanie, etc.

Pour couronner le tout, voici le symptôme majeur que l’on découvre à compter du 10 août ici en France :
”L’hécatombe des vieux”
Plus fort encore ? Non, je ne trouve pas. Il faudrait reprendre la presse des deux dernières semaines :
”La canicule qui tue !”, etc.
Au début, cela apparaît comme un bruissement, somme toute plausible. Il y a eu de nombreux décès, surtout dans la population la plus âgée, résultant de la déshydratation ou de la détérioration d’états de santé déjà déficients. Rien que de très normal.
On n’y prête pas trop d’attention, surtout si on n’est pas touché dans notre environnement proche.
Puis le bruissement enfle, devient signal, alarme, par la déclaration d’un responsable d’association des urgentistes, le Dr Pelloux.
Encore là, le chiffre est abstrait, on cherche à le comparer à quelque chose, à confronter le phénomène à quelque chose de connu. Un jour c’est fait. Nos méthodes d’investigation scientifiques cartésiennes permettent de publier des cartes (de France avec températures), et des graphiques permettant de corréler courbe de température ambiante (diurne-nocturne) et augmentation du nombre de décès par rapport à l’an dernier.
Puis arrive la phase de la recherche des responsabilités et l’heure des polémiques, politiciennes notamment.
Nous en sommes là. Mais avons-nous pris la mesure véritable du fait, du symptôme devenu en lui-même événement ? Soit :

Nos vieux, nos aînés, nos parents, meurent, disparaissent sans qu’on s’en s’en soit aperçu, ou soucié.
Tout alors est remis en suspension, en question : le lien familial, la solidarité intergénérationnelle, la responsabilité de l’État en matière de prévention et de santé publique.
Au-delà des faits, du symptôme, que pouvons-nous dire d’une société, nous-mêmes, qui ignore ses aînés au point de les laisser mourir, et, de surcroît, dans de nombreux cas, sans sépulture ?
Cette société est en train de perdre ses repères, ses lois, sa loi humaine. Ou bien découvre-t-elle soudain et avec grand fracas, que l’humanité de l’homme ne serait qu’une fiction ?
Qu’en est-il des valeurs prônées par nos philosophies et religions occidentales, du Bien et du Mal, du respect de l’autre ?
Sommes-nous entrés dans un nouveau malaise de la civilisation ?

Sur le trajet qui mène l’homme, de l’animalité à l’humanité, où nous situons-nous et dans quel sens véritablement évoluons-nous ? Vers le haut et en progression ou bien sommes-nous en train de régresser à grande vitesse ?

David Msika (1934-2023)

                                         19 septembre 2020, en attente de Joël Hubaut, festival Extra, Centre Pompidou

La parole de la misère a un parfum d’oracle vineux

… Je suis obligé de dire que je n’en veux pas. Je ne veux pas de votre commisération, j’ai assez mal comme ça sans en rajouter. Tous les os me font mal, et les muscles accrochés dessus, cessez de me torturer avec votre pitié qui transparaît dans vos yeux. Vous n’aimez pas la pitié, vous êtes vous-mêmes confondu dans votre être soporifique. Vous êtes un indolent. Vous êtes de la catégorie des merdeux et des lâches. Amenez-moi ma canne, que vous serviez à quelque chose. Ne m’aidez pas à me lever, je ne vous demande rien, je ne vous demanderai jamais rien…

Le très vieil homme, hissé sur le coude gauche depuis sa couche de chiffons ne s’adresse pas à l’autre, non plus que son regard, qui pourtant brille d’une vivacité insolite. L’odeur du vieux : presque insoutenable, à la fois surie, âcre, de pomme très avancée. Le très vieux n’a pas fini de parler. Passée l’étape de la réclamation de la canne, à laquelle l’autre a répondu en la lui tendant, le très vieil homme s’est lancé dans un discours accompagné d’un balancement lent du menton et d’une giration de la mâchoire inférieure :

Comme il n’y a plus, comme il n’y a plus, donc, de communistes, de communisme, et d’autres choses, puisqu’il faut bien nommer les choses, les choses sont ce que sont les choses, nous n’y voyons aucun inconvénient, comme il n’y a plus de retardataires, donc, comme il n’y a plus de commisération et de particularismes, comme il n’y a plus de sectarisme sur la planète malade, comme il n’y a plus de paysages dévastés, comme nous entrons dans l’ère de la grande couleur, comme il n’y a plus d’espèces en voie de disparition, comme nous irons sur Mars et nous nous en porterons bien, et nous en porterons le message que de là tout va bien, comme il n’y a plus de jasmin aux oreilles des vendeurs, comme il n’y a plus de disparitions d’enfants autistes, et ce, jusqu’à nouvel ordre, nous nous en portons très bien…

Comme il n’y a plus de ripostes en tous genres ni de dentelles affriolantes, comme il n’y a donc plus d’exagération sous toute latitude, non plus que de camisoles de force, comme le sol est riche de nitrates, comme les concombres y poussent géants, donc, comme il n’y a plus de poussière d’or dans les ruisseaux où s’épuisent les chercheurs d’or, donc, comme il n’y a plus tout cela, nous nous épuisons nous aussi à chercher la solution au centuple…

Comme il n’y a plus de pestiférés, il faut bien réinventer les pandémies, comme il n’y a plus de rumeurs d’Orléans ni même d’ailleurs et d’ailleurs, comme il n’y a plus d’espérance, las, l’espérance a disparu, comme il n’y a plus de sacs de jute sur le bas-côté, explosés par la mauvaise manoeuvre du manoeuvre, comme il n’y a plus non plus de manoeuvres, oui, il faut avoir du doigté, et oui, nous aurons du doigté pour remplacer au pied-levé toutes ces mains calleuses, car oui, nous aimons aussi les mains calleuses…

Comme il n’y a plus de specimen de rutabaga non plus que de ficelle de raphia, nos mains seront liées comme les pattes d’un cochon agonisant, donc, et dans le dos, et nous soutiendrons le regard insistant du surveillant général sous la charlotte de douche qui lui sert de couvre-chef occasionnel. Comme il n’y a plus de rythme assez soutenu, la fréquence de nos rapports diminuera jusqu’à s’estomper, c’est écrit quelque part, mais heureusement nous avons oublié où…