La parole de la misère a un parfum d’oracle vineux

… Je suis obligé de dire que je n’en veux pas. Je ne veux pas de votre commisération, j’ai assez mal comme ça sans en rajouter. Tous les os me font mal, et les muscles accrochés dessus, cessez de me torturer avec votre pitié qui transparaît dans vos yeux. Vous n’aimez pas la pitié, vous êtes vous-mêmes confondu dans votre être soporifique. Vous êtes un indolent. Vous êtes de la catégorie des merdeux et des lâches. Amenez-moi ma canne, que vous serviez à quelque chose. Ne m’aidez pas à me lever, je ne vous demande rien, je ne vous demanderai jamais rien…

Le très vieil homme, hissé sur le coude gauche depuis sa couche de chiffons ne s’adresse pas à l’autre, non plus que son regard, qui pourtant brille d’une vivacité insolite. L’odeur du vieux : presque insoutenable, à la fois surie, âcre, de pomme très avancée. Le très vieux n’a pas fini de parler. Passée l’étape de la réclamation de la canne, à laquelle l’autre a répondu en la lui tendant, le très vieil homme s’est lancé dans un discours accompagné d’un balancement lent du menton et d’une giration de la mâchoire inférieure :

Comme il n’y a plus, comme il n’y a plus, donc, de communistes, de communisme, et d’autres choses, puisqu’il faut bien nommer les choses, les choses sont ce que sont les choses, nous n’y voyons aucun inconvénient, comme il n’y a plus de retardataires, donc, comme il n’y a plus de commisération et de particularismes, comme il n’y a plus de sectarisme sur la planète malade, comme il n’y a plus de paysages dévastés, comme nous entrons dans l’ère de la grande couleur, comme il n’y a plus d’espèces en voie de disparition, comme nous irons sur Mars et nous nous en porterons bien, et nous en porterons le message que de là tout va bien, comme il n’y a plus de jasmin aux oreilles des vendeurs, comme il n’y a plus de disparitions d’enfants autistes, et ce, jusqu’à nouvel ordre, nous nous en portons très bien…

Comme il n’y a plus de ripostes en tous genres ni de dentelles affriolantes, comme il n’y a donc plus d’exagération sous toute latitude, non plus que de camisoles de force, comme le sol est riche de nitrates, comme les concombres y poussent géants, donc, comme il n’y a plus de poussière d’or dans les ruisseaux où s’épuisent les chercheurs d’or, donc, comme il n’y a plus tout cela, nous nous épuisons nous aussi à chercher la solution au centuple…

Comme il n’y a plus de pestiférés, il faut bien réinventer les pandémies, comme il n’y a plus de rumeurs d’Orléans ni même d’ailleurs et d’ailleurs, comme il n’y a plus d’espérance, las, l’espérance a disparu, comme il n’y a plus de sacs de jute sur le bas-côté, explosés par la mauvaise manoeuvre du manoeuvre, comme il n’y a plus non plus de manoeuvres, oui, il faut avoir du doigté, et oui, nous aurons du doigté pour remplacer au pied-levé toutes ces mains calleuses, car oui, nous aimons aussi les mains calleuses…

Comme il n’y a plus de specimen de rutabaga non plus que de ficelle de raphia, nos mains seront liées comme les pattes d’un cochon agonisant, donc, et dans le dos, et nous soutiendrons le regard insistant du surveillant général sous la charlotte de douche qui lui sert de couvre-chef occasionnel. Comme il n’y a plus de rythme assez soutenu, la fréquence de nos rapports diminuera jusqu’à s’estomper, c’est écrit quelque part, mais heureusement nous avons oublié où…

 

 

Auteur : Édith Msika

femme de lettres et du néant, probablement

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