les oeufs de lump dominicaux ~

 

aux quatre autres
(on n’a pas fini de rêver)

 

c’étaient des mots petites billes noires
sur tartines sèches grainées de sésame
en petit tas liées par un ordre doux
texture fondante maintenant les grains
à l’intérieur d’un système ~

les oeufs de lump noirs du dimanche soir
quand le ciel s’obscurcit
qu’il était temps d’installer avec le thé
l’ensemble des nourritures ordonnant
le goûter-dîner rituel de six heures ~

un allant résolu de règles allemandes
du tôt manger tôt coucher
aux mille bornes sous la coupole de lumière
donnait à leurs dix mains mobiles
le choix de prises aux cris sans excès ~

des mots petites billes noires
d’un discours savant & lié
en bouche éclataient d’un jus salé
des mots petites billes noires
saturaient l’obscurité du dimanche soir ~

ce qui est éprouvé, non ? et pas fini –

 

 

(…) avec le teint jaunâtre et bilieux du Malais,
émaillé ou plaqué d’acajou par l’air marin,(…)
Thomas de Quincey, Confessions d’un mangeur d’opium

(glissade sur description, passage glissé)

lisant l’hiver enfoncée dans le canapé
l’exacte sensation de glissade sur les descriptions
de l’enfance lisant et lisant tout en glissant
déjà glissé plus loin toujours plus loin
sur les descriptions long toboggan longue glisse
et revenir deux pages en arrière
glissantes glissando glissant
tous les livres toutes les pages
toutes les pages encore tous les livres
sur la table en attente tous les livres
sur lesquels glissent les yeux se tournent les pages

et son corps cambré dans une attitude d’indépendance

glissade glissade
page tournée phrase d’avant phrase d’après
passage omis paragraphe glissé

On ne pouvait imaginer tableau plus frappant
que le contraste offert par le beau visage anglais de la jeune fille,
sa blondeur exquise —————
et son corps cambré dans une attitude d’indépendance,
—————— avec le teint jaunâtre et bilieux du Malais,
émaillé ou plaqué d’acajou par l’air marin,

glissade d’hiver sur canapé enfoncée
de l’enfance l’exacte sensation
de la glissade glissando glissante répétée
dans le fond des phrases, grisante glissade
au fond du lire sur ses pentes accélérées
jusqu’au point même du point ——————
ses petits yeux farouches et inquiets,
ses lèvres minces, ses gestes serviles et ses révérences.

                             

  Jusepe de Ribera, Une chauve-souris et deux oreilles, vers 1620-1623.
Inscription ”Fulget semper virtus” (La vertu brille éternellement).

– un infime petit récit –

 

 

(comme un trombone pour attacher quelques feuilles)

trombone jamais seul
paquets de feuilles blanches écrites
geste de tapoter les feuilles
pour égaliser leurs bords
feuilles remplies d’écritures
séparer les tas
les disposer sur la table
les ranger
les tromboner
métal ou plastifiés couleur
les trombones se choisissent
parmi un monticule
deux ou trois doigts fouillent
l’oeil évalue et distingue le trombone

trombone seul à attacher son tas
restera particulier si rouge ou vert
ou seulement métal plus malléable
tas devenu liasse par l’attache
le geste preste un deux trois
reconnue rangée classée
encore un trombone
passe-le moi merci
j’en ai plus t’en as ?

Une demande de brevet américain pour une machine-outil destinée à produire ce type de trombone est déposée le 27 avril 1899 par William Middlebrook à Waterbury (Connecticut).
Le brevet (U.S Patent No 636272) lui est accordé le 7 novembre 1899.

neuf-être syllabes /

 

 

les champs couverts de givre de part et d’autre
de la route
les champs verts et marron
sous le givre la couleur
les labours
les restes d’eau stagnante
scintillants si le soleil
sinon allumer ses feux de brouillard

les labours = la terre retournée
et dedans rien ou quelque chose
longer les champs avec ses feux de brouillard
devant et derrière
et les champs sur les côtés
rouler au milieu des champs
est égal à rouler sur la route
phares horizontaux champs latéraux

ce que vit l’oeil se déroula en si peu de temps
la route dégagée la route avec ses voitures
dans la plaine nappée de brouillard
et jamais l’impression ne fut ce qu’elle a été
jamais car l’esprit a changé l’esprit n’est plus
la route nappée de brouillard n’est plus
ne contient plus rien
comme la terre est vide dedans

les labours la terre grasse
le marron de la terre retournée
les labours les labours
le signe égal à brouillard
rouler dans le brouillard
n’évoque plus rien d’autre
la route est dégagée
la voiture avance paisiblement vite

                                                                                        colonnes de pierre blonde, Archives Nationales (détail)

poème avec Ribera et un citron (?)

 

 

dans le sac en papier un pain et un citron
maintenus bien ensemble contre le bras

le rond du citron ou bien sa rotondité
& la brillance du pinceau de Ribera

dans le pas rapide de la marcheuse
le sac contre son flanc bien serré
contre la laine du manteau la brillance
des plumes du chapeau du philosophe
la croûte du pain au maïs et le jaune du citron

encore ce que personne ne comprend
encore ce qu’il faudrait regarder de très près
passer du temps que la marcheuse
n’a pas forcément mais si elle voulait
avec son sac en papier les dures formes
du pain et du citron rond contre elle
& la brillance du pinceau de Ribera
elle entrerait dans la matière
comme singulière épreuve du peu.

                                                                                     Jusepe de Ribera, Un philosophe, vers 1612-1615 (détail)

ce moment où elle a pleuré

 

 

 

la lumière venant de la baie vitrée était si provençale
elle, dans son fauteuil roulant, regard noyé
lui à côté, sur un siège, amaigri, triste, ailleurs

décembre, ce dernier décembre
il n’en connaîtrait pas d’autre
mais personne ne le savait encore

décision était prise, il partirait à l’Ehpad
elle, n’avait pas besoin d’y aller,
son corps cassé sa tête entière

elle, n’avait pas besoin d’y aller
riff de jazz comme elle aimait
elle, n’avait pas besoin d’y aller

ce moment où elle a pleuré s’est écriée
mais je ne peux pas le laisser
je ne peux pas laisser mon homme

tous ces points d’exclamation tristes
qui n’existent pas, comment les dessiner ?
ce moment où elle qui ne pleure jamais, a pleuré.