Aujourd’hui ma mère est tombée dans le métro de Bruxelles. C’est impossible, elle est morte. Si, c’est possible. Et ton père a oublié sa casquette. Il était parti dans la montagne. Et alors, tu ne vas pas lui apporter sa casquette ? Si ? Pourquoi tu lui apporterais sa casquette ? Il a largement assez d’argent pour s’acheter une casquette neuve. Celle-ci est très usée, ça ferait une occasion de la changer d’ailleurs.
Oui c’était compliqué, Bruxelles. Mais pourquoi n’as-tu rien dit ? Pourquoi ? C’est très bizarre qu’il soit parti dans la montagne, il n’aime pas tellement aller marcher, lui. Il est vers Allos. Qu’est-il allé foutre à Allos ?
Ma mère tripote un rideau. Une avancée de béton recule là-haut quand je lève les yeux. C’est impossible, le béton ne bouge pas. Mais l’inconscient ne connaît pas les contraires. Il fait ce qu’il veut. Il sait. Depuis le début il sait. Il sait dans les livres, il sait en général. Le savoir de l’inconscient, c’est su. Nous savons qu’il sait.
Ma mère manipule le rideau. Non, elle n’a rien dit de sa chute dans le métro de Bruxelles. Ce n’est pas important. C’est vexant. ”Pourquoi j’aurais dit quelque chose ? Je suis tombée, c’est tout.”
Tous ces vieux avec leurs problèmes de santé, ça n’a aucun intérêt, aucun. Ils passent leurs journées de façon débile, ils vont chez le boucher le matin, c’est tout ce qu’ils font. Ensuite ils racontent qu’ils ont été chez le boucher et qui ils ont rencontré. C’est merdique.
Le placard de ma chambre est légèrement ouvert. Je vois la poupée, celle avec laquelle je n’ai jamais jouée, celle que j’ai tuée dès que je l’ai eue. Elle est dans le placard en face de mon lit. Soixante ans plus tard, elle a atterri là, comme un témoin, à peine habillée d’un gilet bleu ciel tricoté par ma mère, un peu détricoté, sali et pâli par le temps. Le cul nu. Avec ses touffes de cheveux synthétiques. Elle n’a pas disparu. Elle était au grenier, je l’ai rapportée chez moi, je ne saurais dire quand. Elle est à l’abri dans mon placard la poupée morte.
La poupée synthétise à elle seule les phrases non terminées, sans ourlet, de l’étudiante en psychologie de jadis. « Tu n’as jamais joué à la poupée » points de suspension. Le savoir de l’inconscient : il n’y a pas de pourquoi. La causalité n’existe pas. La psychanalyse n’a rien à faire avec la causalité. Ce n’est pas comme ça qu’il faut chercher. Il ne faut rien chercher d’ailleurs. C’est.
Ma mère est tombée dans le métro de Bruxelles. Un ami à elle avec un prénom ancien cherchait de la poudre sur le darkweb pour l’aider à mourir. Il cherchait mais ne trouvait pas. Ça devenait pénible, et c’était dangereux si elle se faisait prendre en train de chercher de la poudre pour mourir. Cet ami voulait récupérer ses livres de psychanalyse, je les lui ai bien volontiers cédés. Ma mère m’avait demandé auparavant si j’étais d’accord. J’en ai moi-même de grandes quantités, des livres de psychanalyse. Pas comme l’autre fois où j’avais retrouvé nombre des ouvrages de psychanalyse qu’elle possédait, sur un marché, avec sa signature en première page. Je fais moi-même la même chose : je griffe mes livres, tous mes livres, avec mon prénom et l’année.
Elle n’aimait pas les vieilles choses. L’imparfait indique qu’elle est morte. Non, l’imparfait indique l’imparfait. Une tautologie. Elle se débarrassait des vieilles choses. Hop, du balai, les vieilles choses.
