La chaleur / les phrases (carnet de nuit)

Ce qui me frappa en 1963 : la chaleur. Immédiatement. Brutalement. La chaleur. Ma peur de ne pas pouvoir m’échapper de la chaleur. La préfiguration du réchauffement climatique. Il ferait chaud à vie. On ne pourrait pas se rafraîchir jamais. Il n’y aurait pas de solution. La chaleur m’écrasant (la chaleur écrasante), qui ferait qu’on resterait dans les maisons. La chaleur donnait ses ordres, imposait un rythme : sortir avant telle heure, après telle heure. La piscine municipale tint un rôle important. Et la natation, en compétition.

Les phrases sortaient toutes armées de ma tête. Durant toutes ces années de travail, les phrases sortaient toutes armées de ma tête. Je n’avais que très peu besoin de refaire, raturer, les phrases venaient s’établir sur le papier, & plus tard, sur le fichier. Les phrases s’enchaînaient comme avec une chaîne invisible (la logique). Souvent c’était le matin : elles sortaient sous l’eau de la douche. La logique possédait un avant et un après qui imposait l’ordre des phrases. Et à l’intérieur des phrases, l’ordre des segments de phrases. Et à l’intérieur des segments de phrases, l’ordre des mots.

La torpeur des après-midi de laquelle il était difficile de s’extirper imposait l’existence forte des matins marqués par la fraîcheur, le possible, l’ordre vif en action.
Plus tard, les phrases se positionnant en action, toutes armées. En ordre de bataille.
La bataille pour la vie, contre la chaleur, contre l’écrasement. L’eau nécessaire.

Auteur : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 Introduction au sommeil de Beckett, publie.net, 2013 L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016

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