L’ensemble fait cohérence,

pense Sabine dans sa douche. Et aussitôt, à peine séchée, Sabine donne une interview. Elle dit :
Je ne choisis pas dans le catalogue de la langue. La langue n’est pas un catalogue. Voyant ce ciel de craie, je pense à Londres, c’est l’hiver. Il y a une aspiration joyeuse en moi, je ne sais pas d’où vient cette joie bondissante, cet élan. Je ne rejoins personne, je ne rejoins jamais personne, et pourtant je ressens souvent que je vais rejoindre quelqu’un. Ce quelqu’un n’existe pas mais il existe, insaisissable. Tant qu’il est là-bas, je dois aller le retrouver. Ensuite, j’oublie pourquoi je suis dehors. À Londres, donc, dans un petit magasin indien où elle entend du reggae. (Elle n’y est pas, mais c’est tout comme).

Quand je me suis penchée à ma fenêtre j’ai vu ce couple, il en existe plusieurs exemplaires, ce couple qui se tient par la main. Deux personnes se tiennent par la main. Un homme et une femme aux cheveux gris. Il y a plusieurs exemplaires de cette configuration : ils tiennent à se tenir. Je ne sais pas pourquoi ils se tiennent par la main. Je pense à l’école, qui aurait façonné cette habitude ? J’ai longtemps cherché à marcher main dans la main, sans supposer que ça me ralentirait dans mon élan. C’est le résultat le plus surprenant : marcher main dans la main empêche d’aller à son propre rythme. Il n’empêche, je n’arrive pas à dater ce moment où ça n’a plus été nécessaire de le souhaiter. Je pense qu’il fallait montrer que j’étais reliée ? Sinon pourquoi choisir ce ralentissement ?

Un chevreuil trop domestique est venu goûter ma purée, j’étais dans le jardin, il avait une tête d’élan = un gros museau + des bois superbes. J’ai eu un peu peur, enfin pas tout à fait mais presque. Je ressens l’élan souvent, ce Londres, il faut le doser, ne pas lui accorder la purée systématiquement. Enfin, la disproportion, c’est le plus notable (entre le museau et la taille de l’assiette, par exemple).
Gontcharov.
L’interview se poursuit : Pourquoi Gontcharov ?
Sabine désormais sèche balaye la question, l’objection, l’interpellation, et répond : L’ensemble fait cohérence.

 

 

Un visible de langage

Voir absolument. Ce serait exactement ce qui serait. Voir dans l’après. Voir après-coup. Décidément voir. Ils fourmillent : les points de départ du visible de langage. Voir dans un petit espace, tout petit. Laisser voir (mais nous n’en sommes pas là). Peut-être cela qui a changé : face à la profondeur des idées non-nées (face au fait accompli), la surface du visible (une sidération possible). Avant tout et peut-être sans changement du tout, voir. Voir venir, laisser voir (aussi).

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Avant ce voir, il y a des dates, forcément. Voire une date. Des gongs, des indices, des notations, un amas d’inscriptions. Chercher leur ordination correcte dans le sens de voir : le voir, acculé aux abords de la voix, aux fortunes des pensées, aux embruns des soupçons. Curseurs et réglages.

 

les petites choses

– Alors, ce petit observable ?

– Vous vous en souvenez ?

– Mais bien sûr que je m’en souviens, bien sûr !

– Ce sont les petites choses à partir desquelles se construit la perception

– En d’autres termes ?

– Ah oui… en d’autres termes, je ne comprends pas pourquoi parfois je suis si pauvre de termes… Je pense à la fois aux fourmis, comme petit observable, et à l’amour, comme grand impossible, que je ne connais pas, ignore, surface blanche, redevenue blanche, qui meut tant de textes, tant de voix, tant de souffrances et de déchirement. Les oiseaux aussi : le vol d’un oiseau incroyable, horizontal rapide, au ventre jaune, aux ailes électriques rouges, à la tête noire, comme le drapeau allemand en version mécanique, passant dans un village abandonné flap-flap-flap en accéléré, porteur de bonnes nouvelles. Les oiseaux, le soleil, les blés, la bruyère violette, des fleurs avec des clochettes délicates vieux rose poussées sur un champ non cultivé. Le petit observable se trouve difficilement en ville où les trottoirs occupés bruissent des maladies de la promiscuité

– L’amour ?

– Oui, en passant, le grand inconnu, le grand recommencement, sans possibilités de dimensions, comme si on avait un mètre qui jamais ne calcule la bonne dimension, on s’y reprend à des milliards de fois, et c’est impossible. Une fourmi, oui, une fourmi et sa colonie organisée, dans l’enfance, vue par une enfant, ou un enfant, enfin quelqu’un qui n’a que quelques années d’existence, pour qui vivre ne se calcule pas. Les fourmis, les oiseaux, les foins, voire les roseaux, sont souvent liés à l’amour dans la littérature, je ne sais pas pourquoi, avec les champs, les forêts, et les elfes

– C’est joli les elfes

– Oui, ça ne tient pas de place et c’est très décoratif, léger, aérien, dans la phrase pas facile à placer, mais très attirant ! et sans sexe ! un ou une elfe

– Aaaaah, ça !

– Oui, enfin, ça ou autre chose !

– Pas du tout ! pas du tout autre chose ! les elfes et l’amour !

– Je pense tout à coup : les selfies ? s et i en plus, c’est ça, ils recherchent leurs âmes perdues à coups de clic-clic ? les perchistes de la littérature perdue !

– !…