UN ROMAN DES JOURS RAPIDES : devoir de sincérité à l’égard d’une pieuvre mentale

jour 1 – La ville n’avait plus d’importance, les maisons n’avaient plus d’importance, les gens n’avaient plus d’importance, seule comptait la pieuvre, qu’il fallait nourrir chaque jour, un travail sans gain, travail sans fin, chaque jour réclamant sa dose. (VM regardait par la fenêtre, depuis l’étage élevé qu’il occupait, mais ne voyait rien de particulier, ni la ville, ni les maisons.)

La pieuvre est un état de fait, elle est la manifestation d’une tendance à l’indistinction : tendanciellement les êtres humains aiment se ressembler, très fort, très puissamment. Ils aiment tellement se ressembler qu’ils souhaitent se confiner ensemble, violemment, se battre, se tuer les uns les autres. C’est ce qui se passe depuis que la pieuvre est arrivée. Ils ont constitué la pieuvre eux-mêmes et se sont enfermés dedans. (VM voudrait s’en extraire ; il pense qu’il est plus fort qu’elle, il se fait un café, il songe, devant la fenêtre de son étage, qu’il est piégé mais qu’il doit pouvoir s’extirper de ce merdier, parce qu’il pense ; il pense qu’il pense, donc il pense).

De ce dedans, ils observent le grand nombre d’événements de la planète, les guerres, les destructions, les évolutions rapides des conditions climatiques : ils observent ce grand ramdam paisiblement, comme s’il ne les concernait pas. Parce que le dedans de la pieuvre est confortable, agréable, agrémenté de jeux : le dedans de la pieuvre est un parc d’attractions et de répulsions tout ensemble. Tout y est prévu pour que les gens aiment et détestent tout à la fois tout chaque jour ; le travail de la pieuvre, c’est cela-même, quelque chose qui ne se laisse pas voir ni avoir d’importance. Les degrés d’importance ont disparu, happés, subtilisés par la pieuvre mentale. (VM trouve qu’ils exagèrent, dans leurs critiques, ceci, lorsqu’il est installé dans son coin de terrasse de onze heures à midi). Certains résistent au laminoir, pensent que leur volonté suffira, qu’ils font ce qu’ils veulent.

Comment tu retrouves ce qui était avant, tu ne sais pas ce qu’est l’avant mais il a existé : comment tu le retrouves (chez Cholodenko par exemple, dans ses jeunes filles au Luxembourg, dans des regards, des contorsions de pensée, des possibles feuilletés, des parents réels, des tasses de thé).

 

 

 

 

les petites choses

– Alors, ce petit observable ?

– Vous vous en souvenez ?

– Mais bien sûr que je m’en souviens, bien sûr !

– Ce sont les petites choses à partir desquelles se construit la perception

– En d’autres termes ?

– Ah oui… en d’autres termes, je ne comprends pas pourquoi parfois je suis si pauvre de termes… Je pense à la fois aux fourmis, comme petit observable, et à l’amour, comme grand impossible, que je ne connais pas, ignore, surface blanche, redevenue blanche, qui meut tant de textes, tant de voix, tant de souffrances et de déchirement. Les oiseaux aussi : le vol d’un oiseau incroyable, horizontal rapide, au ventre jaune, aux ailes électriques rouges, à la tête noire, comme le drapeau allemand en version mécanique, passant dans un village abandonné flap-flap-flap en accéléré, porteur de bonnes nouvelles. Les oiseaux, le soleil, les blés, la bruyère violette, des fleurs avec des clochettes délicates vieux rose poussées sur un champ non cultivé. Le petit observable se trouve difficilement en ville où les trottoirs occupés bruissent des maladies de la promiscuité

– L’amour ?

– Oui, en passant, le grand inconnu, le grand recommencement, sans possibilités de dimensions, comme si on avait un mètre qui jamais ne calcule la bonne dimension, on s’y reprend à des milliards de fois, et c’est impossible. Une fourmi, oui, une fourmi et sa colonie organisée, dans l’enfance, vue par une enfant, ou un enfant, enfin quelqu’un qui n’a que quelques années d’existence, pour qui vivre ne se calcule pas. Les fourmis, les oiseaux, les foins, voire les roseaux, sont souvent liés à l’amour dans la littérature, je ne sais pas pourquoi, avec les champs, les forêts, et les elfes

– C’est joli les elfes

– Oui, ça ne tient pas de place et c’est très décoratif, léger, aérien, dans la phrase pas facile à placer, mais très attirant ! et sans sexe ! un ou une elfe

– Aaaaah, ça !

– Oui, enfin, ça ou autre chose !

– Pas du tout ! pas du tout autre chose ! les elfes et l’amour !

– Je pense tout à coup : les selfies ? s et i en plus, c’est ça, ils recherchent leurs âmes perdues à coups de clic-clic ? les perchistes de la littérature perdue !

– !…

une portée, une et portée

une portée

sol la fa sol fa mi ré

sol la sol la si do la fa la

si si ré si do (do # ?)

une portée, une et portée, une et pointée, une et plantée

une haie commune entre les dates, le hier et l’horizon,

une portée commune aux hêtres et aux horions

si la fa sol ré ré ré é é é  …………faaaaaaaaaaaaaa

aaaaaaaaaaaaaaaaaaa // (sombre et asséné descendant à la caverne)






 

le temps, qu’est-ce que ça transforme ?

Lundi 2 mars 2009

 

Abandon épousant les accidents du sol, les disjointures capricieuses des ciments poussiéreux, des pavés usés, des terres boueuses des chantiers, du béton jaune pâle de la piste, abandon aux amortisseurs grinçant sous le poids du corps, abandon à la pensée fluide et sans obstacles, abandon des bras et des jambes au rythme efficace des roues, pédales, guidon, spectacle.

L’horizon vert du dernier événement de la dernière décade du dernier siècle, ah, nous y voilà ; il y aurait des choix qui se tiendraient (avec leurs petits noeuds papillon, bien droits), et d’autres qui se déferaient (du verbe se défaire). Le temps transforme même les rugbymen, c’est dit.