devant un paysage, redites

des endroits de redites, si nécessaire

j’en dirais bien quelque chose !

prendre le temps de dire mais
prendre le temps de penser, d’abord

et pas trop de mots, pas trop

………………/

comme quoi c’est bien-dire qui importe
comme quoi : comme ceci est, ce scié

à préciser : pas bien dire comme bien dire,
mais bien-dire comme deux oiseaux qui se croisent
& se saluent : précis, joyeux, efficaces, trilles

ma langue à trous : effaceuse, subtilisant les excès
des endroits de redites, et même des trous
encore à lisser aux pourtours

\………………

laisser les restes, couvrir, cuire, dépecer
dans des désordres inconnus

sans retour valable, redites pourtant
devant un paysage ressemblant à un poisson

rester ou fuir : choix fallacieux
cheminement identique dans la mort de la chair
les puanteurs du poisson de plein air

des endroits de redites ?…si nécessaire

des journées lentes dans l’obtusangle

étages intermédiaires, façades blanc sale, ombres pointues
position devant trouées, hauteurs, délimitations par la lumière

étages intermédiaires : offrent un ciel incomplet
perspectives de fenêtres à tout stade de leur ouverture

trouées : disponibilité du regard selon un angle obtus
dit obtusangle, dont aucun souvenir ne marqua la désignation

paysage défini par un angle au degré plus grand que cent,
à la pointe duquel se tient un personnage assis dehors

ombre pointues : déchiquètent les façades tout en
négligeant l’indication d’ouverture des fenêtres

indépendamment, deux logiques : du bâti, de la lumière,
sanctionnent le déroulement changeant des journées lentes

hauteurs : la disposition des corniches en étages rythme
l’orchestre invisible dirigé par le personnage depuis son balcon

quelle conclusion ? aucune : la course du soleil
dans l’obtusangle favorise des journées lentes

[] du sable des ancêtres []

parfois je suis moins féroce, ils viennent, ils débarquent, ils vroument,
ils cabriolent, devrais-je les quitter ?
mes pieds secs circulent dans des babouches anciennes,
devrais-je les oublier ? ma mémoire les laisser divaguer comme les errants, dans une immense forêt les perdre ? 



j’ai un costume noir, je les interroge, je ne parle pas leur langue,
des fumées calment mes fureurs, des décisions, implacables,
à leur propos sont prises, que mes mains signent
après avoir classé sans suite des photogrammes enluminés



j’ai baissé la lumière et des îlots de sons recourbés se déplacent
au bout des cils du temps,
un bâton, une fois, scande les échos comme une talonnette asymétrique le trottoir ébréché des arguments perdus,

je me tiens droit,
des voix portent la distance mouillée depuis l’enfantement ruineux des ancêtres, il me reste du sable à la naissance des orteils

[28 avril 2015]


Robert FILLIOU (1926-1987)
La belette est solitaire, 1961/1972.
Lithographie sur papier kraft en 7 couleurs.

tiens, je vais arranger les choses

ce devait être facile : tiens, je vais arranger les choses
mais avant existait autre chose que les choses -
d’autres choses se manifestaient

les choses ne sont pas nées d’elles-mêmes
non pas nées comme ça : la chaîne de causalités
une chaîne avec des maillons multiples
tout imbriqués tout serrés les maillons de la chaîne

notamment nés comment, notamment -
ce pour le volet métaphysique : il y a beaucoup de choses
dans l’ordre des choses : que ça n’est pas

que ça n’est jamais ce que c’est
qu’il faudrait capturer l’instant
que même les grammairiens ne s’y risquent pas -

la chaîne des causalités présente : l’état des choses
en amont, en aval et sur les côtés
sans oublier les facteurs aggravants
& les circonstances atténuantes -

tiens, je vais arranger les choses : 
facilité de laquelle me prévaloir, subitement vaine &
que la chaîne de causalités alourdit d’insensé

La BD métaculturelle de David Moser (1979), page ouverte au hasard de
Ma thémagie, Douglas Hofstadter, 1988

légère ivresse conquise et calomniée

• Printemps 2002 •
[Monologue intérieur de Pierre S., s’adressant
à lui-même, et sûrement au-delà, à l’autre de lui-même.]

Tu vas te renseigner sur la déception et ce qu’il y a après. Il va falloir la jouer fine. Tes repères sont indéterminés. Tu joues le naïf. Tu l’es. Tu pensais pouvoir surseoir aux vérités promises. Tout à coup : plus de filet de sécurité. Tu décides brutalement de ne plus vérifier les mots.
Juste creuser la déception et son après.

Tu voudrais bien rompre avec le sentiment, mais alors ? Tu emploies sans compter des décisions non suivies d’effets. Comme des cartes à jouer que tu jettes sur la table, l’une après l’autre. D’autres cartes surgissent spontanément du dessous de la table. C’est ainsi que procèdent les joueurs chanceux. Sinon comment ?! Tu voudrais bien toi aussi procéder.

Tu vas te renseigner. Peut-être faire le tour des administrations où se trouvent les renseignements. Tu sillonnes la ville près du fleuve qui la coupe en deux, à la recherche du renseignement. Tu penses qu’il va falloir te brancher ; tu ne sais pas exactement où est la prise. Expectative sur le voltage. Tu te sens comme un petit appareil électro-ménager, oui, comme un sèche-cheveux.

• Printemps 2017 •
[Il n’y avait pas d’autre possibilité pour Rita que de vivre
ce qu’elle était en train de vivre, et qu’elle ne savait pas.]

Rita observait ce corpus-corpus, de textes et de corps, comme une intégration désormais sans frontières, et dont on chercherait longtemps à établir une topographie. C’était l’enjeu du malaise contemporain : on ne savait plus où était le point d’arrêt des paroles, comment commencer une action, que devenait l’Idée
L’irréalité rebondissait sans cesse, repoussait les limites de son incrédibilité ; toujours plus. Et, au bord du désastre annoncé, beaucoup de tranquillité, beaucoup d’inconscience, beaucoup de joie.

L’irréalité du monde environnant trouvait son pendant à l’intérieur de la prison. Il n’y avait pas de barrière à l’irréalité, pas de dehors, pas de dedans différencié. Et même, on apercevait l’inversion, dans cette ombre d’irréalité qui voilait nécessairement les promiscuités obligées.
Fallait-il que chacun devienne un personnage dans le lieu qui lui était assigné ? Fallait-il qu’il y ait invention de soi où que ce soi se trouvât ?

Et cette création de soi comme personnage dans l’espace clos de la prison, bordé par les murs, le lit de béton, la structure-même de la cellule, dont les utilités seraient scellées aux murs pour éviter les suicides, apparaissait à Rita comme l’évidence d’une souplesse possible, d’une résistance à la massification, par le simple fait de l’encellulement individuel.