ciel devenu noir :: deux dizains

les mers du globe ont augmenté de six mm
nous apprenions les mm à l’école
des divisions, des grandeurs, des tailles
tout en dizaines
tout en disant
rien ne pouvait se produire d’autre
que de compter les distances
que de distendre les contes
chaque jour recommencés
et dans lesquels se confondre

 

les mers du globe ont augmenté de six mm
tous les chiffres rappliquent tous ensemble
tous les pourcentages, toutes les gravités
tous les superlatifs que plus aucun filet ne retient
un tout petit et un tout grand
toutes les mers et six millimètres
ils se font face et rien ne les arrête
ils se mixent et nous recouvrent
six millimètres sur toutes les mers
de ce globe que nous habitons

                                                             Arnulf Rainer, Zentralisation, 1951 (détail)

 

une civilisation chute, entourée d’eau

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tracer des parenthèses et s’y coucher longuement
aux bancs du boulevard se laisser tomber

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je me fais remplir l’oreille de cigales
et puis au creux de la route

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armoire à la glace rayée
(regarde, lui, tous ces muscles qu’il a)

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nous parlons de livres

je n’ai pas d’idées.
devant ma bibliothèque je stagne.
c’est effrayant.

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je cherche eau mais tous les mots
qui se finissent par eau se présentent :
il y en a trop

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une civilisation chute, entourée d’eau
je me demande dans quel sens :
entourée d’eau, une civilisation chute
la chute d’eau ramollit ; elle est artificielle


le jet malingre finit par cesser

une civilisation chute

entourée d’eau

reliquat de la nécessité

                                          Fayçal Baghriche, La nuit du doute , video, 2016 (Musée d’Art Moderne, Paris)

le scenario : une femme, nue, regarde ses pieds chaussés de mules plates à brides croisées de cuir noir, montées sur une semelle de corde blanche et noire, auxquelles elle a ajouté un ruban en gros-grain gris anthracite pour tenir un peu le pied à l’arrière.

elle regarde ses pieds, chaussés de mules améliorées, reflétés dans une glace à trois pans et repense au film qu’elle a été voir, dont le scenario n’était pas clair du tout,
qui racontait l’histoire d’un film se faisant avec un scenario pas clair du tout,
en réalité se faisant dans une absence de scenario,
en réalité ne signifie pas en réalité mais : dans le film.

ses pieds prolongés par ses jambes, elle peut encore regarder : les chevilles enlacées par le ruban gris anthracite, c’est intéressant, il y a un côté danseuse immédiat :
l’immédiateté de la danseuse.

elle constate qu’elle peut à la fois regarder ce que ses pieds enrubannés lui évoquent – la danse – et continuer à penser des refus :
les rubans défaits chez Degas par exemple, elle s’en fout des rubans défaits.

c’est dans le scenario de la femme nue qui dédaigne son corps, qui serait mieux sans, que la femme constate :
impossible de vivre sans corps.

jusqu’à oublier

on dit que c’est vieux, on dit que c’est du passé,
on dit que ça pue parfois
on regarde on dit que ça va pas, on remue le nez : ça va pas

examen des vacuité, des vanités, & d’autres -tés
parler du capitalisme sur une chaise longue
parler du capitalisme en tongs

on parle avec des mots sans sens, des mots qui s’agitent
on les agite comme des hochets : ils sont des hochets
il n’y a plus d’air entre les mots, ils ont chaud

examen des ornementations, des suffixations, & d’autres -tions
les mots empruntent des queues de pies
les mots s’habillent de filaments longs

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et on finit par oublier le bruit
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[résorption, ellipse, coupure, absence de culpabilité
personne n’est coupable parce que personne n’est coupé]

Trinité emballée sous ciel de canicule