UN ROMAN DES JOURS RAPIDES – jour 3

jour 3 – Il faudra parler du vin rouge, du vin, du vin et de l’eau, de l’eau et de l’eau avec des bulles, parce qu’il y a un étroit rapport avec l’esprit (des fois j’ai de l’esprit, des fois j’en ai pas, dit-elle, espiègle, à l’autre) ; (oui je sais, tu te fous de tout, dit-il, malicieux, à l’autre). On ne peut pas sans arrêt être néfaste, des fois il y a relâche, c’est ainsi. Le vendredi. Ou un autre jour.

En 1994, VM pérore à la table du fond, tient table ouverte, déjà des visiteurs s’intéressent, des confrères, des jolies femmes, les catégories se recouvrant généralement peu, alors qu’il vient de publier un livre sur l’identité dans lequel il démontre que l’identité n’existe pas. Il montre le livre, complaisamment et quel que soit le public. Une jeune femme demande : alors je n’existe pas ? Tout d’abord il ne répond pas, puis, ayant suffisamment attendu, l’ayant suffisamment fait attendre, elle, la questionneuse malencontreuse, répond que ce n’est pas la question, que la question est celle de l’identité, pas de l’existence. La femme écarquille les yeux, se tait, se retire, s’installe à une autre table et commande un navarin d’agneau avec un quart de Saint Chinian. Se remplit complaisamment.

Alors que la fiction envahit la salle de restaurant et déborde déjà des parenthèses pourtant soigneusement établies par le narrateur habituel dont c’est le boulot de délimiter ce qui en est de ce qui n’en est pas, Carola met les pieds dans le plat, avec sa robe orange.

C’était l’été. La robe orange, longue, habillait une autre femme, il y a longtemps, encore plus longtemps que 1994, plus loin que 1984, 1980 peut-être ; une grosse pierre brillante bleu turquoise était cousue, près de l’encolure, sur la robe trapèze sans manches ; il se souvient, elle marchait dans la rue, de dos, elle s’était retournée, un peu avec la tête de l’actrice Isabelle Huppert comme ça, avec une grande surprise dans ses grands yeux, une surprise comme : quoi donc ?? Silhouette tournoyante sous le regard du suiveur. En marchant, avec ses mules en cuir fauve, un bruit de succion, comme chteu-chteu. Un bruit de Chateaubriand dans sa Vie de Rancé , qu’il nomme « le sussurrement de la sandale ». Le bruit de la suite, de ce qui suit, le bruit d’une marche sans menace, le bruit de l’innocence, de la succion, quel bruit encore ?

(Par ailleurs, le chteu-chteu lent et pourtant constant, lourd, de l’infirmière dans la maison pour vieux, dans de nombreuses maisons ainsi pour vieux de plus en plus nombreux, sa robe-tablier bleu pâle l’enserrant, enserrant sa taille, faisant saillir des bourrelets souvent affectueux, pétrissables, semble le plus commun, le plus ancien, ce rythme ancillaire de celle qui vient, appelée par celui qui en a besoin. Et l’enrobage sous la robe-même, alors, promet la protection à vie, l’enfouissement dans la poitrine, l’immortalité pratique.)

Bruit de suivre, mais aussi bruit de venir, donc.

 

 

Auteur : Édith Msika

femme de lettres et du néant, probablement

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