UN ROMAN DES JOURS RAPIDES : devoir de sincérité à l’égard d’une pieuvre mentale

jour 1 – La ville n’avait plus d’importance, les maisons n’avaient plus d’importance, les gens n’avaient plus d’importance, seule comptait la pieuvre, qu’il fallait nourrir chaque jour, un travail sans gain, travail sans fin, chaque jour réclamant sa dose. (VM regardait par la fenêtre, depuis l’étage élevé qu’il occupait, mais ne voyait rien de particulier, ni la ville, ni les maisons.)

La pieuvre est un état de fait, elle est la manifestation d’une tendance à l’indistinction : tendanciellement les êtres humains aiment se ressembler, très fort, très puissamment. Ils aiment tellement se ressembler qu’ils souhaitent se confiner ensemble, violemment, se battre, se tuer les uns les autres. C’est ce qui se passe depuis que la pieuvre est arrivée. Ils ont constitué la pieuvre eux-mêmes et se sont enfermés dedans. (VM voudrait s’en extraire ; il pense qu’il est plus fort qu’elle, il se fait un café, il songe, devant la fenêtre de son étage, qu’il est piégé mais qu’il doit pouvoir s’extirper de ce merdier, parce qu’il pense ; il pense qu’il pense, donc il pense).

De ce dedans, ils observent le grand nombre d’événements de la planète, les guerres, les destructions, les évolutions rapides des conditions climatiques : ils observent ce grand ramdam paisiblement, comme s’il ne les concernait pas. Parce que le dedans de la pieuvre est confortable, agréable, agrémenté de jeux : le dedans de la pieuvre est un parc d’attractions et de répulsions tout ensemble. Tout y est prévu pour que les gens aiment et détestent tout à la fois tout chaque jour ; le travail de la pieuvre, c’est cela-même, quelque chose qui ne se laisse pas voir ni avoir d’importance. Les degrés d’importance ont disparu, happés, subtilisés par la pieuvre mentale. (VM trouve qu’ils exagèrent, dans leurs critiques, ceci, lorsqu’il est installé dans son coin de terrasse de onze heures à midi). Certains résistent au laminoir, pensent que leur volonté suffira, qu’ils font ce qu’ils veulent.

Comment tu retrouves ce qui était avant, tu ne sais pas ce qu’est l’avant mais il a existé : comment tu le retrouves (chez Cholodenko par exemple, dans ses jeunes filles au Luxembourg, dans des regards, des contorsions de pensée, des possibles feuilletés, des parents réels, des tasses de thé).

 

 

 

 

Auteur : Édith Msika

femme de lettres et du néant, probablement

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