s’il le pouvait, Martin peindrait

Martin s’interroge et parfois sort son matériel : un tube usé, une gouache totalement sèche, rien ne sort et s’il presse trop fort, le tube éclate et c’est trop violent, ça l’angoisse, il abandonne, ça l’angoisse. Il voudrait proposer des gestes efficaces qui seraient vus en grandeur nature. La notion même de grandeur nature l’enflamme. Il se voit faire les gestes, c’est l’orateur de la peinture, il tient l’intégralité du discours à la tribune, dans sa cuisine, armé d’un chiffon à nettoyer, dans son salon, dans les supermarchés (qui l’inspirent à cause des grandeurs nature, des rayons hauts, des échafaudages, des boîtes, des formes).
N’importe quelle couleur serait mieux que ce nettoyage permanent qui l’obsède.

C’est un sort étrange que le sien. Il pourrait avoir ce regret définitif, et l’oubli un peu douloureux. Non, pas du tout, jour après jour la torture insiste lourdement. Il pense ce qu’il pourrait faire. Il se pense dans le conditionnel, il finit par imaginer qu’il est conditionnel, que quelque chose va arriver, qu’il peindra, ce sera très très facile, il en mettra partout : Martin rêve définitivement, tous les jours après toutes les nuits, qu’il en met partout.
Et le matin, il nettoie, vite, la vitre légèrement salie par son front qui s’y est pensivement appuyé la veille.

La salissure, il ne sait pas comment c’est arrivé, ce refus de la salissure, il ne cherche pas d’ailleurs, il la voit vraiment, ça lui crève les yeux : il doit immédiatement agir.
Pas de traces. Absence de traces. Tout rendre propre, toujours, systématiquement, vite, sans délais, dès la trace. Ne pas pouvoir peindre à cause de ça. Peindre salit.
Remonter le cours du temps ne sert à rien, il en a la certitude. Il regarde le ciel et aimerait le peindre. Il voit le ciel avec de nombreuses variantes, chaque jour a sa variante, il court après les variantes, il prépare sa palette…mais tout change – à vue -.

Et l’angoisse monte, il ne peut s’empêcher de penser aux dégâts, au nettoyage.
On le voit, dans les pièces de sa maison, déambuler tristement sans pouvoir. On voudrait lui dire de ne plus s’occuper de peinture ; Martin rétorquerait que c’est toute sa vie ; on se tairait devant tant d’étrangeté. On ferait semblant de comprendre, on hocherait la tête, on acquiescerait. C’est ce qu’on ferait.

En faisant cela, on renforcerait sa condition conditionnelle, sans s’en rendre compte. Nous aussi, on se mettrait à conditionnaliser son existence, ce ne serait pas un service à lui rendre. Quelque chose nous intéresse, sinon on ne viendrait pas le voir, on ne s’en occuperait pas. Peut-être qu’un jour il peindra quelque chose d’extraordinaire, que sa peinture, à force d’être rêvée, sera magnifique, grandeur nature.

Quand on sonne chez lui, il ouvre le portillon de son petit jardin, il n’a pas un aspect spécialement soigné, c’est ce qu’on se dit au premier coup d’œil, le pantalon de couleur indéfinie n’est pas très bien coupé, le pull un peu vague. On a l’impression de le connaître même si on ne le connaît pas. Tout en astiquant mécaniquement un bout de meuble, Martin cherche la solution. Comme si demain devait être aplani, nettoyé de la veille, lisse, prêt pour une nouvelle scène, il apprête le décor, le soir, et même dans la journée lorsqu’il est là.

Martin perd sa vie à la gagner, comme n’importe qui. Il est dans un bon service, au service du service public, dans un service du secteur des services.
Depuis qu’il est petit, il a été formaté pour devenir serviteur au service de la collectivité. Son geste pictural s’est arrêté à la maternelle, c’est tout. Il l’a presque perdu mais pas complètement. Il a une nostalgie de la pâte à modeler, mais n’en parle jamais. Il a perdu la mémoire de ce qui le gêne ; il sait juste qu’il devrait peindre. Mais il ne sait plus pourquoi ni comment il le sait.

Armé de son chiffon, Martin frotte sans trêve dans les couleurs rapprochées, les couleurs éloignées, les couleurs excentrées ; il s’accroche à son chiffon, et son soupir, lourd, tombe telle une chute de mollusque alangui.

(mars 2005)

composition avec envoi de Nathalex Callay (avril 2014)

Auteur : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 Introduction au sommeil de Beckett, publie.net, 2013 L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016

Une réflexion sur « s’il le pouvait, Martin peindrait »

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.