<<< tout ça >>>>>>>>

 

 

commençons par la fin du symptôme
carnet ouvert à plat sur table basse
carnet jaune et blanc dos scotché
étiquette mentionnant deux dates
entre deux années,
d’une durée d’environ dix-huit mois,
commençons par ce petit carnet
à petits carreaux zébré de couleurs vives

la fin du symptôme est datée de douze
de septembre douze
et avec, une question :
”que voulez-vous faire ?”
ou plus exactement et moins élégamment
”qu’est-ce que vous voulez faire ?”

Le ciel est à tout le monde
est un magasin de jouets de son enfance ;
il fallait bien que quelque chose changeât,
que dans le décor la peinture s’écaillât
que des cris cessassent de résonner
que des objets changeassent de mains
que des livres s’écornassent

et puis, lassée des jeux de langue
des constructions verbales
des concordances de temps
gavées de crème et de meringue,
soudain la pavlova du ”tout ça” fondrait
au caniveau du temps perdu
& en violet s’écrirait :
je peux comprendre les vieillards
sur le banc d’un quartier
qu’ils n’ont jamais quitté

commençons par la fin du symptôme
et le principe de la répétition
commençons par les spires de l’escargot
et sa course lente dans l’allée
commençons par le tournage en rond
commençons par ne rien commencer
commençons par changer de page
commençons par ne rien changer
laissons le carnet ouvert à plat
& le ”tout ça” naviguer à l’envers…

< Parce que tout ça, ça rate, tout ça, ça rit, tout ça, ça rêve. >
Jacques Lacan, Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005

Sarah Sze, Tracing Fallen Sky, 2020
                                                              – Fondation Cartier, Installation in situ, 2025 –

 

Le petit gilet gris Tin’-gue-ly.

 

 

Elles s’appuient à la rambarde, la petite, la grande, au bord de l’eau. La petite a écarté ses bras pour s’accrocher à la barre la plus haute, se hissant légèrement sur ses pieds chaussés de souliers et socquettes blanches.
La grande tient un sac à main à peu près au même niveau que la barre. Elle est légèrement de biais, non pas penchée sur la petite, mais un peu de biais. On voit ses pieds dans des socques plates à la semelle préformée, en bois, comme les Allemandes en portaient dans ces années 60 l’été. Elle aime les Allemands et l’Allemagne.

Elle est vêtue d’une jupe en pied-de-poule et d’un pull ras-du-cou à manches courtes possiblement beige. On ne peut pas savoir, la photographie est en noir et blanc. Elles sont séparées par un espace. La petite porte un petit gilet gris clair tricoté par sa mère. La grande, c’est sa mère. La petite a huit ans, la grande vingt-huit. Elles sont à Bâle. Le père aurait pris la photo.

Ils sont allés voir Tinguely, ses machines inutiles. La mère dit Tin’-gue-ly comme si elle le connaissait bien. La petite entend le bruit des machines qui répètent le bruit sans rien fabriquer. L’entend comme l’exacte métaphore du monde : beaucoup de bruit pour rien.

lorsqu’il y a le jour trop de jour

 

[pour Frank Ronan]

laissant le piano et ses trilles
ses ralentis ses insistances
aller
un carré d’enveloppe un peu d’encre
un timbre Septembre

l’écrivain irlandais du fond de ma mémoire
mon voisin à la campagne
les roses trémières qu’il plantait
éclosaient comme il respirait

jour de grève

nous avions autour de trente ans
au bout du village
il écrivait comme il respirait
ses roses trémières noires
avaient éclos dans mon jardin
dessinant des lianes devant la rivière
invisible

jour de blocage

temps rabattu comme un trench
pans ceinturés
silhouette sur le chemin
près des ânes et des ronces
dans la fraîcheur toujours redite
de septembre

autre ailleurs du jour qu’il y a
trop de jour

                                                                                                          détail de l’exposition Art brut au Grand Palais

des chaussures en crocodile /

 

 

talons en biseau pas très hauts
relativement carrés
empeigne montante
lacet courtement serré
seulement un croisement sur la cheville
larges écailles marron brillant
forme très en pointe
poulaines possibles du chevalier

la légère sueur poudreuse
émise par la peau du crocodile
aux pliures des pieds
la crème fine qu’il fallait étaler
sur la peau pour la soigner
avec une chamoisine douce
idéalement les embauchoirs
en bois de cèdre avant remisage

le nom oublié puis revenu
toujours sans le chercher
revenu sous forme d’eurêka
avec à sa traîne
l’ambiance d’un carrefour
où chaque samedi
une femme léchait des vitrines
avec à sa traîne robes et parfums…

les oeufs de lump dominicaux ~

 

aux quatre autres
(on n’a pas fini de rêver)

 

c’étaient des mots petites billes noires
sur tartines sèches grainées de sésame
en petit tas liées par un ordre doux
texture fondante maintenant les grains
à l’intérieur d’un système ~

les oeufs de lump noirs du dimanche soir
quand le ciel s’obscurcit
qu’il était temps d’installer avec le thé
l’ensemble des nourritures ordonnant
le goûter-dîner rituel de six heures ~

un allant résolu de règles allemandes
du tôt manger tôt coucher
aux mille bornes sous la coupole de lumière
donnait à leurs dix mains mobiles
le choix de prises aux cris sans excès ~

des mots petites billes noires
d’un discours savant & lié
en bouche éclataient d’un jus salé
des mots petites billes noires
saturaient l’obscurité du dimanche soir ~

« faisceaux impitoyables des plafonniers » *

 

 

* Les lumières d’en bas, ai-je pensé, voilà la vraie différence. En Russie, elles n’existent pratiquement pas. (…), vous verrez partout les faisceaux impitoyables des plafonniers qui descendent d’en haut
et illuminent les fenêtres. Les plafonniers sont pratiques. Il suffit d’appuyer sur un bouton
pour que toute la pièce soit éclairée par la même luminosité uniforme et brutale. (…)
Les petites lumières d’en bas, en revanche sont peu commodes. Vous devez les allumer une par une et il en faut au moins trois ou quatre pour générer la même quantité de lumière. (…) crée une atmosphère propice à la conversation et à la lecture de vieux livres, (…) pièces douces (…) se raconter des contes de fée ;
un luxe que les Russes n’ont jamais pu se permettre.
extrait de Le mage du Kremlin, Giulano da Empoli, 2022

 

je cherchai quelque chose qui existe déjà
quelque chose qui se modifie parfois
je cherchai à la fois des mots

mais le temps siphonne les intentions

& d’autres possibles
rendus possibles par les distances
il fallait des conditions que je ne trouvai jamais

chercher n’est jamais trouver ou bien ?
ou bien trouver sans jamais chercher

le temps court sans alerte

quelque chose que je connais déjà
qui relève du familier y compris
dans l’exercice de l’irraison et des lumières

à nouveau du méconnu viendrait
recouvert des strates sans illusion
de la sinistre répétition

à haute densité le temps

 

Il paraît même, selon certains historiens, que, à cette époque, la lumière brûlait
toute la nuit dans les rues, toute la nuit il y avait des passants et des voitures.
Evgueni Zamiatine, Nous, 1920