le cancer nékun calendrier

juillet, octobre et les mois
les mois l’émoi mais peu
les mois un deux trois
quatre cinq six sans suite
deux saisons et puis s’en va
trois saisons pour le prix de deux
quatre saisons retour chariot

il est faux de dire quoi que ce soit
quoi que ce soit est faux 
il est faux de dire comme il est vrai de dire
le bancal nous sauvera tous
le bancal, le chacal, le cheval

un deux trois les voix
quatre cinq six la peau
sept huit neuf prise de terre !
électricité ! électrique ! pavillon des champs ! pavillon morne !
la plaine au fond, et drus les blés !
immense foutaise des maisons calmes

                                           écrire et ne pas écrire, ce mouvement, un conditionnel

le corps et le hors corps
hors de soi inexplicable tout inexplicable
sort de soi monte monte et pète le plafond
pauvre explication, minable exégèse

ongles ongles ongles : vernis couleurs
onglonglongl
crème crème crème : marché des crèmes
crèmcrèmcrèm

elle demande tu écris toujours ?
oui et non
tu dis cancer preskun concert
c’est fait exprès c’est faux de dire c’est vrai
c’est vrai de dire c’est faux

le cancer nékun concert du temps

des thit et des that

La veille au soir, la patiente avait assisté à une étrange cérémonie : ils étaient quatre autour d’une table en demi-lune, dont la section droite était occupée par une femme habillée de blanc, aux cheveux très noirs, mi-longs avec des échappées d’épis drus. Les trois autres étaient disposés autour de la courbe de la table. Ceci ressemblait à une conférence de presse, mais sans micro directionnel très fin, et il n’y avait pas de presse.

La femme maigre en blanc et cheveux noirs avait alors affirmé d’un ton grave – avec exactement la voix de Brigitte Fontaine version 1973 – :

Il y a des thit (prononcé zit) et des that

autrement dit il y a des choses, celles-ci, et des choses, celles-là.
Cela avait semblé très éclairant sur la marche du monde, c’était d’une importance CAPITALE qu’à ce moment, les participants fussent informés de la bipolarité
phénoménologique de l’univers.

Ils s’étaient regardés autour de la table en demi-lune, la patiente et les deux autres de sexe masculin apparent sous leurs caractères sexuels secondaires (pilosité et autres épaules carrées). Ils n’auraient su dire s’il était urgent de saisir la teneur des propos du clone vocal de Brigitte F. dans ses plus petites nuances, mais il leur apparaissait en effet qu’à l’orée d’un risque majeur d’indifférenciation de l’espèce humaine, il fallait tenter le tout pour le tout.
Et considérer qu’il y avait bien des thit et des that.

[2004]

sol d’un balcon peu entretenu

Le 1er août 2009, vers 14h30, nous décidons, A. et moi, d’aller à Guitrancourt. À vrai dire, je dois un peu insister, le convaincre de quitter ma terrasse où nous commencerions à somnoler si nous n’avions ce projet à court-terme. Il fait chaud, mais pas tant que ça. J’ai une voiture climatisée ; nous n’avons aucune opinion sur le changement climatique ce jour-là. Notre projet est différent. Juste avant que la torpeur nous fasse sombrer dans les transats, nous prenons la route.

La campagne du Vexin français nous paraît étrange, à la fois désertée par ses habitants, accourus aux rives du pays pour jouir de congés de crise en léchant des glaces industrielles, et probablement assoupie par l’heure de ce dimanche melliflu.
A. retrouve de vieilles sensations, de quand il allait voir un oncle dans un petit village aux rues étroites et encaissées contre un coteau. Il me parle un peu ; en tant que copilote, il est très bien. Nous sommes dans une temporalité blanche. Nous n’écoutons pas la radio, elle n’aurait rien à nous dire que nous ne sussions déjà.

Nous ne nous perdons pratiquement pas ; à peine ratons-nous une direction. L’arrivée à Guitrancourt ressemble à n’importe quelle arrivée dans n’importe quel village alangui par l’été. Il nous faut trouver quelqu’un qui nous indiquerait la direction. Nous nous garons sur la place et attendons. Les rares silhouettes qui se proposent, trop juvéniles et pétaradantes, ne savent pas répondre à notre question, nous n’en avons pourtant qu’une : où est le cimetière ?

Paraît enfin une femme avec un chien, qui nous montre le chemin. Nous devons poursuivre en voiture par cette petite voie, là, étroite.
Nous nous imaginons un instant que le cimetière est fermé, mais non. Franchie sa porte, nous n’avons aucune idée de notre destination, et commençons à naviguer à travers les tombes, au hasard de l’attrait exercé par les noms, mais dont aucun n’est celui que nous cherchons.

Puis nous voyons, un peu plus haut, une zone moins peuplée, plus verte, moins minérale, vers laquelle nous nous dirigeons. Enfin nous lisons le nom Jacques Lacan sur la plaque de ciment brut, passablement vieillie mais sans réel marquage du temps, comme le serait le sol d’un balcon peu entretenu, pas plus.
Nous regardons alternativement autour de nous. Nous nous regardons l’un l’autre. Nous nous exclamons quand même !
Nous n’avons aucune espèce d’imagination pour dire autre chose. Toute notre imagination est partie, aplatie par le ciment brut que nous avons sous les yeux, et sous lequel nous ne pouvons imaginer que quelqu’un repose, et encore moins lui, alors que nous savons très bien que nous irons, nous aussi, sous de semblables pierres un jour.
Nous répétons quand même, plusieurs fois.

                                                                                                     Buenos Aires

vérité lundi 410 / mondancien

Elle me fuit ou disparaît. Elle glisse.
Je ne cherche plus. Je recommence à chercher.
C’est animal, c’est de l’instinct.
Ça se tait. Ça se tapit.

Vérité m’est tombée dessus.
Quoique lente et tranquille, sans aucune agressivité. Tranquille vérité.
Je n’avais plus qu’à la suivre.

Enfin, je, pas tout à fait. Enfin, vérité, pas tout à fait.
Pas le désir : la vérité. Pas l’amour : la vérité.
Vérité avec un é à la fin.

Moi la vérité je parle.

Vérité lundi revenue dans le soir d’un samedi.
Se tait, se tapit.

monde ancien s’écrira mondancien
lisible de tous points de vue obscurcit
n’est plus ni champ ni hors-champ
mondancien s’écrira en se répétant
comme se répètent les dérogations
l’écart est infini
reprendre le fil
aimer se souvenir encore
de haïssables téléphones sonnent

Akuybt en seize fragments

[texte lu avec mélodica le 2 juin 2015 au Delaville Café
à l’invitation de Ivy Writers]

1
J’envisage de prendre des nouvelles d’Akuybt et puis j’oublie. Notre mode est le peu, nous nous voyons, peu, nous nous téléphonons, peu, nous nous envoyons des mails, peu. Nous usons du peu sans aucun but. Nous construisons de la conditionnalité sans mesure.
D’autres fois nous nous rencontrons dans des bruitages exagérés qui nous empêchent de nous parler.
Alors nous nous sourions, de près ou de loin.

2
Aujourd’hui, je poursuis l’idée, je l’appelle, il n’est pas là, je lui laisse un message. Je lui annonce que je suis en train de le transformer en personnage et qu’il fait gris.
Je n’ai pas pensé qu’il pouvait aussi bien s’en rendre compte, sauf s’il est loin, à l’étranger, à Munich, à Stockholm, ou à Glasgow.

3
Hier, j’ai découvert les mails en rafale d’Akuybt, quatre à la file répondant à mon message. Il y était question de whisky, de travail et de création, de Heidegger, d’ Anthony Coleman et de John Zorn, et aussi d’Amy Winehouse. De la pièce qu’il venait de créer, de son plaisir à créer, du symptôme, de Lacan, et de quelques majuscules aléatoirement disposées dans l’espace. Pour une fois pas de Sollers ni de Nietzsche.
Et des questions sans réponses. Et des questions.
Il se disait enchanté de devenir un personnage.
Je lui renvoie aujourd’hui un mail très court dans lequel je le remercie et lui précise que je l’appellerai.

4
Dans l’un des mails d’Akuybt, se trouve une phrase comportant le segment the infinite proximity of the same, qui me plaît : c’est ce qui déclenche irrésistiblement les guerres.

5
Hier soir en rentrant, j’ai découvert un autre mail d’Akuybt, beaucoup plus inquiétant que les précédents, traitant de son angoisse, retour de la vieille angoisse, bad or good, il ne savait plus.
Akuybt se suicide de temps à autre et m’en fait part dans la nuit, il m’appelle et crie de n’être pas entendu,
crie que personne n’est là,
crie que tout le monde s’en fout.
Je lui réponds que je ne m’en fous pas du tout, que je suis là, mais que je dors, que la nuit on dort, qu’on verra demain. Je sais aussi que parfois on ne verra rien du tout demain parce qu’on se pend vraiment, je le sais.

6
Akuybt a renvoyé un mail. Je n’arrive pas à tomber sur autre chose que son répondeur. Il dit qu’il n’a plus envie de dormir, que sa durée d’être éveillé a augmenté dans des proportions importantes.
Il m’explique des choses de sa vie : Freud, l’avenir d’une illusion. Le truc de Freud vis-à-vis de Nietzsche. Lacan, sur Nietzsche, a pris le gai savoir.
Et m’interroge sur mes projets, intrigué.

7
Beaucoup plus tard, après avoir composé un mail pour Akuybt, j’écoute l’Amitié, de Françoise Hardy, sur Youtube. On la voit en noir et blanc, très jeune, très jolie, avec ses cheveux longs. Elle a une voix délicieuse.
A la toute fin de mon mail, j’ai proposé à Akuybt d’aller voir Berlin demain.

8
Hier, à Akuybt, que j’ai fini par joindre au téléphone, d’abord très tôt, puis plus tard, j’ai rectifié un avis exagérément sévère que j’avais eu sur un texte qu’il m’avait adressé. Il avait oublié.
Il a dit : en le retravaillant ? Remplacer travail ?
Il m’a proposé un mot de Sollers : travincer, je lui demande l’orthographe, c’est celle-là. En cherchant dans Google, rien. J’essaye travaincer, Google me propose d’essayer plutôt travailler. Comme si Google savait quelque chose mais ne voulait pas le dire. Les réticences de Google.
Travailler, entraver, entrailles, rincer, vaincre, toutes ces séquences fonctionnent dans l’essorage d’un texte.

9
À Akuybt, je dis celle-là, cette phrase-là, est belle : London tu es folle, c’est là-dessus qu’il faut démarrer, c’est très excitant. Il y a aussi, tirée d’un passage antérieur, ce début, plus académique, plausible aussi : Seul, on est face à l’humanité toute entière.
Il remarque : c’est un peu, non ? Oui mais on n’est pas obligé de reculer devant la platitude, on peut la poser délicatement, l’extraire de sa gangue et la considérer.

10
Akuybt n’a pas fini de se suicider.
Il m’appelle un soir, la voix dangereusement traînante et gluante, comme les vieux speakers de la radio, et me demande comment il pourrait se procurer un gun. Il lui faut un gun, cette fois.
Et combien de bouteilles il peut boire, est-ce que cinq ou six suffisent. Il n’arrive pas à boire assez de bouteilles. Il a l’impression qu’avant il arrivait à en boire plus.
Il hésite entre se pendre dans le bois proche, ou se laisser noyer dans la Marne avec un gros poids au cou. Je ne sais que lui conseiller.

11
J’ai envoyé un SMS à Akuybt, assez bref, factuel, inhabituel. Où je suis, quand je rentre, espérant qu’il va bien, l’embrassant.
Je recevrai quelques jours plus tard un mail en forme de désastre, que je lirai à Alès ou à Vichy, en remontant vers le Nord.
Il subodore dans son état une atteinte de paranoïa aigue.
Plus loin, dans un autre mail, il pense qu’il va aussi mal qu’Amy Winehouse.
Il espère, il préfèrerait devenir fou, il se demande comment l’être, comment ça se décide, comment ça se déclenche.

12
Avec Akuybt, nous avons mis au point un rendez-vous, du matin pour l’après-midi. Nous nous retrouvons devant une librairie qui vend des services de presse ; j’ai recommencé à lire, des nouveautés, de préférence insipides.
Akuybt a rajeuni. Aucune trace de ses excès sur son visage. Il est habillé avec soin, ses cheveux sont coupés court, une pochette rouge dépasse de sa veste brune en velours fatigué, ses chaussures fauves luisent et claquent agréablement à la marche. Les côtes du velours du pantalon sont identiques à celles de la veste mais de couleur différente, bordeaux.
Il se remet de ses descentes répétées aux enfers, me narre son étonnement de ne pas avoir plongé dans un coma éthylique. Nous parlons de logique et de littérature, mais peu, sur ce bout de trottoir où nous avons trouvé place assise, seuls dans l’après-midi abandonné.

13
Nous ne mesurons pas le temps qui passe, mais nous percevons avec acuité qu’il passe. La vie continue, la vie est longue, la litanie de la vie qui se gagne l’ennuie.
Nous nous séparons en nous accompagnant ; nous allons dans la même direction. Nous nous sommes peu vus mais c’est notre mode.

14
Ma brève pensée pour Akuybt se métamorphose en un mail concis. Je m’aperçois que je ne peux pas seulement envoyer une pensée. Quelques mots suivent, nécessairement. La lourdeur de l’expression me choque. J’envoie quand même.
Akuybt répond pratiquement instantanément ; réponse de 8h10 à ma pensée de huit heures.

15
Son coiffeur coiffait Sartre chez lui à Saint Germain. Des fois il y avait Simone aussi. Il ajoute : il a une superbe petite échoppe de coiffeur avec des meubles très anciens, superbes double lavabos en granit rose, meubles en bakélite et siège de barbier qui monte et qui descend.
Il dit aussi qu’il a envie d’une virée à Londres à Savile Row pour s’acheter un costume anglais, un chapeau Homberg et une paire de John Lobb noire. Mais que son prochain concert à Francfort ne lui rapportera pas beaucoup d’argent. Et qu’il écrit un film.

16
Akuybt ne se suicide plus et lit Nord, de Céline, en buvant une mixture rhum/citron/miel/eau chaude.
Dans le même mail, il rapporte la sentence freudienne ce qui manque le plus aux humains c’est du courage et de la vérité.

                                                     extrait issu du chapitre la banalité, lu en introduction à Akuybt