un bout sur le blanc


et c’est blanc si on veut, blanc comme la vérité blanche
qu’ils disaient dire
ils disaient la vérité, mais ça n’a pas tenu

la vérité n’est pas vraie, elle est autre chose que vraie
elle se promène dans des bouches et fait de la vapeur
la vérité se vaporise

ainsi d’une disparition subite et sans spray
on ne sait pas où se forme le nuage ni quand il n’est plus là

blanc comme les oeufs blancs

ce n’est pas un truc sur le blanc pourtant
il s’en faudrait de beaucoup
et nous n’avons pas de beaucoup

reprendre le spray et vaporiser sur l’ensemble de la surface
se reculer et regarder l’effet
blanc chaulé si on veut

toute de blanc vêtue elle allait vers le zénith
fuyant dans la forêt poursuivie
sa robe s’accrochant dans les branches courbées

comme la neige ne tient plus, ni blanche

détail d’une affiche de rue mal collée (texte FEAR OF GOD)

comment Fenêtre (Buenos-Aires)

Fenêtre avait bien compris que l’amour était le but, on ne peut pas la lui faire, il saurait répondre si on l’interrogeait par surprise, mais en fait, il ne comprenait toujours pas ; par exemple, quelle attitude devait-il adopter face à cette vieille dame qui l’avait adopté, lui. Le mystère de l’autre restait intact, et tant mieux, sinon quel ennui.

Finalement je me suis perdu, finit-il par dire, à moitié pour lui à moitié pour la vieille dame. J’ai attendu en bas, je pensais que vous n’étiez pas dans votre chambre. On ne sait jamais si on est vraiment là où on est, dit la vieille dame avec un petit sourire. Ah ! vous avez entendu ce que j’ai dit ? Oui, tu vois bien que j’ai mes oreilles ! Elle avait ses jambes hors du lit, qui pendaient, comme si elle était entre deux stations, assise-debout. Vous voulez que je vous aide ? Je n’ai pas besoin d’aide, mon petit. Ou bien si, aide-moi ! À quoi ? À mettre mes chaussures. Lesquelles ? Celles qui sont là, avec le petit noeud.

Ils sortent de la chambre, contournent les quelques obstacles habituels aux couloirs des hôpitaux et des maisons de retraite, notamment des humains statiques dans des fauteuils, empruntent l’ascenseur et se dirigent vers le jardin. Mme Salzburg s’appuie sur Fenêtre et pas le contraire. Fenêtre ne déteste pas cette situation. Un chat passe, pas très vite, à une allure de chat, elle le remarque, et bizarrement susurre quelque chose d’inintelligible comme si elle pensait parler chat. Le chat s’arrête, la regarde, puis reprend le cours de sa promenade, de son inspection générale, de sa quête de câlins, de croquettes, de thon.

Fenêtre, on s’en serait douté, professe une indifférence non jouée envers la gent féline domestiquée. Mais pas seulement ; envers tous les animaux. Ça ne lui suffirait pas de vivre, il voudrait autre chose mais quoi ? Les animaux, ça leur suffit, de vivre : il les envierait. À ce stade, on ne sait pas tout, et d’ailleurs Mme Salzburg veut s’asseoir, là, à la petite table, tu crois qu’on aurait frais ? Non, tenez, un châle. Autour, c’est pas mal la débandade de vieux et de vieilles, surtout des vieilles, enfin, à un moment, on ne fait plus la différence : les vieux ont des visages de vieilles et vice-versa. Les traits se diluent dans des expressions indéchiffrables. Des regards noyés et des paroles à peine audibles ou très criées.

Mme Salzburg est un mystère, comme il a été dit plus haut. Oui, l’amour était le but, le fondement, les environs.

il est possible de trouver deux autres textes ayant trait à Buenos Aires :
ici, un Prologue
ici, un fragment

Bjarne Melgaard, Elisabeth and me, Galerie Thaddaeus Ropac, 2020

IMPAIRES • IMAGES • INACTUELLES

 

[21 mai 2007]

La vieille le regardait souvent, en disant je vais faire revenir quelques-uns de ces torchons. C’est souvent l’hiver. Les torchons sont à carreaux verts, bleus, et rouges, exclusivement. Ils sont vendus par lots, en chiffre impair, de façon à ce qu’on ne puisse pas faire de paires avec. Il fait froid. La petite se tient au fond du fauteuil beige, en boule. Elle tient ses chaussettes avec ses mains. Elle se repose.
La vieille reprend son tricot. La petite lit des images d’Épinal. Elle fait le plein d’images, recoloriées avec une force incroyable dans les bleus, les rouges et les jaunes, surtout les militaires avec leurs manteaux stricts à boutons, les vraies images dans un vrai livre d’Épinal.
Épinal va avec catalogue, les carreaux des torchons et les carreaux des images.
C’est l’heure de la soupe. La petite reste vautrée dans le gros fauteuil beige. La vieille tricote. L’heure n’avance jamais, jamais. C’est très très long. Il faut attendre.

Parfois la sonnette retentit, comme une cloche de l’école. Elle sent le chocolat brûlé. Enfin, les deux vont ensemble. La petite ne cesse de faire des paires.
Qui sonne ? Le voisin venu apporter un peu de mâche du jardin. La vieille sait parfaitement préparer des betteraves avec de la mâche : les couleurs vont ensemble, vert et rose-rouge foncé. La couleur de la betterave, la petite l’a dans l’oeil. Parfois alternance avec oeuf mollet dedans.
La vieille prononce particulièrement sombre le mot betteraves, surtout raves qu’elle laisse traîner. La petite ne peut pas faire autrement que d’observer toutes ces variations de températures dans la voix de la vieille et au-dehors, quand c’est l’heure de la consultation du catalogue. Fenêtre givrée. Halo de sa bouche chaude sur fenêtre givrée : chaud-froid. Il y aura drap froid dans lit haut.
La petite confond tout, celle qui tricote et celle du livre d’images. Le froid.

Elle pose le livre d’images, descend du fauteuil et prend le catalogue. Elle ouvre au hasard et tombe sur la page des accessoires de chasse, puis peu de temps après, sur celles de la lingerie féminine. Elle revient sur les accessoires de chasse : le canard en joue est pas mal avec sa queue verte comme un poireau.
Ça sent le poireau partout, vapeur de poireau bouilli. La veste du chasseur qui a fière allure est bourrée de poches à fermetures rutilantes.
À la page des femmes dénudées, elle y va comme en cachette. La vieille un peu voûtée remue sa mixture. Elle va passer la soupe.

Clémentine Mélois, galerie Lara Vincy, décembre 2020.

 

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j’ai descendu les poubelles
penser
poubelle générale

c’est le moment de penser
c’est le moment
de faire diversion

penser tri des ordures
penser au verre
penser au papier

*

j’ai descendu les poubelles
chanson similaire
à l’air général

tri des déchets
penser
ordures ménagères

j’ai descendu la ménagère
penser
diversion générale

autobiographie & meringue

il lui dit / on se dit
on a des chaussures pour marcher
avec nos pieds on marche

on salue jeanne moreau
elle était venue lire duras
à la médiathèque duras

ensuite : on prend un verre ?
elle avait dit de sa voix rauque
jeanne est sous la tombe

on se dit : meringue
la plus dure la plus molle
on préfère plus molle, on rit

duras c’est pour marcher
duras ça marche toujours
elle lui dit : autobiographie

on se dit / elle lui dit
meringue et autobiographie