« en avance en retard et rien après »

– Flaubert écrit aux frères Goncourt : Dès qu’une idée surgit à l’horizon et que je crois entrevoir quelque chose, j’aperçois en même temps de telles difficultés que je passe à une autre, et ainsi de suite.

le rêve du chien devenu poème du chien

un chien vacant,
de ces chiens jaunes
des millénaires en fuite,
battant le pavé en biais
sous des lunes mortes,
dont la carcasse ouverte
montre la caverne si lisse,
la cage contenant
des organes absents,
la cage brillante, vernie,
nettoyée de son sang

voir les os du chien
sans tête en passant,
voir le chien sans tête,
passer une tête

– Dans la même lettre aux Goncourt, en 1862, le 5 juillet, Flaubert a terminé Salammbô et il écrit : Je me suis enfin résigné à considérer comme fini un travail interminable. A présent, le cordon ombilical est coupé.

faire des roues

Je faisais des roues dans un champ, j’avais plaisir à faire des roues, ça ne sert à rien mais je n’avais pas conscience que faire la roue ne servait à rien, je la faisais. J’étais raccord avec le geste : faire la roue, ma seule préoccupation était de composer une roue la plus plane possible, jambes et bras, torse, corps en révolution calme.

– – – logiques de l’objet l.

[voix 1 : impasses de l’objet l.]

Dans la salle d’attente, certains sont là depuis plus de vingt ans, ils ne savent plus depuis quand, depuis combien de temps, ils ont suivi vos déménagements, ils se sont tassés, ils portent des lunettes, ils n’ont plus aucune explication, pourquoi en faudrait- il davantage dans la littérature ?

[roman sudiste]

Elle avait beaucoup bu et les lumières rouges du compteur de vitesse avaient tendance à ne pas rester fixes devant ses yeux tandis qu’elle chaussait et déchaussait ses lunettes sans parvenir à leur trouver une position stable.

[roman bourguignon]

Puis il rechausse ses lunettes et continue à vaquer à ses occupations. Elle ne sait pas où se mettre et elle a froid.

[diversion 1]

La sœur du frère est sortie sur son balconnet pour fumer sa clope.
Et il fait en effet au-dessous de 0 degré. Elle porte des lunettes.

[diversion 2]

La fille fume en blanc sur son balconnet. Lunettes.

Assise. Le soleil caresse ses mollets.

[roman corse]

ils parlent de plus en plus fort, droite, gauche, lunettes, col ouvert, crâne chauve, série B, hyperbole, racines noires de la blonde, lunettes, regards affolés, plus rien ne tient, brouhaha, odeurs, haleines, insulaires de France

[hypothèse godardienne]
Des lunettes de soleil immenses cerclées de métal peint en blanc. Les deux personnages au camping campent le plus parfaitement l’ennui absolu ; peut-être que lui, lit, pour l’éviter, elle. Peut-être que c’est ça, la vie : éviter le plus possible l’autre pour ne pas se fondre dedans.

[répétition générale]
Puis, elle a pris la pose en assis-debout sur la deuxième marche de son escabeau, et tenté de capter le récalcitrant rayon de soleil avec ses lunettes de soleil comme un message au soleil.

[roman belge]
l’homme se dirige vers un autre wagon, de dos, elle sait que c’est lui, elle le voit s’asseoir, elle sait qu’il y a la branche de lunettes disposée de telle sorte, et l’étoffe de son manteau épais, gris foncé, et sa voussure, et sa légère calvitie, elle sait que la proue du nez devance son corps, elle sait que c’est lui, elle s’arrange pour ne pas monter dans le même wagon

[digression minuscule]
En tant que fourmi, je vais circuler sur les petits monticules du braille,
et peut-être 
faire un crochet par la paire de lunettes contiguë
à l’enveloppe portant le timbre.

[voix 2 : jouissance de l’objet l.]
j’y vois trouble ! lunettes vertes ! lunettes rouges ! lunettes bleues ! lunettes écaille ! j’y vois trouble ! j’y trouble ! j’y lis trouble ! j’y vis trouble !

Mille e tre, cinq, Micaëla Henich et Jacques Derrida,  Lignées, William Blake & Co. Édit., « La pharmacie de Platon » (945)

Une histoire de carottes

J’achète des carottes.

Dans le frigo, elles font de l’eau.
Il m’est insupportable de les voir faire de l’eau, alors qu’elles sont dans un sachet en papier.
Elles faisaient de l’eau sans sachet.
J’ai essayé le sachet, mais c’est pareil.
Les carottes font inéluctablement de l’eau.

Je les oublie.
J’oublie ces carottes aqueuses.
Parfois je me lamente de l’eau dans le bac à légumes.
Je tourne le sachet pour changer.
Elles font de l’eau de l’autre côté.

Le jour est venu de manger les carottes.
Il faut attendre le jour, et c’est le problème : en attendant le jour, les carottes font de l’eau.
Avant ce jour, je les avais sorties, pour ne plus voir l’eau.
Sur le plateau où je les avais placées, je les vois soudain : très diminuées, atrocement amaigries.
Les carottes ont rétréci, considérablement.
C’est triste.

Je les prends : elles sont molles, affreusement molles.
Je les épluche avec un économe, difficilement, elles sont si molles qu’elles se plient avec l’économe.
Qu’il est difficile de leur ôter la peau, mais je m’y applique.
Je les coupe en morceaux : mous.

Les carottes sont coupées.
Il y a peu à manger.
C’est ainsi, il fallait en prendre soin, vous n’aurez rien d’autre à manger.
Beaucoup plus tard, cuites, réduites : d’un orange foncé.
Les morceaux de carottes brillent sous le beurre et le citron.

Le peu secrète du bon, de l’élégant, de l’orange insolent.

fragment de « Buenos Aires »

(…)

Elle pense à tous ces écrivains qui parlent de leurs mères, de leurs pères, toujours la même chose. Ou de leurs amis qui leur font penser à un père, ou aux mères infirmières, ou aux infirmières. Elle ne parle pas espagnol, comme Frédéric Fenêtre, elle n’a pas su ce que se sont dit les deux jeunes filles. Peut-être étaient-elles infirmières, elles se sont offert un après-midi sur le fleuve, pour rêver devant les maisons au bout des jardins peignés avec petit chien brièvement aboyant, sinon on a envie de le tuer, si ça dure, malheureusement souvent le petit chien aboie non stop, et on a envie de le tuer.

Ici l’écrivain est naturel, comme une herbe poussant dans l’eau, partout dans Buenos-Aires, dans les galeries sous verrières et les façades ultra-brillantes qui se dédoublent dans le fleuve. Les petits artisans continuent de cirer les chaussures. Ce sont donc des cireurs. Pomme-Fleur (aussi bien Pomme-Q) s’est assise sur un haut tabouret et s’est laissée cirer. L’écrivain est naturel mais photographié, ou parce que, photographié. Le plus grand d’Argentine, sa bibliothèque, ses suiveurs, ses exégètes, ses héritiers. Et parfois ils sont plusieurs, en groupes, relativement complaisants à l’image, sérieux ensemble. Enfin, il y a toujours un père, un fondateur, un devançeur : inégalable.

*

Toujours la même histoire, en Autriche juste avant la chute de l’empire, qu’en Argentine un siècle plus tard. Toujours la même histoire, que Pomme-Fleur soit sur ce bateau à Tigre ou bien ailleurs. Ce vent dans les cheveux l’agace, elle les a laissés pousser et c’est pas une réussite, et en plus le vent. Elle passe sa main dans ses cheveux pour tenter de les discipliner. Croise furtivement le regard des deux infirmières gentilles, esquisse un demi-sourire, scrute la rive de l’autre côté, pensant y voir quelque chose. Mais non. Il y a rarement quelque chose quand on regarde, ou bien il faut regarder très longtemps. La surprise ne vient pas non plus du mouvement. Rien ne serait vrai. Sur ces divagations au fil de l’eau marron, Pomme-Fleur se rend compte qu’elle commence à s’ennuyer ; oui, mais une fois que tu es sur le bateau, tu ne peux pas descendre quand tu veux. C’est le principe du bateau (ou de tout autre moyen de locomotion dont on ne maîtrise pas la conduite).

Elle se souvient d’un trajet entre Budapest et Vienne sur un bateau semblable à celui-ci, mais alors, elle ne s’ennuyait pas du tout. Elle regardait tout avec avidité, comme si le paysage eût dû lui rendre la monnaie de sa pièce, comme si elle avait payé pour ultra-regarder. Et aperçu Brno au loin comme un écarquillement nécessaire des yeux. Rien de tout cela ici. Rien d’écarquillant. Les années étant passées les unes après les autres, Pomme-Q se trouve sur un petit bateau en Amérique du Sud dans la banlieue d’une mégalopole. Ce qui est à regarder, elle l’a déjà vu ailleurs : c’est cela qui l’embête. Elle a pris un train de banlieue pour aller dans le mot Tigre comme elle aurait été à Fontenay-aux-Roses.

(…)

Prologue de « Buenos Aires »

Prologue

 

Comme je me faisais chier un jour de novembre du nouveau siècle, celui qui est devenu le pire de tous les siècles, et que l’air venait à manquer en Chine, en particulier, mais aussi partout, que les livres, je les avais tous lus, et les plaisirs tous épuisés, que je ne sais pas et ne saurai jamais parler espagnol, je décidai d’écrire Buenos Aires, en français dans le texte : Les bon airs.

Il y faut du panache, du toupet, de l’insistance, je dirais : un sentiment du chevaleresque, une certaine dose d’inconscience pour embrasser les rives du Rio Bravo d’un seul vaste geste. Mais non, je n’embrasse rien ni personne. Certainement pas. Décidément plus. Je me suis détaché de tout ce qui ressemble à une embrassade, à un rapprochement avec l’autre, fût-il fleuve. Enfin, le but n’étant pas de raconter ma vie, mais la vôtre ou celle de vos voisins ou de vos aïeux, pourquoi pas, le but n’étant pas de raconter tout court, qu’était le but ?

Qu’était le but ? Il y eut des enthousiasmes, des rencontres ébouriffantes, des éclats bleus, rouges, dorés, dorés à l’or fin, des espoirs longs, des bruits aimés, des formes de religions dégradées, bref, des vies. Revenons aux Bons Airs, recentrons-nous, remettons-nous sur des rails. On nous attend au tournant.

                                                Frédéric Fenêtre, novembre 2020.