(comment) j’ai oublié d’écrire

j’ai eu de nombreuses idées : je les ai oubliées
je conduisais, pas très vite : mes idées s’enfuyaient par la vitre ouverte
mon être ne s’est pas réveillé suffisamment tôt : ses idées ont stagné
la vérité : je n’ai pas assez étudié, et elle, je l’ai trop négligée
il y eut des manques, mais aussi des excès : aucune règle n’est absolue
je manquais d’adjectifs : ma pauvreté se voyait trop
le livre est resté au fond du panier : je ne pouvais plus le lire
au lieu de lire, je scrutais l’horizon : la mer avançait
lorsque la mer est arrivée c’était : presque un train

les émissions boursières ont cessé vers les années ** : les indices se sont surpassés
les permissions de tuer devenues plus accessibles : plus besoin d’agrément
les organes de la sécurité intérieure dispensent des conseils corrects : s’y tenir
malgré l’urgence de la situation, la stagnation reste intéressante : dixit Oblomov
une certaine linéarité a été conservée : les idées dépendent-elles de la morale ?
et les courbes brisées ? : c’est structurel, dès lors qu’un point est atteint

les idées se sont évanouies : en faisant pfuit, ce genre de son

les indices ont baissé : la croyance a alors crû

ce sont vos idées, elles ne sont pas articulées : les religions et les récits sont là pour ça

méthode : lecture de tomates

hier j’ai vu des tomates dans un jardin
des tomates grosses et rouges, d’autres vertes
je manquais de tomates, je voulais quelques tomates.
la dame dans le jardin du bord du pont en réparation,
la dame habite là, le monsieur aussi,
il sortait de sa maison, gros, un gros monsieur,
mais pas plus gros que n’importe quel gros monsieur comme il y en a plein,
la dame je ne l’ai pas vue je l’ai entendue, derrière le buisson de tomates derrière le grillage qui les protégeait.
j’ai fait quelques pas, je suis revenue, repartie,
l’ombre difficile à trouver me faisait hésiter, je ne pouvais pas demander à la dame les tomates : elle restait cachée,
et le gros monsieur qui sortait là-bas de la maison était trop loin
j’ai encore regardé le pont en chantier, un très grand pont particulier comme il n’en existe plus, un monument à regarder
et puis je suis repartie, cette fois pour de bon, sans tomates.

dans ma tête, il y avait à la fois des tomates et de la confusion de pont,
je ne voulais ni pont rouge ni pont vert : le pont était recouvert d’un linge blanc brillant
je devais chercher l’ombre, je constatais que rien ne remplace l’ombre.
ce constat, je l’ai ensuite réitéré plus loin,
j’ai traversé un paysage très plat, jaune sec, sans ombre.

les tomates n’étaient pas obligatoires, mais ç’aurait été mieux,
ç’aurait été mieux que j’aie quelques tomates,
si je n’en avais pas ce n’était pas grave, oui mais,
certaines sont vertes, elles sont peut-être dures
je suis repartie avec l’idée que peut-être ces tomates n’étaient pas bonnes,
alors que je pensais aussi le contraire.

marbre le lisse

il n’y a pas de sortes de choses
oiseaux, voix, piano
marbre le lisse
heure de rien

au matin sans petit matin
après les rêves
la tête de cette enfant noire prise dans des électrodes
ses parents blancs titubant d’alcool et de drogues

marbre le lisse
s’ajouteront des noms gravés
tu veux jouer du piano ? oui
le jour a fini, le jour s’est levé

                                        André Derain, Jeune femme pelant une pomme, 1938-1939

et descendues comme gammes
les noires et les blanches
fontaine actionnée
démarrage des mécaniques

cloches encore
sons d’airain
glisseront leurs verbigérations
marbre le lisse

pluralitas non est ponenda sine necessitate

ensuite, après les efforts
(les efforts du climat, les efforts du socius, les efforts des morts-mêmes, tous les efforts, les efforts),
après tous ceux-ci et d’autres oubliés (les efforts du jardin, les efforts des repas, les efforts du semblant de s’intéresser),
après encore d’autres efforts difficiles à répertorier (les efforts du subi, les efforts de l’ambivalence, les efforts de la patte du chat-chien en arrêt, les efforts de l’attente),
mais aussi après certains efforts qui ne se combinent qu’à raison de leur insu (les efforts éblouis par le soleil par exemple, sans pare-soleil, les efforts de l’attention dans laquelle mille choses entrent en jeu, etc.),
après les efforts des tâches repoussées, remises à plus tard, après les efforts du languissement spécial des jours d’après l’euphorie, d’après les souffrances stupides,
après les pensées en vrac (qui ne relèvent de l’effort que par torsion rhétorique),
après les moindres recoins du domaine exploré, après que les efforts grandioses et minuscules s’apaisent au flottement mince des feuilles (caressées par le vent, mais il ne s’agit alors plus d’efforts),
après les efforts encore, ceux qui surviennent après l’effort (les efforts surnuméraires, les efforts plus forts),
après encore et s’éloignant,
les efforts perdent leur nom, ensevelis sous une métaphore qui refuse désormais de les transporter

rencontré des gens comment pourquoi

et un peu plus : j’ai rencontré des gens, moi, Aalus, en vadrouille aux carrefours et sans temps. au bout, ce pont que je n’emprunterai pas (futur du passé historique de la reconstitution, ce faux truc*), bien trop immense et indéfini, cisaillé de métaux rouges de dimensions grues. j’ai rencontré quatre vigiles en chemises blanches, cravatés de noirs, dont une femme, dans ce hall climatisé, au loin ponctué de fauteuils rouges. point.

un arrêt a
toujours lieu sous la forme de cette sempiternelle question : où allez-vous ? moi, Aalus, en vadrouille aux carrefours, je n’ai aucune réponse. sans temps, j’avance et me fixe. je me renseigne sur la suite (dont il n’est pas sûr qu’elle se donne).
au dehors, j’ai avancé et rencontré des gens : la suite serait un tourbillon de robes courtes, de jambes, de bras.

*César lancera alors ses armées etc.