(sale) quart d’heure enchaîné

Je ne prends pas un livre.
Il sort et se cogne immédiatement.
Nous nous sommes écartés de la règle qui consistait à régler les choses.
Tu ne peux pas dire ça. Tu ne peux pas le dire.
Le dire n’est pas bien. Il faut le dire. Il le faudra.

Je ne prends pas un livre depuis un certains temps.
Depuis tout ce temps, il ne l’a pas encore fait ?
Il ne l’aurait pas fait alors qu’il a dit qu’il allait le faire ??
Tu ne te sens pas bien ? Tu veux un mélange servi chaud ?
Tu n’aurais pas un écouteur à ta disposition ?

Je ne prends plus aucun livre. Ils sont empilés.
De quoi parlez-vous enfin toujours désormais ?
Vous évoquerez les silences et les crimes, puis vous vous tairez.
Il n’y aura aucun blanc, vous ferez du remplissage.
C’est loin là-bas ? Je ne sais pas, voyez vous-même.

Je ne prendrai plus jamais un livre. Je déprends lire.
Vous êtes trop sophistiquée. Un moustique vous aura piquée !
Oui, j’aime les rouges-gorges et les piles électriques.
Il faut se cacher, nous sommes trop voyants.
Dire n’est pas faire, ah ça, non !

Je ne prends pas de livre, c’est dit, c’est fait, signé craché juré.
Vous en faites des tonnes, vous vous croyez encore là-bas on dirait.
L’émergence des systèmes de pensée croise celle des autres.
C’est un imbroglio juridico-sentimental ; ils se sont tous fait avoir.
Vous avez l’heure ? C’est pour mon patron.

Je refuse de prendre un livre. J’irai quand plus personne ne pourra.
Vous confondez encore le futur et le conditionnel.
Tu veux une claque ? Tu le dis si tu la veux, fais attention.
Les rideaux ne cachent rien. Non. C’est un constat.
Nous ne sommes plus grand-chose mais un peu encore.

Je refuse absolument de prendre ce livre : il ne m’apporterait rien.
Ah, on dirait que vous reprenez des couleurs !
Arrivée à la moitié, je m’ennuie, mais alors je m’ennuie !!
Ce trottoir est trop brillant. Oui mais il a l’avantage d’être aimé.
Disparaissons tant qu’il existe encore des portes cochères.

François Girardon, Pied gauche du Louis XIV équestre de la place Louis-le-Grand (place Vendôme), fondue par Balthasar Keller, 1694.

 

gare de triage

penser, premier mot venu à ne plus signifier, à rester dehors,
proche mais dehors, regardé comme image au milieu d’images

extérieur, penser flotte dans une absence de conjugaison,
cargo flottant ne traversant rien que mers déchues

effort de penser
enclos dans les sons de l’aveuglement
et plus encore
profondément dilué en vapeurs iréniques

suffirait-il d’un peu de désinvolture
une fois que tout est défait ?

pipelette dancing

[choix de triolets facebook mai 2017- novembre 2018]

où je fus
j’ai rapporté une vague
(paresse)

la peinture a cloqué,
puis s’est rétractée
les voix enflent, puissantes, mêlées

j’ai mis
ma robe blanche
du dimanche

choix du jaune, de l’orange
choix de l’orangé,
jaune et orange arrangés

je viens de jeter une bulle de temps
équivalente à d’autres
(tu tries les bulles ?)

la discussion porte sur l’événement
or le néant précède l’être
…et le suit (toutou)

« les internationales sont mortes,
les forêts sont l’éternité. »
Ivan Chtcheglov

paroles d’opérette
pansent ma faiblesse
yeux fermés

personne n’aime le vent glacial
le vent le soir le noir
on nous enferme et soudain !

parfois il est l’heure qu’on imagine
alors qu’on est persuadé
de n’être pas horloge

vindicte ersatz de guerre
politique de la mouillette
(les 2 points où on veut)

tard le soir je me déguise
en vieux msika
babouches glibettes

ô énamourés de la planète
adorateurs de lointains
& dépenseurs de kérosène

elle coupa sa propre tête
je vis des pépins :
c’était une pomme

sans ciller ni sourciller
sans cils ni sourcils
je me nomme mon petit chéri

je me suis fait agresser
sexuellement
par la ménopause & le cancer

l’ONU réclame l’arrêt des bombardements
et alors ?
alors rien

toujours
préserver
une légère insuffisance

j’examine assez froidement
tous mes alibis ;
ma paresse reste immense

en gros, ne s’occuper que du rhème
– pas du thème –
et manger des fraises

cher Don DeLillo,
vous me donnez envie.
(formule, signature)

une lettre entre décider et décéder
hum…
quelle belle journée !

enfin, une femme
a parlé à son chien
en italien

psychopatho de la vie quotidienne
aiguiser ciseaux
passer aspirateur

peu de verbes
savent rester eux-mêmes
ils ont tendance à glisser

chais pas chanter, moi
c’est pour ça qu’chuis dans la viande
(jeune boucher)

un homme dort
un autre le dépouille
sous mes fenêtres

il y a des paroles qui accrochent
et des qui non
et le joyeux travailleur siffle

mes mains sentent
le beurre rance
le danger serait partout

un type répète
va à la maison
à sa vache

j’ai vu passer une femme
déjà deux fois
elle aime le jaune

ce lundi le vent
agite certaines feuilles
de certains arbres

je jette le fichier
<n’y arriver pas>
et je recommence

après avoir dissous
l’Assemblée Nationale
je me rends chez ma coiffeuse

les idées viennent une par une
le monde sur mon balcon
leurs voix d’enfants

je vous regarde ici
j’ai mis des timbres
ici ça me regarde

les tournesols sont grillés
complètement grillés
la photo est dans ma tête

les questions que je me pose
dans ma douche
résonnent dans la galaxie

tout le monde
aime le soleil
parce que les ombres

un film l’après-midi
presque aussi bien
qu’un Rohmer

je cherche le passé
d’un participe présent
sûre qu’il existe mais où ?

je connaissais une femme
qui disait toujours OK
elle est morte

‘celui qui s’en croit’
de Helvetica à Times
ex abrupto

conférence sur le roudoudou
accès libre
date et lieu à fixer

lecture à haute voix
des conditions de garantie
d’un matelas

dans l’écrit c’est écrit
où est la sortie ?
pipelette dancing

brève conversation avec un jardinier

vous vous rendez compte : douze degrés !
ah c’est de la bruyère rose, elle est belle

les bourgeons sont déjà commencés
il a beaucoup plu
il a fini par beaucoup pleuvoir
oui mais la sécheresse a duré longtemps
ce pin-là, il est malade
oui, il est complètement brun
bientôt il poussera des palmiers ici
c’était l’année la plus chaude
il faut s’en aller l’été
oui, même ici il fait chaud l’été
c’est un climat de mars
c’est comme il y a un mois
oui comme fin octobre
c’est un automne-printemps

on ne sait plus
non, on ne sait plus

                                                                                                               Tomás Saraceno, « On air », Palais de Tokyo

des joints et de la noirceur du monde

que faire contre les joints qui noircissent ?
ce n’est pas une question, je ne veux aucun mal aux joints qui noircissent
je ne veux rien contre eux, je voudrais qu’ils soient re-blancs
sans question, sans intervention, sans chercher de réponse

la feuille sur laquelle j’avais noté ce qui devait s’écrire a été déchirée
je tourne la tête machinalement vers elle : rien
je pense alors à l’image, aux années, je me décris des scenarii
dans lesquels le coin du joint n’est pas noirci, ne l’est jamais

l’image est encore sur le bureau, il suffirait que j’écarte la page
je l’ai en tête, et avant de double-cliquer sur elle, elle n’existe pas
et même dans ma tête, elle n’existe pas : au lieu d’elle
plusieurs émanations du temps présent, le bruit d’un lave-linge et Ravel

ce que j’ai vu du joint, je peux bien le dire, il n’y en a qu’un
– c’est une enflure que de dire les joints, une généralisation abusive –
ce que j’ai vu du joint m’a navrée, et notamment des nuances de rouille
cet étrange orangé dans le noir qui s’avance

© Bernard Demiaux, Overdose Family, 1995

l’image vivement colorée qui stagne sur mon bureau dans l’attente de son sort
n’a plus de corps, elle habite les années, elle sera remplacée par une autre
plus élégante, plus à la mode de la noirceur du temps présent,
ancrée dans la jouisseuse mise en abyme d’un impossible re-blanc