Vieille foreuse de langue

Elle me regarde lorsque je prononce le mot accélération, encore plus intensément que lorsque je prononçai le mot âme. Sûrement parce qu’âme est poétique alors qu’accélération non. Silencieusement, elle manifeste  son intransigeance là-bas, depuis son estrade.

J’interroge la poète, puisqu’elle ne peut pas l’interroger : elle ne peut que la violenter, la rembarrer, l’insulter. Je l’ai vue et entendue. On ne sait pas pourquoi mais elle ne supporte pas la poète. Je proposai de faire l’intercesseur. En tant qu’écrivain ou en tant que questionneur ?

La question ne s’est posée qu’une demi-seconde ; je pris le recueil de la poète. En effet, les mots y sont pauvres, mais tant pis, j’y vais. Je commence par un mot qui débute par a. Puis, un peu plus loin, je trouve le mot âme et fabrique une phrase interrogative qui lie les deux. Et sans attendre sa réponse, j’ajoute accélération, qui fait aussi partie des mots qu’elle emploie dans ses pages presque vides.

Voilà comment se passent les choses. Pendant ce temps, deux ou trois autres poètes attendent qu’on s’occupe d’elles. Toutes ces filles ont fait des recueils inutiles, elles écrivent mal. Comme des pieds. C’est ce qui l’a énervée, elle, là-bas, sur son estrade.

Elle dit qu’elle travaille la nuit. À soixante-dix ans passés, elle travaille encore la nuit, sur la langue des autres, elle fore la langue sans répit. Elle n’a que faire de l’âme ; elle travaille pour l’accélération continue du monde capitalistique. Dur, elle travaille dur. Pour le premier mot qui commence par a dans le poème : argent.
                                                                         Willem Bastiaan Tholen, Devant la fenêtre, Ewijkshoeve, 1894

Auteur : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 Introduction au sommeil de Beckett, publie.net, 2013 L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016

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