(une formule encore secrète) sans suite

C’est pourquoi il hésite à devenir quelque chose ; un caractère, une profession,
un mode de vie défini, ce sont là des représentations
où perce déjà le squelette
qui sera tout ce qui restera de lui pour finir.
Robert Musil, l’Homme sans qualités

(sans suite)

Si les bénéfices de la découverte des chercheurs argentins sur l’humeur des protagonistes de la //A étaient patents malgré l’échec de l’autre soir, alors peut-être était-il temps de partir en séminaire à la campagne pour à la fois élargir le périmètre de la recherche et prendre le temps de l’approfondir. Et chacun tentait de préparer une intervention pour contribuer à l’efficacité de la session, le danger étant de se laisser aspirer par cette atmosphère transcendentale, de regarder du côté de l’honneur et de la dignité perdus, de se tourner vers le passé et de se lamenter en écoutant de la musique baroque ; ou bien de transformer le moment en dispositif houellebecquien, lupanar triste ayant pour intérêt principal d’éclairer la scène où se déroulerait l’action, avec l’avantage de la crudité du regard sur les faits mais peu de perspectives.

Les risques étaient non pas équivalents mais plutôt équidistants à l’objectif. De cela, A.G. et T.I. conversaient en marchant ensemble vers leurs rues respectives. Chemin faisant, elles remarquaient que personne ne touchait plus personne, que les individus tripotaient leurs doudous numériques compulsivement, et que les étreintes se faisaient rares (encore un peu dans les films, quoique, et c’était un peu pesant à regarder, se disaient-elles).

A.G. n’essaya pas d’en savoir davantage sur les liens entre Tierceline I. et Bertrand M., ce même B.M. qui, généreusement, avait décidé de mettre à la disposition des membres de la //A quelques moyens pour la confection d’un référentiel commun : une petite édition regroupant leurs interventions, qu’ils distribueraient aux invités une fois sur place.
Le caractère touristico-culturel du séminaire prenait forme. On ne pouvait pas ne pas prendre en compte les débordements de frontières (géographiques et symboliques, imaginaires et transversales) non plus que le rapport accéléré au temps (la nouvelle donne de l’urgence). L’intégralité du discours public ne disait que cela. L’intégralité cherchait à aplanir les différences. Et c’était dans ce creuset d’impossibilité, de double négation sans issue, d’absence patente de dehors, qu’il fallait réenvisager la transcendance : faire vivre des tas de trucs ensemble en réinstaurant des niveaux hiérarchiques au plan des valeurs (à cet égard, l’art pouvait constituer un bon laboratoire, puisque les pratiques artistiques tendaient à s’entremêler inextricablement ; enfin, les discussions étaient ouvertes).

À la campagne aussi, les choses étaient bouchées, les villages se mouraient, les pierres s’affaissaient, la terre manquait d’eau et se craquelait. Au pôle Nord, une langue de glace énorme se détachait de la matrice de son iceberg. Les coutures du monde ne tenaient plus. C’était concret. Le plus grand souci des acteurs de la //A était le concret.
Qu’est-ce qu’une chose concrète ? Sortir des écrans et retrouver la vie réelle, plonger dans de l’eau claire, retrouver des sensations oubliées, chantonner de vieilles chansons, les idées étaient d’abord déballées telles quelles dans le petit bocal de B.M. Dans un relatif enthousiasme. Si eux ne l’étaient pas, enthousiastes, qui le serait ? C’était le principe directeur, ça et retrouver la grenouille et la gardienne argentines comme vectrices de la lumière en plus. Ils se regardaient tous les quatre, non pas satisfaits, mais agités par une sorte de rire silencieux.

P.K., toujours un peu en retrait, fabriquait à ce moment-là une forme avec une feuille de papier, qui n’avait l’air ni d’une cocotte ni d’un avion. Les deux femmes, que l’absence momentanée de B.M. appelé par son assistante, avaient distraites, le regardaient curieusement faire.
P.K. possédait une dextérité digitale étonnante eu égard à sa forte corpulence. Entre le danseur et le prestidigitateur. Gracieux et magicien.
– Qu’est-ce que tu fabriques, Philémon ? demanda A.G.
– Tu verras, répondit P.K. Toujours impatiente, hein ! Il y a des structures inconnues, des formes sans nom, des molécules orphelines… Je cherche, il faut chercher !

Depuis leur balade nocturne de retour dans leurs chez-elles respectifs, les deux femmes avaient noué un semblant de lien. Qu’elles éprouvaient dans une forme de plaisir à regarder ensemble la manipulation de P.K. Une envie de chercher avec lui, ou juste de recevoir sa légère ironie, qui contrastait tant avec son apparence d’ursidé. Ils avaient tous envie de chercher. Tous envie de s’étonner.
B.M. était revenu ; ils reprirent leurs travaux.
– L’hybridation c’est aussi l’oscillation, ça oscille entre ça et ça, c’est un mouvement continu, un flux, comme une foule apaisée, dit B.M.
– Quand on s’approche de la chose en soi, on ne la voit pas, émit A.G. Quand on aborde les frontières de ce qu’on cherche à décrire, on a du mal à le faire…
– La fluorescence est visible, c’est un avantage sur toute autre manifestation, avança T.I.
– C’est un marqueur ! reprit P.K.
– Exactement, termina T.I.
– La transcendance doit-elle être visible comme un tatouage ? demanda A.G., faussement naïve, parce qu’alors…
– On ne devait pas revenir à l’hybridation ? demanda B.M.
– On est contenu dans l’hybridation, rectifia P.K. Et parce qu’on y est contenu, on a des contraintes, ce qui est à la fois plus commode et plus confortable, continua-t-il en jouant avec un surligneur.

(…)
sans certitude sur la suite,
voire sans suite

Auteur : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 Introduction au sommeil de Beckett, publie.net, 2013 L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016

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