respirer ≡ une pivoine imaginaire ≡≡≡

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Elles avaient rencontré un type blond, à l'allure de vieux bébé, très très déprimé, dont la petite amie venait de disparaître mystérieusement par la fenêtre, enfin, c'est ce qu'Orlove avait expliqué à Roberta, de ce qu'elle en avait compris. Il semblait riche extérieurement : costume de très bonne coupe et chaussures extrêmement reflétantes, d'une couleur entre le bordeaux et le taupe.
Dans le restaurant où elles avaient été acceptées pour ne prendre qu'un flacon de saké, le blond avait fini par payer les repas de tout le monde. Il voulait rester seul avec les deux femmes, et congédier le monde élégamment. Il s'exprimait à la fois dignement et avec vigueur, notamment pour mimer la jeune femme qui lui avait fait faux-bond ce soir.
On ne comprenait pas tout, naturellement, notamment l'étage duquel elle avait sauté, et avait-elle sauté, cela restait relativement énigmatique. Mais le Hollandais (car c'en était un) s'épanchait de plus en plus, quelques larmes avaient surgi de ses yeux, on finissait par le croire. Et le plaindre.
Roberta voulait surtout savoir le pedigree de la fille, et depuis combien de temps ils étaient ensemble, et si c'était prévisible, si une telle chose, un tel abandon était prévisible. Elle lançait de temps à autre un regard vers Orlove pour vérifier ce qu'elle devait croire et ne pas croire. Orlove restait débonnaire avec le type, menant une conversation essentiellement gestuelle et mimiquelle, continuant à semi-traduire, au passage. La cause des choses (causa rerum) importait à Roberta.
La soirée s'avançant, le Hollandais à l'allure de vieux bébé de plus en plus ivre, mais toujours parfaitement maître de lui, proposa aux deux femmes d'aller dans une boîte de nuit finir de noyer son chagrin. Il n'avait pas retrouvé sa bonne humeur, du tout, mais il était évident qu'il n'allait pas se suicider ce soir, sur ce point Orlove rassura Roberta.
Dans la boîte où ils allèrent tous, des magnums de champagne sortirent des frigos, et deux personnages jouant au go consentirent à accueillir les quatre nouveaux : le Hollandais, plus un abruti racolé parce que conducteur d'une berline bichonnée, et les deux femmes. Quelques couples tentaient de se rallumer dans les coins sombres. Le rouge des velours, auréolé à la fois par la crasse et les éclairages, accueillait tous leurs culs fatigués. 
Orlove se leva pour danser ; l'abruti vint s'y coller. Roberta se faisait entreprendre par le Hollandais tellement saoul qu'il commençait à dessaouler. Beaucoup plus requinqué que suicidaire, remarquait Roberta, tandis que ses mains ne savaient pas quoi faire d'elle-même. 
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Auteur : Édith Msika

femme de lettres et du néant, probablement

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