Pâtes possiblement froides (conte)

Héloïse vient d’acheter une chemise de nuit parce qu’elle a oublié la sienne et ne se voit pas dormir sans chemise de nuit. Ils sont en déplacement professionnel dans une ville de province paisible, peu avant la fermeture des magasins, à l’heure où les vendeuses paraissent un peu pressées d’en finir mais s’arrangent pour ne pas trop le montrer.
Ils ont repris leur marche, ils marchent et parlent de choses et d’autres, le long du fleuve. Regarde, il y a encore des traces de l’époque, là sur le mur. Fabien écoute Héloïse avec une sorte d’attention, c’est difficile de partager des traces avec quelqu’un qu’on connaît peu.
Dans ma ville il y en avait aussi. Hein ? Des traces. Il a un accent un peu traînant, et d’autres choses dans sa personnalité qui sont traînantes, sa façon d’écouter, la tête un peu penchée, ses pieds, assez longs et plats, pourraient être qualifiés de traînants, son abdomen, qui accuse aussi un début de traînant. Et le regard : le regard de Fabien a quelque chose d’inévitable.

À Fabien, Héloïse dit encore : je passais beaucoup de temps assise au bord de l’eau à me demander si je me suicidais ou non, j’avais très froid et je voyais que ma vie était finie.
Et alors, interroge à moitié la voix traînante de Fabien, et sa façon si particulière de tourner la tête, en plusieurs mouvements, un peu comme un serpent articulé. Et alors, poursuit Héloïse, je ne me suicidais pas, je me relevais au bout de longtemps, glacée, je revenais dans le bar, et j’attendais de trouver quelqu’un qui m’offrît l’hospitalité pour la nuit. Parfois c’était long, il fallait attendre que l’homme ait fini de boire, et il buvait, il buvait avec les autres, tout le monde buvait et fumait et buvait et fumait. Et se droguait. Ça n’en finissait pas, j’avais sommeil et froid.

La stature de Fabien est étrange, c’est quelqu’un d’assez grand et massif, mais qui pourrait paraître petit. Ils continuent de marcher. Il écoute Héloïse et lui pose des questions tout en marchant à ses côtés. C’est un homme avenant, pas nécessairement rassurant, mais avenant, courtois.
C’était une époque à traces, reprend Fabien, pensif. Je me suis moi-même beaucoup drogué, j’ai fait pas mal d’expériences, mon père avait de l’argent, beaucoup d’argent, j’en disposais. Nous avions des domestiques dans le domaine, je me mettais dans un coin pour… mais je ne sais pas raconter, et puis ça n’a aucun intérêt. La voix devenue atone de Fabien, une sorte d’absence diffuse, sa courtoisie, sa galanterie évidente – il venait de faire passer Héloïse devant lui pour entrer dans le restaurant – signalait un léger dérangement pelliculé au-dessus de la bonne éducation, mais rien de plus.

Une fois sa serviette dépliée sur ses genoux, Héloïse n’avait plus eu d’autres ressources que de regarder Fabien, il l’intriguait avec ses manières sans relief.
Et peu à peu, il lui avait parlé de son père, comme d’une chauve-souris immense déployant ses ailes sur les vignobles à champagne. Une chauve-souris blanche ressemblant à un hydravion. Un diplomate replié sur ses terres avec des chemises toujours impeccablement blanches. En face de qui il n’était pas facile d’exister. Mais il était resté, Fabien, longtemps, trop longtemps. Il lui était même arrivé de repasser ses chemises. Silence. Et à nouveau ce dévissement de tête articulé, un peu lent, de biais, bizarre.

Héloïse l’imaginait bien repasser les chemises du père ; parfois on entre à très grande vitesse dans l’intimité de quelqu’un. Entre eux, cela semblait se produire sous l’aspect de la chemise.
Je préférais aller dans la ville, je m’ennuyais dans la maison, j’avais peur dans ma prison dorée, Héloïse faillit demander pourquoi mais se retint, les spaghetti étaient arrivés, décorés de brins végétaux que Fabien écarta immédiatement comme s’ils allaient le contaminer. Puis son mobile sonna, il dit c’est ma femme et répondit par syllabes, sans vraiment dire quelque chose de précis.
Héloïse apprendrait un peu plus tard qu’ils n’arrivaient pas à faire un enfin, un enfant, sa langue avait fourché, que le moment s’était plusieurs fois présenté mais que ça ne se faisait pas.

Prison Dorée, Bollinger 92, pensa-t-elle machinalement. C’est plus simple de se parler, comme ça, quand on ne se connaît pas. Faire un enfant c’était la routine, faire un enfant, vouloir le faire, on dirait qu’ils ne pensaient qu’à ça, qu’il leur restait peu d’espace, peu de marge de manoeuvre, et s’ils ne le disaient pas, c’était tout comme, ils y pensaient.
Fabien parlait encore. Mon père avait une imprimerie à domicile, il ne faisait confiance à personne, il concevait les étiquettes, les dessinait, les encrait, et faisait tourner les machines avec des employés qu’il surveillait constamment. Je pense qu’il imprimait d’autres choses, qu’il en profitait, je n’ai jamais rien vu mais je pense. Il fermait le local à clé, la brume tombait sur la campagne, je frissonnais, j’étais souvent malade, je m’enrhumais malgré les très bonnes conditions dans lesquelles je vivais.

Ce père qui s’invitait là dans la conversation à tout bout de champ finissait par faire refroidir les pâtes de Fabien. Je ne lui demandais pas ce qu’il faisait, répéta Fabien en tournicotant ses spaghetti maladroitement dans sa cuillère. Il avait dû voir le geste et tentait de le reproduire, mais cela ne donnait rien, ne faisait pas partie de sa culture. Il jeta un petit regard ennuyé à droite à gauche et engouffra une grande quantité de pâtes en même temps.

Quelques mois plus tard, Héloïse apprit tout à fait incidemment le suicide de Fabien.

[texte originel : mai 2010]

Auteur/autrice : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 Introduction au sommeil de Beckett, publie.net, 2013 L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016

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