défêlé déliaison / lettre de l’Entrepôt

(…)
je n’écris plus, il faudrait que j’écrive sur le défêlé la déliaison
la lettre de l’Entrepôt pourrait faire entremise

écrite à quelqu’un, à l’ami hors de prix

passant près d’un cimetière, tous les corps, de pierre entourés,
de pierre, de ciment, de béton, tous les corps invisibles

à nouveau, invisibles dès le début, invisibles à la fin

le défêlé : le passage des ans défait la fêlure
laquelle disparaît

les exagérations se rendent visibles depuis le lointain
excès calcifiés dans du ridicule
aucune conclusion ne peut être tirée
non plus que vin : tonneau vide

une immense introduction à tout
introduire, encore introduire, remonter l’objet, le sens
échappe absolument

je suis hélas un poème alors que je partirais
que je n’en voudrais pas
que j’ignore tout de ses effets

*

Lettre de l’Entrepôt.

Lettre dite de l’Entrepôt, avant qu’elle soit écrite, et qui ne serait peut-être jamais écrite.
Avec une adresse

Cher ami,

tout de suite détournée en

Cher, très cher ami, ami hors de prix,

qui débuta dans un autobus à la hauteur de l’ex-hôpital St Vincent de Paul, direction le Sud, longeant un chantier, un parmi tant, la ville entière est en chantier,

dont on trouve quelques traces malhabiles, interrogatives, préparatoires, dans un cahier jaune, le but étant toujours le même : ne pas oublier,
comme L’enfant fini – quel drôle de titre, dirent-ils, nombreux – écrit dans son cahier à New York le long de l’Hudson pour ne pas oublier ce qu’il vit.

Cher ami,

J’aurais pu commencer cette lettre par une circonstancielle : Depuis ces quarante dernières années…
Je peux la commencer par : deux espagnoles dont une en robe fluide imprimée, dressent les tables dans le mitan de l’après-midi alangui, et sûrement qu’alangui est de trop. Mais il contient langue.

Il y a aussi une recommandation, un avis plus ou moins secret. Une prescription, un danger : la lettre de l’Entrepôt ne doit pas ressembler à une lettre. Oui, mais alors à quoi ?

Baudoin de Bodinat, En attendant la fin du monde, Fario, 2018 , p. 15 (citation de Pétrarque : Les Remèdes aux deux fortunes ; photo prise avec pellicule périmée)

Cher ami si cher (finissons-en),

Je t’écris cette lettre de l’Entrepôt. Non pas depuis l’Entrepôt où je me trouve, mais de l’Entrepôt en tant qu’il a soudainement fait surgir cette lettre. Mais je voudrais ne pas préciser davantage.
Tu as disparu, ce serait un préalable au fait que tu me sois devenu si cher ; ce serait un début d’explication. Dans le fond, je ne sais pas qui tu es, et c’est ce qui fait ta valeur.

Si cette lettre a son importance, c’est qu’elle est bel et bien une lettre et que tu la reçois sans la demander, c’est le principe de la lettre : c’est un risque que de te l’envoyer. Je prends ce risque.
Par ailleurs, je prends le soleil (et le rends peu après qu’il m’a légèrement brûlée).

Ce n’est pas si facile de t’écrire, je n’y mets pas de mauvaise volonté, je voudrais bien, mais je constate : cette lettre, que je voudrais ample, court le risque de la recension de petits faits, tout ce que je voudrais éviter.

Il y a, dans les faits qui m’occupent, des petits, certes, et aussi des moyens et des grands. Mais t’entretenir de ces faits ne me semble pas à la hauteur de la Lettre de l’Entrepôt telle qu’elle survint après Port-Royal et avant Denfert-Rochereau. Très précisément dans cette portion de route bordée de murs.

Il y eut ensuite, dans un autre autobus, une bordure végétale qui maintint ma curiosité sur le vif, au long du cimetière Montparnasse, rue Froidevaux. De petits arbres, plantations et herbes folles protégés par une dentelle de fer peinte en vert éloignent la perception de l’idée de mur d’enceinte.
Ainsi, avant de penser cimetière, on peut penser décoration, si ton regard traîne vers le bas.

Les morts du cimetière ne sont pas réels, depuis ce bus aux vitres sales. On n’y pense pas vraiment. Pourtant ils sont morts et nombreux. On est désinvolte avec ces morts, avec la mort en général. Ils ont disparu, comme toi qui es ou n’es pas mort.
Mais qui suis-je pour statuer sur ton état ?
(…)

Auteur : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 Introduction au sommeil de Beckett, publie.net, 2013 L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016

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