des joints et de la noirceur du monde

que faire contre les joints qui noircissent ?
ce n’est pas une question, je ne veux aucun mal aux joints qui noircissent
je ne veux rien contre eux, je voudrais qu’ils soient re-blancs
sans question, sans intervention, sans chercher de réponse

la feuille sur laquelle j’avais noté ce qui devait s’écrire a été déchirée
je tourne la tête machinalement vers elle : rien
je pense alors à l’image, aux années, je me décris des scenarii
dans lesquels le coin du joint n’est pas noirci, ne l’est jamais

l’image est encore sur le bureau, il suffirait que j’écarte la page
je l’ai en tête, et avant de double-cliquer sur elle, elle n’existe pas
et même dans ma tête, elle n’existe pas : au lieu d’elle
plusieurs émanations du temps présent, le bruit d’un lave-linge et Ravel

ce que j’ai vu du joint, je peux bien le dire, il n’y en a qu’un
– c’est une enflure que de dire les joints, une généralisation abusive –
ce que j’ai vu du joint m’a navrée, et notamment des nuances de rouille
cet étrange orangé dans le noir qui s’avance

© Bernard Demiaux, Overdose Family, 1995

l’image vivement colorée qui stagne sur mon bureau dans l’attente de son sort
n’a plus de corps, elle habite les années, elle sera remplacée par une autre
plus élégante, plus à la mode de la noirceur du temps présent,
ancrée dans la jouisseuse mise en abyme d’un impossible re-blanc

Auteur : Édith Msika

Une théorie de l'attachement, P.O.L, 2002 Introduction au sommeil de Beckett, publie.net, 2013 L'enfant fini, Cardère éditeur, 2016

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